Le 9 juin 1957, un corps étêté fut découvert par un pêcheur à proximité de Pilsey Island, une petite île au large de Chichester Harbour, dans le Sussex occidental. Deux éléments intriguèrent les enquêteurs : d'abord, il était revêtu d'une tenue de plongée une pièce de la Avon Rubber Company ; ensuite, ses mains manquaient. Bien que toute identification fût impossible, cette immersion fut reliée à une disparition signalée un an plus tôt, une quinzaine de kilomètres plus à l'est, au large de Portsmouth, dans la nuit du 19 avril 1956. L'affaire avait même tourné en affaire d'Etat après sa divulgation par les médias. Mais ni le Lieutenant Commander William McLanachan, un officier plongeur de la base de Portsmouth, ni la veuve du disparu-présumé, Margaret Elaine Player, avec qui elle n'avait été mariée que quelques mois trois années auparavant [1], ni sa compagne au moment de sa disparition, Patricia Rose, ne le reconnurent formellement. Seul un ancien compagnon de plongée, Sydney James Knowles, nota que le disparu, comme le corps mutilé, portait une cicatrice sur le genou gauche. Si elle conserva le dossier ouvert, la police de Chichester n'en annonça pas moins que la dépouille était celle de Lionel Kenneth Philip « Buster » Crabb, quarante huit ans, capitaine de frégate de réserve dans la Royal Navy, officier du British Empire et titulaire de la George Medal [2].
La découverte du corps du plongeur ne fit pas autant de bruit que sa disparition, un an plus tôt. Dès le 29 avril 1956, sans autre raison que des bruits de provenances diverses, la presse s'était emparée du sujet. L'homme n'était pas n'importe qui. Plongeur-démineur pendant la Seconde Guerre mondiale, il était passé à la postérité comme le plongeur de la dernière chance, intervenant lors de deux naufrages de naufrages de sous-marins britanniques, le HMS Truculent , en janvier 1950, et le HMS Affray , en juin 1951 [3]. La presse avait encore parlé de lui lors de la mission infructueuse de recherche d'un vaisseau de l'Invincible Armada, le San Juan Baptiste ; elle était financée par le duc d'Argyll, et Crabb avait fait équipe avec le contre-amiral (à la retraite) Patrick McLaughlin [4]. Lionel Crabb ne passait pas inaperçu, toujours vêtu d'un costume de tweed fauve, couvert d'un feutre rond et ne se séparant jamais de sa canne-épée avec un gros bouton en argent gravé d'un crabe d'or. Mais ce qui avait le plus intrigué la presse, le 2 mai 1956, était que quatre pages du registre du Sallyport Hotel, où il était descendu, avaient été arrachées. L'affaire prenait un tour politique...
Pas plus que la disparition du commandant Crabb, une telle publicité d'une opération secrète n'avait été envisagée, bien au contraire. Depuis décembre 1954, l'Amirauté se penchait sur l'identification des caractéristiques des bruits sous-marins des navires de guerre soviétiques mouillant dans des ports européens. Elle en avait même fait sa priorité principale, mandatant le 4 juillet 1955 le vice-amiral John Inglis, directeur de la Naval Intelligence (DNI), pour négocier avec son homologue de la Royal Air Force et le Foreign Office, un accord politique pour certaines opérations des services de renseignement ( Political Approval for Certain Service Intelligence Operations ). Une série d' « approbations globales » était accordée à des activités de renseignement électromagnétique et photographique, comme pour des écoutes de bruits sous-marins. Pour de « raisonnables précautions afin d'éviter des incidents » , les avions et les vaisseaux affectés à ces missions ne devaient pas violer les eaux territoriales et les espaces aériens étrangers. La raison de ces « approbations globales » tenait dans les « rares occasions » offertes par les navires soviétiques d'intérêt croisant dans les eaux internationales. Le Foreign Office demanda toutefois à être informé préalablement, dans un délai raisonnable, des « autres opérations » que les services entendaient mettre en œuvre [5].
Trois mois plus tard, une opportunité s'offrit lorsqu'un groupe naval soviétique s'annonça pour mouiller en rade de Portsmouth, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il se composait de destroyers et de deux croiseurs, le Sverdlov et l' Alexander Sevarov [6], lesquels intéressaient fortement les marines britanniques et américaines pour leur manœuvrabilité. La DNI saisit l'occasion pour faire procéder à une analyse sous-marine. La mission fut confiée à un officier de la Royal Navy Volunteer Reserve (RNVR), vétéran de la Seconde Guerre mondiale, le Commander Crabb. Dans le civil, il travaillait pour Harold Victor Maitland Pendock, un vendeur d'équipement pour bar du quartier de Soho et inventeur à ses heures. Mais cet officier supérieur avait un brillant passé militaire, et était surtout un plongeur accompli.
Ayant rejoint l'armée comme canonnier lors de la mobilisation, il avait été transféré à la RNVR et reçu une formation d'officier spécialiste en déminage. Le 7 novembre 1941, il était promu lieutenant à titre temporaire. Affecté en octobre 1942 sur le HMS Cormorant à Gibraltar, assiégé par des mines italiennes, il était initialement chargé de les désamorcer... à terre. De son propre fait, il s'initia à la plongée et au déminage en mer, sans négliger de faire le coup de feu contre les Italiens de la Decima Flottiglia MAS (Mezzi d'Assolto), embusqués sur le tanker Olterra , ancré à Algésiras. Le 17 décembre 1942, il récupéra les appareils de plongée de deux plongeurs ennemis tués lors d'un assaut contre Gibraltar. Ses « galanterie et intrépide dévotion au service » lui valurent de se voir décerner la George Medal [7]. Trois ans plus tard, il était affecté sur le HMS Fabius , à Tarente, et se voyait confier la responsabilité de déminer, en Italie du Nord, les ports de Livourne et de Venise [8]. Il participa également à l'enquête, en tant qu'officier plongeur, sur les conditions de la mort du général Władysław Eugeniusz Sikorsky, dont le B-24 Liberator s'était abîmé au large de Gibraltar, le 4 juillet 1943. En août 1945, il fut été affecté en Palestine, commandant une équipe de démineurs sous-marins luttant contre les menées de l'Irgun [9].
Démobilisé le 30 avril 1948 avec le grade de Lieutenant-Commander à titre temporaire et une promotion dans l'Ordre du British Empire [10], il fut été reversé dans la RNVR avec affectation à Malte, sur le Diving Support Vessel HMS Reclaim . Reprenant du service actif le 12 octobre 1951, à Portsmouth, sur le HMS Vernon , siège de la Torpedo and Anti-Submarine Branch (TAS), il fut promu capitaine de frégate le 30 juin 1952 et prit la direction du Experimental Clearance Diving Team (ECDT) à West Leigh House, au sein du Underwater Countermeasures Weapons Establishment de Havant. A ce titre, il participa à des missions de sauvetage sous-marin, mais également à l'essai de matériel de plongée ou de caméra sous-marine pour filmer, comme à l'été 1949, la cavitation de sous-marins. Le 8 avril 1955, atteint par la limite d'âge de son grade de Commander, il quitta l'uniforme, mais pas le « service spécial » auquel il était affecté.
En octobre de cette même année, il fut convié à une rencontre discrète avec le Premier Lord maritime de l'Amirauté, Louis comte Mountbatten of Burma. Il se vit confier la mission d'explorer la coque des Sverdlov ancrés à Porstmouth. Comme il ne s'agissait pas d'une mission « officielle », il était libre de recruter son équipe. Son choix se porta sur un ancien camarade rencontré à Gibraltar et avec lequel il avait chassé le trésor en Ecosse, le chargeur de première classe Knowles. Il l'invita simplement à « un petit travail à Portsmouth » . Leur équipée révéla d'utiles informations. Le 22 janvier 1956, une réunion se tint à l'Amirauté pour discuter des opportunités de recueillir des informations à l'occasion des visites de navires soviétiques dans les ports d'Europe occidentale. Et d'autant qu'une visite d'Etat de Nikita Khrouchtchev et de son président du conseil des ministres d'URSS, Nikolaï Boulganine, était prévue pour le printemps et qu'elle s'accompagnerait d'une parade navale. Mi-mars, les informations parvenues à l'état-major de la marine britannique étant plus précises, il fut décidé que la mission de renseignement sur les navires soviétiques se passerait à Portsmouth et, comme en octobre précédent, un plongeur serait utilisé. De même, il fut demandé à Crabb de se charger de la mission. Le 6 avril, le Premier Lord James Thomas, vicomte Cilcennin, demandait l'autorisation du Premier ministre Anthony Eden. Nom de code de l'opération : Claret .
Quatre jours plus tard, le secrétaire permanent de l'Amirauté, Sir John Lang, participait à une réunion portant sur les opérations à monter durant la visite des deux responsables soviétiques, entre le 18 et le 27 avril. Il en ressortit avec l'impression que son homologue du Foreign Office, le sous-secrétaire d'Etat permanent, Sir Ivone Kirkpatrick, avait donné son accord à Claret [11]. Pourtant, le 12 avril, Eden nota à l'attention de Thomas : « Je suis désolé, mais nous ne pouvons rien faire de tel à cette occasion » . Le Foreign Office fut mis dans la confidence.
Une telle décision était évidemment politique, à rapprocher de l'espoir que suscitait la politique de Khrouchtchev, trois ans après la mort de Staline. La teneur de la dénonciation du « culte de la personnalité et de ses conséquences », dans un rapport secret du nouveau secrétaire général, devant le XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique, n'était pas encore connue en Occident ; mais des éléments avaient pourtant percé [12] en marge d'une opération du Shin Beth pour le compte de la CIA [13]. La prudence toute diplomatique du Foreign Office obligeait l'Amirauté qui sembla s'y conformer. Mais elle n'engageait pas le MI-6. L'amiral Inglis contacta donc Nicholas Elliott, chef de la section navale du service de renseignement extérieur (également appelé section de la marine marchande). Il accepta de monter l'opération qui fut officiellement déclarée. Mais, comble de malheur, le document ne dépassa pas le bureau de l'officier de liaison du Foreign Office, Michael Williams, qui venait de perdre son père le jour où elle lui arriva ; il l'oublia, si bien que le MI-6 se sentit autorisé à agir [14].
Effectivement, ce fut en compagnie d'un agent de ce service, Edward « Teddy » Davies, que Crabb débarqua en gare de Portsmouth dans la soirée du 17 avril. Après avoir laissé sa compagne Patricia Rose reprendre seule le train de Londres, les deux hommes gagnèrent le Sallyport hotel, situé à quelques encablures de l'embouchure de la baie de Portsmouth. Ils s'inscrivirent, le premier, sous le nom de « Bernard Smith », indiquant comme adresse « c/o Foreign Office, London », Crabb laissant ses noms et adresse réels. Puis l'ancien marin fixa rendez-vous à un collègue du HMS Vernon , le lieutenant George « Frankie » Franklin, qui devait lui fournir une aide non officielle de la Royal Navy. Pendant ce temps, Davies rencontrait le commissaire principal A. C. West, chef de la police de Portsmouth, et le commissaire Jack Lamport, chef du Criminal Investigation Department local [15]. Ce dernier devait assurer la liaison du groupe avec les autorités locales.
Le lendemain matin, alors que le groupe du croiseur Ordzhonikidze , sur lequel se trouvaient Khrouchtchev et Boulganine, accompagné des destroyers Sovershenni et Smotriaschi , se dirigeaient vers leur point d'amarrage, Crabb devait faire un essai du matériel. Mais, pour « des raisons de sécurité » , il fut annulé au dernier moment et reporté dans la soirée. A marée haute, vers 17 h 30, Crabb, Davies et Flanklin embarquèrent sur le navire de plongée de la TAS, le HMS Deepwater . Entré dans l'eau à King's Stairs, à quelque quatre-vingt mètres de l'angle où les vaisseaux soviétiques étaient à quai, Crabb nagea vingt minutes avant de se retrouver piégé dans les pieux de la jetée et retourna au bateau. Son équipement était trop lourd. L'ancien commandant de l'ECDT profita de la soirée pour rendre visite à des amis à Havant.
Tôt dans la matinée du 19 avril, une nouvelle tentative eut lieu. Entré dans l'eau vers sept heures, Crabb revint une nouvelle fois après vingt minutes de plongée, après avoir connu quelques difficultés matérielles. Après un nouveau réglage de Franklin, il retourna à l'eau pour accomplir sa mission. Ses instructions lui demandaient d'explorer le gouvernail et les hélices des vaisseaux de la partie adverse. Il partait avec deux heures d'autonomie pour une mission qui ne devait pas lui en prendre plus d'une. A neuf heures et quart, il n'était toujours pas revenu [16]. Il ne devait réapparaître que quatre cent vingt-six jours plus tard, décapité et diminué de ses membres supérieurs. Entre temps, et la découverte du cadavre non identifiable ne fit qu'amplifier le mouvement, les rumeurs les plus invraisemblables coururent sur le compte de Crabb. Certains l'avaient même vu à Moscou, prisonnier n° 147 de la prison du KGB à Lefortovo, sous le nom de Lev Lvovich Korablov ou commandant une unité soviétique d'opérations sous-marines de la flotte de la mer Noire [17].
L'issue semble toutefois avoir été plus cruelle. Deux hypothèses sont possibles. Ou Crabb succomba à un mauvais mélange gazeux de son équipement défaillant ? Ou bien il fut victime des Soviétiques ? Une version qu'accréditent les propos du contre-amiral Vladimir Kotov, lors d'un repas avec le chef d'état-major du commandant maritime à Portsmouth, son homologue Philip Burnett, le 21 avril, confirmés par une déclaration de l'ambassade soviétique du 4 mai suivant. Au moment du café, deux jours après la disparition de Crabb, l'officier soviétique avisa son collègue britannique que trois de ses hommes avaient aperçu un plongeur émerger, vers huit heures le matin du 19 avril, au milieu des destroyers. Naturellement, l'officier ne voulait pas créer d'incident, ni même déposer de réclamation. Mais il s'était bien gardé de dire que deux tireurs d'élite s'étaient aussitôt mis en chasse depuis le pont d'un des destroyers et, profitant que Crabb venait chercher à nouveau de l'air, lui avaient asséné un tir aussi précis que fatal dans la tête [18]. Aussi Burnett avait-il simplement récusé « la possibilité d'une plongée le long des vaisseaux soviétiques et déclaré qu'aucune opération de plongée de quelque nature que ce soit n'était en cours [19] » .
L'enquête fut d'abord le résultat de la curiosité des médias. A Portsmouth, on avait rapidement appris la bizarre descente du commissaire Lamport, le 27 avril, au Sallyport Hotel. Quatre pages du registre de clientèle avaient été arrachées sous les yeux étonnés du manager de l'hôtel, Edward Richman ; justement celles couvrant la période du 17 au 19 avril. Dans la matinée de ce dernier jour, le dénommé Bernard Smith avait récupéré ses bagages et ceux de Crabb, payé la note et disparu. Puis Davies s'était rendu auprès du représentant local du DNI afin de déclencher une recherche plus large que celle à laquelle Franklin s'était livré un peu plus tôt. Mais rien ne pouvait être fait autrement que discrètement [20], au risque d'avertir non seulement les Soviétiques, mais aussi l'Amirauté. Franklin avait également rendu compte hiérarchiquement à son chef d'unité, qui transmit directement au contre-amiral Burnett [21].
Claret avait été un échec. Mais surtout, ainsi qu'Anthony Eden le nota en marge d'un rapport relatant son histoire, cette opération avait été menée, de bout en bout, « contre les ordres [22] » . Indubitablement, le Premier ministre ignorait l'accord du 4 juillet 1955. D'ailleurs, il ignora l'existence de l'opération jusqu'au 4 mai [23]. Le premier à avoir été mis au courant fut naturellement le président du Joint Intelligence Committee (JIC), Sir Patrick Dean [24]. Edward Davies avait informé son directeur, Sir John Sinclair, qui avait rendu compte dès le 22 avril. A moins que ce ne fut l'amiral Inglis ! Le lendemain, alors qu'il l'avait eu au téléphone, Dean s'était seulement risqué à informer Sir Ivone Kirkpatrick [25].
Le 24 avril, Dean convenait avec Inglis de maintenir l'incident Crabb dans l'ombre tant que la visite d'Etat de Khrouchtchev n'était pas achevée. Tous deux convinrent néanmoins que le meilleur moyen d'éviter l'embarras serait de faire endosser la responsabilité de l'opération à l'Amirauté. Sans en disconvenir, Inglis ne se sentit pas autoriser à s'engager plus avant. La question fut à nouveau abordée le lendemain, en présence des directeurs généraux des deux services de renseignement intérieur (MI-5) et extérieur (MI-6). Le DNI fut convié à s'ouvrir de la question avec le contre-amiral William Wellclose Davis, sous-chef d'état-major maritime (VCNS), qui se rangea à l'avis général. Sir Richard Goldsmith « Dick » White, du MI-5, se chargea quant à lui de faire agir le commissaire Lamport à Portsmouth, via la Special Branch.
Le vendredi 27 avril, une nouvelle réunion réunissait les mêmes protagonistes. Il s'agissait cette fois d'organiser la communication de l'Amirauté ; et accessoirement de mettre au courant son secrétaire permanent, Sir John Lang. Ce dernier remit sa réponse, c'est-à-dire qu'il allait informer le Premier Lord, au lundi 30 [26]. Pendant ce temps à Portsmouth, à l'issue d'une réception à l'hôtel de ville, Khrouchtchev donnait sa dernière conférence de presse. Dans son style flamboyant qui le caractérisait, il évoqua des « rochers sous-marins » qui avaient risqué de ruiner la bonne volonté avec laquelle il était arrivé en Grande-Bretagne. Il ne fallut pas longtemps aux journalistes pour voir ce que le Premier secrétaire du Parti communiste d'Union soviétique sous-entendait, d'autant que couraient en ville des bruits sur la disparition d'un plongeur [27]. Face à la montée de la curiosité de la presse, l'Amirauté fut contrainte de publier, le 29 avril, le communiqué préparé à cet effet deux jours plus tôt : « Le Commander Crabb est manquant, présumé noyé, ayant échoué à refaire surface après une plongée de test durant laquelle il expérimentait un équipement sous-marin à Stokes Bay dans la région de Portsmouth, il y a environ une semaine [28] » . Au lieu de faire taire les spéculations, l'explication de l'Amirauté attisa les investigations des journalistes [29]. Rien de bien important ne devait pourtant percer avant trois jours.
Alors que la polémique enflait, Sir John Lang prit pourtant, le lundi matin 30 avril, l'étrange décision de ne pas informer le Premier Lord. Il était conforté dans son choix par son homologue du Foreign Office. Ce dernier estimait qu'après le communiqué de la veille, il appartenait à Lang d'avertir en premier son ministre. Ayant appris toute l'affaire depuis une semaine, il n'avait toujours pas informé le sien, Selwyn Lloyd, malade, ni le ministre d'Etat, Anthony Nutting. Cette position fut proprement jugée « ridicule » par le Premier ministre [30]. Le 3 mai, alors que les journaux du matin donnaient une publicité aux pages manquantes du registre du Sallyport hotel. The Times supposait ainsi « que cela [avait] été fait parce que ces pages portait la signature du commandant Lionel Crabb, que l'Amirauté "présum [ait] mort" dans une déclaration dimanche soir après qu'il ne soit pas revenu d'essais sous-marins dans la région de Portsmouth et d'un homme qui était avec lui dont le nom n'est pas connu. » La position des services de renseignement britanniques n'était plus tenable. En fin d'après-midi, Sir John Lang informait le Premier Lord Cilcennin, tandis que Sir Patrick Dean faisait de même avec Anthony Nutting [31]. Le lendemain, avant que l'ambassade soviétique ne fît parvenir sa version des faits par coursier au Foreign Office, Anthony Eden était mis au courant, dans l'après-midi, par James Thomas [32]. Cette publicité ne nuisait pas uniquement à la communauté britannique du renseignement. Elle mettait également à mal un programme similaire de renseignement technique naval sur les navires soviétiques qui mouillaient dans le port d'Oslo. Les révélations britanniques enjoignirent la marine norvégienne à y surseoir [33].
La situation engendrée par la disparition de Crabb était effectivement potentiellement dangereuse, non seulement pour les capacités de renseignement occidentales sur l'Union soviétique, mais également du fait de ses répercussions internationales potentielles [34]. Cette dernière lecture avait été faite par le Premier ministre britannique lorsqu'il avait exclu toute activité de renseignement lors de la visite de Khrouchtchev et de Boulganine. Suite à ces évidents dysfonctionnements dans la chaîne de commandement de sa communauté du renseignement (désobéissance, retard dans l'information des autorités, incompétence), Eden fut prompt à décider d'exercer son pouvoir démocratique de contrôle. Il demanda à Sir Edward Bridges, secrétaire permanent au Trésor sortant et conseiller privé, d'enquêter [35].
Dans l'esprit du Premier ministre et de ses conseillers, il importait avant tout de restaurer l'autorité politique sur les services de renseignement. Mais il convenait aussi d'identifier les raisons qui avaient conduit les secrétaires permanents de deux ministères, Kirkpatrick pour le Foreign Office et Lang pour l'Amirauté, à cacher sciemment des informations à leurs ministres. Aussi était-il demandé à Bridges de mener, pour le compte du Premier ministre, « une enquête sur les circonstances ayant amené le capitaine de frégate Crabb à entreprendre une opération de renseignement contre des navires russes dans le port de Portsmouth le 19 avril. Votre enquête doit inclure les points suivants :
(a) de quelle autorité cette opération a bénéficié, et
(b) quelle défaillance a conduit à n'informer les Ministres que le 4 mai.
Mon objectif est d'établir, par une enquête indépendante, quels sont les faits et les responsabilités. Quand le rapport sera disponible, je considérerai, avec les Ministres responsables, quelles actions disciplinaires, si besoin, doivent être prises [36] . »
Le Premier ministre insista également sur ce besoin de sanctionner les responsables dans ses interventions devant la Chambre des Communes les 9 et 14 mai [37]. A l'issue de ces deux courts débats, il avait restauré son autorité politique publique [38]. Le 9 mai, il avait préalablement restauré l'image internationale de la Grande-Bretagne en présentant « les regrets » du gouvernement de Sa Majesté à la demande d'explication soviétique ; en l'absence du secrétaire au Foreign Office, en déplacement à Bruxelles pour une réunion de l'OTAN, Eden avait lui-même rédigé la réponse [39]. Le 18 mai 1956, Bridges établit par son rapport un niveau de responsabilité qui exonérait les ministres [40], ainsi que les deux véritables responsables de la politisation de l'échec, Kirkpatrick et Lang [41], simplement blâmés pour leur « manque de jugement [42] » . S'il ne proposait pas spécifiquement de responsabilité individuelle pour les responsables du renseignement, il laissait aux politiques le soin de les déterminer.
En réponse aux demandes réitérées de démissionner de son ami le Premier Lord de l'Amirauté, il lui adressa une ferme remise au point le 30 mai : « D'après ce que j'entends, il y a une tendance parmi les hauts officiers de marine à estimer que la Royal Navy a été injustement traitée dans cette affaire. Ils s'offensent, me dit-on, de toute suggestion selon laquelle l'Amirauté est intimement concernée. J'espère que vous allez prendre des mesures pour corriger cette erreur. Trois choses apparaissent clairement :
- Le Naval Intelligence Department a demandé que cette information sur les navires de guerre russe soit obtenue,
- Le NID a demandé que des efforts soient faits pour l'obtenir alors que les navires de guerre russes étaient à Portsmouth. Le NID connaissait mon avis que rien de ce genre ne devait être fait à cette occasion,
- Enfin, le NID est dirigé par un officier de marine et ce fut un autre officier de marine (VCNS) qui décida que l'Amirauté devait couvrir l'opération et en assumer la responsabilité publique » [43] .
Puis il lui demanda de « considérer une action disciplinaire appropriée » dans son administration [44]. Toutefois, il fit savoir qu'il était « ennuyé par la censure dont l'Amiral Inglis » fut prématurément frappé [45]. Au moins le directeur du renseignement naval conserva-t-il son poste, contrairement au directeur-général du MI-6, Sir John « Simbad » Sinclair, pour sa gestion « incompétente et inadéquate » [46]. Plutôt que choisir son remplaçant parmi le sérail, en l'occurrence son adjoint Sir Jack Easton, il appela Sir Dick White ; Sir Roger Hollis lui succéda à la tête du MI-5 [47].
Le rapport Bridges suggérait aussi « des considérations plutôt à long terme » , en rapport « avec de possibles changements de procédure et d'organisation pour réduire le risque de voir se reproduire un tel incident à nouveau » [48]. Malgré le garde-fou du JIC, il avait été possible de monter une opération interdite sans en référer à l'autorité ministérielle. Il était évident, comme d'ailleurs pointé par Hugh Gaitskell, qu'au-delà d'une « impression d'une incompétence technique peu commune » , que cette affaire résultait « du plus déplorable manque de coordination et de contrôle entre le Foreign Office, les services de renseignement et Amirauté » [49]. Analysant le rapport pour le Premier ministre, le secrétaire de Cabinet, Norman Brook, recommanda de mettre à plat toutes les activités de renseignement et de surveillance britannique. Cette revue devait faire « la balance entre renseignement militaire d'une part, renseignement civil et risque politique de l'autre » [50]. Eden confia le travail à Brook et à Dean, président du JIC. Il revenait au renseignement de faire la lumière sur ses failles. Mais il allait devoir le faire dans le contre-coup d'un nouvel échec, celui de l'expédition franco-britannique sur Suez, nom de code Musketeer. Ce fut à cette occasion que le blanc-seing accordé par le Foreign Office en juillet 1955 émergea...
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La dernière plongée de « Buster » Crabb révéla un fonctionnement bien peu démocratique des services de renseignement britanniques. Mais il révéla surtout une coordination imparfaite, malgré le JIC et un contrôle parlementaire important. Ce dysfonctionnement n'était toutefois pas apparu entre le 19 avril et le 4 mai 1956. Il était une des conséquences de l'évolution des services de renseignement britanniques depuis le début de la Seconde Guerre mondiale. Le passage d'un format de guerre à celui d'agence de temps de paix, ainsi que la reprise d'une partie des missions du Special Operations Executive ne s'étaient pas fait sans conséquences. Ainsi, un ancien conseiller en politique étrangère d'un précédent Premier ministre britannique qualifia l'affaire Crabb comme un exemple « typiques de la va-vite, style de boucanier du SIS de l'époque » [51]. Pourtant, dans le cas spécifiquement britannique, il fallait aussi y voir les conséquences de la trahison des deux de Cambridge, Guy Burgess et Donald MacLean, et la suspicion pesant sur le « troisième homme », Kim Philby ; les deux premiers avaient gagné Moscou en 1951 et le dernier avait été au centre d'une polémique, suite à son renvoi, quelques mois à peine avant le lancement de l'opération Claret . Les rumeurs d'infiltration communiste étaient dans toutes les têtes à cette époque et elles n'épargnèrent pas Crabb...
Néanmoins, les conséquences de cet échec opérationnel furent lourdes pour le renseignement britannique. Nombre de programmes sous-marins furent simplement supprimés par décision d'Anthony Eden, ce qui n'alla pas sans susciter quelque « embarras » dans la relation privilégiée avec Washington [52]. Mais la revue décidée par le Premier ministre toucha encore les missions de renseignement photographique aérien de type U-2, dès mai 1956. De Washington, l'amiral Elkins acceptait l'idée que la diminution des moyens octroyés au renseignement soit le résultat d'une décision prise au plus haut niveau politique. Mais il craignait que le prestige britannique, dans les domaines opérationnels aussi bien que du renseignement, n'en pâtissent tôt ou tard, à moins de « restaurer ces activités nous-mêmes » [53]. La démission d'Anthony Eden, le 9 janvier 1957, à qui lui succéda Harold MacMillan, cinq jours plus tard, furent une occasion que l'amiral Inglis, dès le 5 février, s'empressa de saisir, bientôt suivi par Sir Dick White et le chef du renseignement aérien, le maréchal de l'air William MacDonald, chargés de relancer la participation britannique au programme U-2. Il fallut néanmoins attendre vingt ans avant de revenir, à Portsmouth, un destroyer soviétique de classe Kashin .