Entre 1914 et 1918, treize sujets luxembourgeois furent condamnés en vertu de la loi allemande contre la trahison de secrets militaires ( Gesetz gegen den Verrat militärischer Geheimnisse ) [1]. Il convient de relativiser la réalité de ce chiffre tant l'accusation englobait aussi bien des cas avérés d'espionnage que diverses infractions sans lien avec cette activité. Ainsi, de nombreuses affaires, particulièrement en matière de sabotage, restaient improuvables malgré la certitude affichée des autorités [2] ; de son côté, la législation luxembourgeoise ne parlait que d' « actions hostiles non approuvées par le Gouvernement [3] » . Enfin, de nombreux cas n'ont certainement pas laissé de traces dans les archives. S'ajoutent encore tous ceux qui n'ont pas été arrêtés par le contre-espionnage de l' Abteilung IIIb , comme Jean Nilles.
L'ampleur de ces condamnations témoigne pourtant de l'importance du Grand-Duché de Luxembourg dans l'effort de renseignement des Etats de la Triple Entente. Le pays était au centre d'un réseau ferroviaire qui reliait l'Allemagne au front. Dans les années précédant la guerre, des missions de renseignement françaises [4] et britanniques [5], mais aussi luxembourgeoise [6], s'étaient rendues en Allemagne afin d'étudier ce « réseau complet de lignes stratégiques entre la frontière belge d'un côté, et de l'autre le Rhin et la Moselle » [7]. Depuis le déclenchement des opérations, le triage de la gare centrale de Luxembourg-Ville était devenu un carrefour stratégique, tandis que la ligne Trèves-Metz s'avérait un axe prioritaire. Ce dispositif devait devenir l'objet de l'attention de trois différentes organisations de renseignement alliées. Dès le 22 novembre 1914, Français, Britanniques, Belges et Russes s'entendaient pour établir un bureau commun à Folkestone [8]. Principale liaison avec les Pays-Bas, réfugiés, mais aussi évadés, diplomates et agents de renseignement y affluaient de derrière les lignes allemandes [9]. A Annemasse, un poste du contre-espionnage français assurait la même fonction pour la Suisse [10] ; dans une moindre mesure, le poste de Belfort s'occupa aussi du Luxembourg. Au printemps 1916, la section du renseignement militaire britannique chargée des infiltrations au-delà des lignes allemandes [MI 1(b)] achevait son déploiement dans les villes françaises du front en se camouflant au sein du British Permit Office [11]. A cette organisation s'ajoutaient encore les attachés militaires en postes à Berne [12] et à La Haye [13], ainsi que les éventuelles interférences des états-majors généraux et des organismes comparables.
La question du Luxembourg était donc traitée à des niveaux différents qui s'ignoraient [14].
« Ils étaient, en fait, non seulement dans une réelle autant qu'inconsciente compétition les unes contre les autres, mais aussi soumis à des systèmes de contrôle parallèles du War Office et [des] alliés français et belges (...) . En dépit des excellents résultats produits, il y a peu de doute que dénonciations, achats d'agents d'autres services, duplications de rapports et collaboration entre agents de différents systèmes alliés n'étaient pas rares [15] . »
Le cas de Jean Nilles, obscur étudiant luxembourgeois emporté dans la tourmente du renseignement de la Grande Guerre, est un exemple de cette confusion.
Jean Nilles était de ces Luxembourgeois que rien ne disposait, sinon un bouleversement des relations internationales, à se lancer dans ce que la morale populaire appelait déjà l'« espionnage ». Il avait vingt ans et se dirigeait vers un emploi dans l'entreprise familiale de passementerie. Son grand-père, Jean-Pierre Nilles, était un important marchand-tailleur de Dudelange [16]. Mais, le 2 août 1914, la violation par l' Infanterie Regiment Nr. 25 de la neutralité luxembourgeoise [17] bouleversait cet ordonnancement parfait. Trois jours plus tard, le jeune homme était à Zurich. Selon une note de la Sûreté française, il semblerait qu'il ait pris un logement chez une dame Schwartz, soixante ans, d'origine allemande et exerçant la médecine [18]. A l'époque, il n'existe qu'un seul médecin de ce nom dans cette ville, (Heinrich) Emil Schwarz, cinquante quatre ans, marié depuis onze ans à Hedwig Ganz, et exerçant depuis un an comme médecin de district et de la prison de Selnau [19]. Toutefois, la note n'apparaît pas comme suffisamment fiable. En effet, elle indique que Jean Nilles était né le 15 août 1894, mais le seul enfant de ce nom natif de Dudelange l'était depuis le 29 janvier 1894 [20]. Aussi convient-il d'aborder l'arrivée du jeune homme dans une ville a priori inconnue selon un angle différent, à savoir celui de ses compagnons luxembourgeois. Treize étudiants luxembourgeois firent leur rentrée universitaire à l'automne 1914 [21]. Un seul venait de Dudelange, mais avait déjà été inscrit l'année précédente en médecine, Frédéric Eugène Hippert [22]. Il logeait avec Marcel Thilges, étudiant en droit, chez une veuve dénommée Schmorl-Beck, à deux pas de l'hôpital universitaire, Bolleystrasse 34. Cette dernière avait l'habitude, à la différence de Schwarz, de loger des étudiants.
Comme il n'intégra l' Eidgenössische Technische Hochschule (Ecole polytechnique) de Zurich qu'à la rentrée universitaire 1915 [23], il est presque impossible de dire à quelles activités Jean Nilles se livra durant douze bons mois. Comparé aux douze étudiants de l'université de Zurich, il présente pourtant un profil semblable ; quatre sont ainsi nés comme lui en 1894, les autres se distribuant entre 1893 (deux), 1892 et 1890 (trois chacun). Or, Nilles ne prit pas d'inscription à l'université. Peut-être trouva-t-il un emploi pour financer sa prochaine scolarité ? Peut-être travailla-t-il au St Gotthard hotel, sur la Bahnoffstrasse ? Ce fut en tout là que descendit Paul Schroell, éditeur du plutôt libéral Landwirt et du radical Escher Journal , le 22 février 1915. Ce publiciste francophile de Diekirch craignait une nouvelle arrestation par la police de l'occupant allemand [24] et avait préféré s'évader. Le 4 avril 1915, sa femme vint le visiter et, après avoir réglé la question des pouvoirs de l'imprimerie et des journaux, il fut décidé que Jean Nilles servirait de « boîte aux lettres » [25]. Cet arrangement dura quatre mois, le temps que Paul Schroell reçût son cor anglais, acheminé à Zurich par un futur étudiant en droit, Charles Hoffmann, descendu également au St Gotthard hotel [26], et organisât son nouveau séjour à Paris.
En août 1915, la vie de Jean Nilles sembla se détourner des contingences de la guerre pour se concentrer sur la vie estudiantine. En septembre, il commença à suivre les cours de l'Ecole polytechnique zurichoise, dans la section des ingénieurs mécaniciens, en compagnie de trois autres jeunes luxembourgeois. Il sembla suivre une scolarité normale les deux premières années. Puis, il lui fallut trois inscriptions en dernière année pour valider son diplôme [27]. Mieux, le 3 octobre 1917, il demanda au recteur de l'école l'autorisation de renoncer, temporairement, à s'inscrire aux cours de l'année universitaire qui venait de commencer. Deux jours plus tard, l'administration de l'école donnait son accord [28]. Il réintégra les bancs de l'école des ingénieurs mécaniciens, en troisième année, un an plus tard. Mais la rupture avec le monde des études avait été telle qu'il échoua à son examen final et dut recommencer une année supplémentaire.
La raison de son retrait de l' Eidgenössische Technische Hochschule en octobre 1917 avait à voir avec son occupation clandestine. Loin de tourner le dos à la situation internationale après le départ de Schroell, il avait intégré la devise de l'école, laissée par le premier professeur d'Italien, Francesco de Sanctis, engagé dans le Risorgimento , cinquante ans plus tôt : « Prima di essere ingenieri voi siete uomini ! » (Avant d'être des ingénieurs, vous êtes des hommes). Aussi avait-il répondu présent lorsque Paul Schroell lui avait demandé de le rejoindre à Paris. Le publiciste luxembourgeois était maintenant en relation avec l'ancien ministre de France à Luxembourg, Armand Mollard, qui animait depuis le ministère des Affaires étrangères, une petite cellule de renseignement sur son ancien poste [29]. Baptisé Service de renseignements sur les réfugiés et les rapatriés, il était dirigé par son secrétaire, un sujet luxembourgeois d'origine française, Charles-Céleste Jubert [30]. Comme couverture, ou simplement pour gagner sa vie, Paul Schroell jouait du cor anglais au restaurant-théâtre Sarah-Bernard, que tenait un ancien de Diekirch, Nicolas Treinen, et au cinéma Gaumont des Champs-Elysées.
Profitant de vacances universitaires au début de 1916, il se rendit à la demande de son compatriote. Schroell le présenta à Jubert, mais également au chef des services de sécurité du Ve Corps d'armée, Vecomier Rinci, anciennement commissaire spécial des chemins de fer à Villerupt, en Meurthe-et-Moselle, non loin de la frontière luxembourgeoise, et au colonel Eugène-Henri Hallier [31], « du G.E.M. à Paris » [32], en fait chef du Deuxième bureau du Grand Quartier général. Les compétences du jeune homme, luxembourgeois et élève-ingénieur, étaient intéressantes pour le renseignement français à plus d'un niveau. Dans l'immédiat, il convenait de l'évaluer et le Service de renseignements sur les réfugiés et les rapatriés était une bonne opportunité. Le travail de ce bureau dépendant de la Section de contrôle du renseignement (SCR) et de la direction des Affaires politiques des Affaires étrangères consistait à traiter l'information en provenance du Luxembourg. Essentiellement, elle « concernait exclusivement la politique » du pays, le représentant accrédité auprès de la Grande-Duchesse, et replié à Paris pour cause de conflit, complotant contre la souveraine. Pour ce faire, il convenait de réunir une documentation à charge, que fournissait la presse, à commencer par la luxembourgeoise, et de la confronter aux personnalités luxembourgeoises de passage à Paris - les réfugiés et les rapatriés. Le bureau Mollard consistait également en une autre mission, limiter l'influence belge aussi bien au Luxembourg que près des Luxembourgeois expatriés [33].
Ces activités dépassaient naturellement le jeune Nilles qui ne tarda pas à rentrer à Zurich. Les cours reprenaient et il lui fallait terminer et valider son année. Pour les vacances d'été, il semble qu'il rentra au Grand-Duché voir ses parents certes, mais peut-être également récolter de la documentation pour Mollard [34]. En septembre, il fit sa rentrée universitaire en deuxième année de l'école des ingénieurs mécaniciens. Trois mois plus tard, il fut invité à passer ses vacances de Noël à Paris. Les observations de l'inspecteur Emile Bonnaire, de la Sûreté nationale et affecté au poste d'Annemasse - à moins qu'il ne se fut agi des agents Forichon, de Genève, ou Bacon, de Berne [35] - pour peu qu'il ait pu opérer normalement, alors que la police suisse veillait au grain, s'étaient montrées favorables. Nilles fut présenté au chef du Deuxième bureau d'Annemasse, le colonel Gourguenne. La SCR reconnaissait le jeune Luxembourgeois apte à servir le contre-espionnage français en Suisse. Zurich comptait parmi les cités helvétiques recelant le plus grand nombre d'agents ennemis. Un bureau autrichien avait été ouvert en 1916 et le renseignement allemand en entretenait un sous la couverture de l' Annoncen-Agentur R. Mosse , Turnstrasse 18 [36]. Aussi se vit confier la mission d'entrer en contact avec des Suisses travaillant pour l'ennemi. Contrairement à Paul Esmiol, un Français de Genève employé dans un magasin de confection et devenu l'agent 105 [37], il parlait allemand et venait d'un pays baignant dans une atmosphère allemande, que seules les élites luxembourgeoises compensaient par une culture française.
Etait-il, comme Paul Esmiol l'écrivit, « fier d'être admis à collaborer avec ce service » ou simplement « loin de penser à toutes les aventures qui [l] 'attendaient » ? Le colonel Gourguenne, ou son adjoint le capitaine Desvernines le prévinrent-ils « que ce qu ['il] entreprenai [t] était très dangereux, et (...) qu'en aucun cas, il [s] ne pourrai [ent] venir à [s] on secours en territoire suisse » ? Toujours est-il que Jean Nilles eut rapidement le sentiment d'être tout seul ! Non qu'il se mît intentionnellement ou maladroitement en danger, ni que la SCR ne se jouât de lui, comme elle put le faire avec d'autres. Simplement les événements ne tournèrent pas en sa faveur.
Comme l'agent 105, le jeune Luxembourgeois réussit facilement à entrer en contact avec un agent allemand du nom de Walter Suter, domicilié Freigutstrasse 4. Le recrutement s'opéra en trois temps. Après une première période d'observation, le Suisse le mit rapidement à l'épreuve. En mai 1917, il lui demanda de se rendre à Paris « prendre un renseignement intéressant » . Prudemment, Nilles accepta, demandant toutefois à Suter sa « parole de ne jamais dire » qui le lui avait remis. Naturellement, il se rendit ensuite à Annemasse faire son rapport au colonel Gourguenne. De retour en Suisse, sa première mission remplie, il reçut de l'agent allemand « 40 Fr. comme gratification pour renseignements donnés » [38]. Deux mois plus tard, intervint le moment du troisième temps. Nilles avait achevé sa deuxième année et il était disponible pour des devoirs de vacance. Suter lui proposa un séjour de dix à douze jours à Paris. Le 20 juillet, Nilles en avertissait son officier traitant français. Dix jours plus tard, il embarquait dans un train à destination de la capitale française.
En guise de frais de voyage, il s'était vu attribuer une somme de mille francs. Comme dans le cas de Paul Esmiol, cette somme représentait le premier acompte d'une rétribution plus importante, certainement trois mille francs [39]. A la différence de l'agent 105, qui devait apprendre des adresses et apporter du courrier, il se vit remettre un questionnaire. Que pouvait bien chercher un étudiant ? S'il avait parlé de ses relations avec Paul Schroell, il est à n'en pas douter qu'il dût rapporter des informations sur les Luxembourgeois de Paris. Sinon, son jeune âge lui permettrait de se mêler aux permissionnaires pour obtenir des réponses relatives aux opérations militaires. Là encore, l'absence de documentation ne permet pas d'être plus précis.
Toujours est-il qu'à son retour à Zurich, le 6 août, Suter ne lui remit que cent francs [40]. Dans le même temps, courant septembre, un agent russe était arrêté en Allemagne. Les informations qu'il livra concernaient notamment un jeune Luxembourgeois, étudiant à Zurich, agent du contre-espionnage français. La nouvelle arriva à Suter fin octobre et s'empressa, comme cela était l'habitude pour les services allemands, d'avertir la police suisse. Mais il semble que les Allemands doutassent de la sincérité de leur agent dès le mois de septembre ; en effet, le jeune homme se serait senti épié par des agents de la préfecture de police parisienne, la SCR ayant omis de l'informer qu'il s'agissait d'un agent sous couverture. Jean Nilles se doutait peut-être que l'étau se refermait sur lui, ce que tendrait à expliquer sa lettre du 3 octobre au recteur de l' Eidgenössische Technische Hochschule .
La suite de l'histoire de Nilles se trouve dans le témoignage qu'il fit le 6 décembre 1918 au lieutenant-colonel Lefébure, attaché militaire de la légation de Belgique. Toutefois, contrairement à l'usage de la presse helvétique de médiatiser toutes les affaires d'espionnage, il a été impossible d'en trouver confirmation. De même, les archives judiciaires cantonales et fédérales ne possèdent pas de dossier au nom de Jean Nilles. Enfin, le ministre luxembourgeois à Berne, Antoine Lefort, accrédité auprès de la confédération depuis la fin novembre 1917, ne fut aucunement sollicité. De même, les archives de l'Ecole polytechnique de Zurich, où le jeune homme reprit en 1918 ses études, ne comportent aucun commentaire sur ces événements.
Le 22 octobre, Nilles était arrêté par la police cantonale. Le 14 novembre, une décision d'expulsion était prise à l'encontre de ce ressortissant étranger. Jusque-là, la procédure est conforme aux affaires d'espionnage comparables que les médias suisses relatent régulièrement dans leurs colonnes. Entre novembre 1917 et février 1918, il n'y eut aucune allusion à l'affaire Nilles. De toute façon, ce dernier ne pouvait se conformer à la décision judiciaire helvétique : comme tous les sujets luxembourgeois, il avait été tenu de remettre son passeport au consulat allemand de Zurich lors de son dernier retour du Grand-Duché occupé. De même, les documents d'identité que les autorités françaises lui avaient délivrés lors de ses voyages de 1916 n'étaient plus valides ; comme le colonel Gourguenne refusait de s'entremettre, la représentation consulaire française de la ville ne put que lui refuser tout visa. Enfin, la législation suisse sur les étrangers se durcit à compter du 21 novembre 1917, exigeant que tout résidant non-suisse se dotât d'un permis d'établissement pour le 20 décembre suivant ; étant étudiant depuis l'automne 1915, peut-être que Nilles en était déjà titulaire.
Mais il n'était pas à l'abri d'une dénonciation. D'autant que de nouvelles informations se répandaient sur son compte. Il était accusé d'avoir permis l'arrestation d'un agent du contre-espionnage allemand de Zurich, étudiant luxembourgeois à Lausanne, Norbert Huss, de deux ans son cadet [41]. Le 7 décembre, leur compatriote Rita Trauss, camarade de trahison de Huss, permettait son arrestation. La note de la Sûreté française jointe au témoignage de Nilles par Lefébure [42] confirmait cet événement, mais le plaçait un mois plus tard : en janvier 1918, le jeune étudiant avait quitté sa chambre du Bolleystrasse 34 prétextant un voyage sans destination. Après quelques jours dans un hôtel, il était dénoncé comme espion, en raison de ses liens avec un compatriote, agent du service d'espionnage allemand.
Le 15 juin 1918, Nilles était relâché. Contre toute attente, alors qu'il aurait du être expulsé s'il avait été accusé d'espionnage, il retourna chez sa logeuse, la veuve Schmorl-Beck. Fin juillet, il se rendit à Annemasse, où le capitaine Desvernines le reçut et lui aurait confié une nouvelle mission à Lausanne. Du moins, le jeune homme le prétendait-il devant l'attaché militaire belge ! Mais, comme il le reconnut implicitement lui-même lorsque, un peu plus tard, il confia à Lefébure qu' « on lui fait répondre de ne plus écrire » pour toute réponse à sa demande de passeport pour la France, il était « grillé ». La Sûreté nationale s'était d'ailleurs opposée à son entrée en France. Peut-être le vieil officier français, la soixantaine avancée, lui accorda-t-il un petit pécule lui permettant de tenir ? A moins qu'il ne reçut le secours de Schroell ou des Luxembourgeois de Paris ? Ou bien lui restait-il de l'argent venant de Suter ? Toujours est-il que Nilles prétendait « recevoir de l'argent d'une tante installée à Paris » qui n'existait pas...
Cette source ne tarda pas à se tarir. Comme il n'avait pas de nouvelles de ses parents, il décida de rentrer au Grand-Duché. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les autorités allemandes, depuis Mulhouse jusqu'à Bettembourg, ne cherchèrent pas à l'arrêter. Avait-il été retourné, comme Norbert Huss ? Là encore, après avoir tout fait pour le discréditer, les Allemands n'avaient aucun intérêt pour l'employer à nouveau. A l'issue de son enquête de l'été 1918, la Sûreté nationale française écarta l'hypothèse qu'il puisse être un « agent double », jugeant seulement « ses relations avec Schwarz (sic) le rend [aient] douteux » , sa logeuse étant soupçonnée d'être allemande. Le 15 novembre 1918, plus rien ne s'opposant à son retour en Suisse, Nilles reprenait le chemin de l' Eidgenössische Technische Hochschule et de ses études en troisième année de la section des ingénieurs mécaniciens. Mais il n'avait pour autant pas tourné la page du renseignement. Treize jours plus tard, il contactait l'attaché militaire de Belgique [43], qui ne tarda pas à lui donner rendez-vous. Le jeune Luxembourgeois fit de son voyage parisien d'août 1917 un moment de forfanterie : « Les renseignements que j'ai fournis à cette occasion étaient très importants pour la France et j'ai reçu des félicitations de quelques officiers » du Deuxième bureau du Grand Quartier général.
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Jean Nilles n'était pas la même étoffe que Paul Esmiol, de celle dont on fait les agents de renseignement. Sa naïveté l'avait entraîné dans une spirale inéluctable vers un poste opérationnel pour lequel il n'était, d'évidence, pas fait. Mais, dans les circonstances d'un conflit, qui peut dire qu'il était fait pour ce qu'il fit ? Peut-être cherchait-il à se rendre utile ? Peut-être était-il motivé par l'appât d'un gain d'apparence facile ? Sa démarche auprès du lieutenant-colonel Lefébure, dix-sept jours après la cessation des hostilités, le laisserait penser. S'il avait recherché la gloire des combats, peut-être aurait-il choisi de rejoindre les légionnaires luxembourgeois, dont s'occupait Paul Schroell ? Mais lui avait-on laissé le choix ?
Le besoin nécessiteux de renseignement, tant sur le Grand-Duché de Luxembourg que sur l'espionnage allemand en Suisse, en avait fait une recrue idéale pour la SCR du commandant Ladoux. Même s'il n'apparaît pas directement dans son histoire, le poste d'Annemasse dépendait de lui. « Son côté brouillon et son exubérance » [44] se retrouvait dans la surveillance de Nilles par les hommes d'une préfecture de police qui n'avaient pas été informés de la présence d'un agent français sous couverture. Le jeune Luxembourgeois était assurément intelligent. Mais avait-il la maturité suffisante pour s'occuper de renseignement ? Il n'avait que l'insouciance de son âge pour seule motivation. Sa jeunesse et son statut d'étudiant firent croire qu'il pouvait être bon pour un service de contre-espionnage. Là encore, on retrouve un travers de la politique de Ladoux, qui se délectait à recruter des femmes. Le tort qu'avait eu Nilles fut de croire à ses propres mensonges. Au moins sortit-il indemne de cet engrenage sordide, évitant le sort qui était d'ordinaire réservé aux gens comme lui, à savoir le peloton d'exécution ! Et son seul titre de gloire fut d'avoir « travaillé pour un service français » ... à la différence de Mata Hari.