NOTE D'ACTUALITÉ N°470
DAECH CONFIRME SON IMPLANTATION EN EXTRÊME-ORIENT

Alain Rodier
16-04-2017

 

 

 

 

 

 

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Isnilon Totoni Hapilon, futur émir de Daech
pour l'Extrême-Orient ?

 

 

 

Les djihadistes originaires d'Asie du Sud-Est ayant rejoint Daech en Syrie pour combattre sous ses ordres sont nombreux. Ils ont constitué la katiba Nusantara, une unité forte de 600 à 900 activistes[1], dont certains ont migré vers le théâtre syro-irakien en famille. Elle est dirigée par Salim Mubarak At Tamimi, Bachrumsyah et Bahrun Naim. Ces trois responsables ont gardé de solides contacts en Indonésie. Ce n'est pas un fait nouveau car des combattants extrême-orientaux avaient déjà rejoint les rangs des moudjahiddines combattant les Soviétiques en Afghanistan dans les années 1980.

On observe par ailleurs que des affrontements se multiplient depuis des mois en Extrême-Orient opposant les forces de sécurité locales à des activistes se réclamant de Daech. Ces « signaux faibles » laissent à penser que l'organisation salafiste-djihadiste, qui rencontre des difficultés dans son noyau syro-irakien, tente de renforcer ses implantations extérieures, lesquelles sont composées très majoritairement d'anciens activistes d'Al-Qaida « canal historique » qui ont changé de bannière. En effet, pour le moment, en dehors du Bangladesh[2], on n'observe pas encore de mouvements de djihadistes revenant dans leur pays d'origine. Mais il semble que l'ordre a été donné à ceux qui opèrent sur place d'être plus visibles afin de tenter de recruter de nouveaux disciples.

 

En Indonésie, une partie de la Jemaah Islamiyah (JI) fondée en 1993 et responsable de nombreux attentats - dont ceux dirigés contre une église en 2000 (19 tués), ceux de Bali en 2002 (202 morts) et contre des ambassades et des hôtels de luxe en 2003, 2004, 2005 et 2009 - a rejoint Daech.

Une coalition est née en 2015 : le Jamaah Ansharut Daulah (JAD), fort d'une douzaine de groupuscules islamistes qui ont fait allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi. La particularité du JI - et donc du JAD - est qu'il a essaimé sur l'ensemble de l'Extrême-Orient. Ses deux leaders, Abou Bakar Bashir[3] et Aman Abdurrahman - alias Oman Rochman -, bien qu'actuellement incarcérés, parviennent toujours à communiquer avec l'extérieur.

Le 10 avril 2017, un homme appartenant au JAD - et déjà condamné par le passé pour activisme - a attaqué un bâtiment gouvernemental à Bandung, dans l'ouest de l'Indonésie. Il a été abattu par la police après de rudes affrontements. Il a notamment utilisé une bombe artisanale fabriquée avec une cocotte-minute - procédé enseigné par Daech et Al-Qaida « canal historique » - en exigeant la libération de tous les prisonniers détenus par la police. Le 8 avril, six activistes de la même mouvance ont trouvé la mort lors d'un échange de tirs avec la police dans le district de Tuban, à l'est de Java.

L'Indonésie a peut être évité le pire début 2017 : le 23 mars, la police a appréhendé huit suspects à Java qui devaient conduire une attaque terroriste majeure. Celle-ci avait été minutieusement préparée. En effet, le JAD avait conduit des attentats à Jakarta, le 14 janvier 2016[4]. Toutefois, ces opérations, qui devaient être la copie de ce qui s'était passé à Paris le 13 novembre 2015, ont partiellement échoué, les quatre terroristes étant abattus après n'avoir tué « que » quatre personnes. Cette série d'attaques aurait été planifiée par Iwan Darmawan Mutho - alias Mohammad Rois - qui attend dans le couloir de la mort de la prison de Nusakambangan (Java) pour son rôle dans l'attaque de l'ambassade d'Australie à Jakarta, le 9 septembre 2004 (9 tués, 182 blessés). L'opération de janvier 2016 devait servir de « test » grandeur nature pour l'attaque qui devait être déclenchée en 2017.

 

Aux Philippines, le Front moro de libération islamique (FMLI), fondé en 1978, a accepté de signer un accord de paix en 2014 avec les autorités de Manille. Mais cet accord a été rejeté par le parlement philippin en 2016. Mécontents, de nombreux activistes ont fait sécession pour rejoindre le groupe Abou Sayyaf lui-même divisé entre la faction "Basilan" d'Isnilon Totoni Hapilon[5] et celle de Jolo.

D'autres formations sont également apparues :

- Ansaru Khilafah Philippines (AKP), le groupe des frères Omar et Abdullah Maute, rebaptisé l'« Etat islamique à Ranao » qui s'est payé le luxe de prendre à deux reprises la ville de Butig dans l'île de Mindanao,

- le Bangsamoro Islamic Freedom Fighters de Ismael Abubakar - alias Bongos -, dissident direct du FMLI devenu l'« Etat islamique à Maguindanao »,

- la katiba Ansar el-Charia d'Abou Anas Al-Muhajir,

- et la katiba Ma'rakah al-Ansar d'Abou Harith Al-Filipini (ces deux dernières entités ayant rejoint Hapilon).

Le 2 septembre 2016, une série d'attentats était lancée contre le marché de Davao (Philippines), faisant 15 mort et plus de 70 blessés. Trois groupes différents y participèrent : la faction d'Abou Sayyaf de Basilan, le groupe Maute et le Ansaru Khilafa Philippines (AKP).

Le 11 avril 2017, des affrontements ont fait dix morts sur l'île touristique de Bohol dont sept membres du groupe Abou Sayyaf. Parmi eux se trouvait Mouamar Askali - alias Abou Rami -, un ancien porte parole officiel de ce mouvement, devenu responsable de Daech pour la région. Il s'était particulièrement distingué en décapitant l'otage allemand Jürgen Kantner en février dernier. Celui-ci avait été enlevé alors qu'il naviguait au large des Philippines, fin 2016. Sa compagne Sabine Merz avait été assassinée lors de l'abordage[6].

 

En Malaisie, à l'image de la Jemaah Islamiyah (JI) indonésienne, le Kumpulan Mujahidin Malaysia (KMM), a rejoint Daech. En 2016, une dizaine de complots préparés par Daech ont été découverts et environ 260 sympathisants arrêtés.

 

En Birmanie (Myanmar), les persécutions dont sont victimes les membres de l'ethnie musulmane Rohingya de la part de la majorité bouddhiste les obligent à fuir vers le Bangladesh - 500 000 y seraient réfugiés -, la Malaisie, la Thaïlande, les Philippines et l'Indonésie. En réaction, depuis fin 2016, a vu le jour un groupe armé appelé le Harakat al-Yakin (HaY[7]) qui a attaqué des postes militaires dans le pays en octobre 2016.

 

Même le très vigilant Etat de Singapour n'est pas à l'abri. Des complots ont été déjoués en avril et mai 2015 et deux cellules dépendant de l'« Etat islamique au Bangladesh », composées d'une trentaine de travailleurs bengalis immigrés, ont été découvertes en janvier et mai 2016. Des activistes bengalis, emmenés par le cheikh Abou Wardah Santoso, le leader du Mujahisine Indonesia Timur (MIT) - tué en juillet 2016 - avaient déjà été neutralisés entre 2014 (à Poso) et août 2016 (à Sulawesi). En août 2016, la police indonésienne a arrêté six activistes sur l'île de Batam situé à 30 kilomètres de Singapour. Ils se préparaient à commettre une action terroriste dans ce micro-Etat.

 

 

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Une province (wilaya) de Daech pourrait être décrétée, couvrant le triangle Mindanao/Sulawesi/Borneo. Isnilon Totoni Hapilon, le terroriste philippin le plus recherché dans la région, serait pressenti pour devenir l'émir de Daech pour l'Extrême-Orient. Depuis juin 2016, il est déjà le responsable reconnu par Daech pour les Philippines. Divers groupes malais et indonésiens ont commencé à lui prêter allégeance. Il se cacherait actuellement dans le repaire islamiste de Basilan, au sud de Mindanao.

Bien évidemment, la menace représentée par des groupes se revendiquant de l'islam radical n'est pas nouvelle en Extrême-Orient. Déjà, en 1995, le projet Bojinka orchestré par Khaled Cheikh Mohammed[8] prévoyait de faire exploser en vol douze avions civils faisant route vers les Etats-Unis. Cette action a pu être déjouée grâce à l'arrestation de Ramzi Youssef, qui avait été un des principaux artisans du premier attentat contre le World Trade Center en 1993. En 2004, un super-ferry coulait en baie de Manille faisant 116 victimes et en 2005 trois attentats avaient lieu, l'un à Manille, les deux autres dans le sud des Philippines, pour « souhaiter une bonne St Valentin à la présidente Gloria Arroyo ». Tous portaient la signature d'Abou Sayyaf avec comme tuteur Al-Qaida « canal historique ». La nouveauté depuis 2014, c'est l'arrivée de Daech qui vient concurrencer la maison mère.



  • [1] 300 à 600 Indonésiens, 90 Malaisiens, le reste étant constitué de quelques dizaines de Philippins, Cambodgiens, Thaïlandais, Malaisiens et Singapouriens.
  • [2] Des activistes bengalis favorables à Daech s'infiltreraient en Extrême-Orient pour renforcer les effectifs djihadistes. Dans leur pays, ils sont concurrencés par Ansar al-Islam qui dépend d'Al-Qaida dans le sous-continent indien (AQSI).
  • [3] A noter que les deux fils d'Abou Bakara Bashir n'ont pas suivi leur père puisqu'ils sont restés fidèles à Al-Qaida « canal historique » en créant leur propre mouvement : le Jemaah Ansharusy Syariah.
  • [4] Son financement avait été assuré par la katiba Nusantara.
  • [5] L'« Etat Islamique de Basilan » ou Harakat ul Islamiyah (mouvement islamique).
  • [6] Ce couple avait déjà été enlevé en 2008 au large de la Somalie et avait connu 52 jours de captivité mais il n'avait pas renoncé à continuer à se livrer à sa passion de la voile.
  • [7] Aussi connu comme le « Mouvement de la foi »
  • [8] Qui plus tard planifiera pour Al-Qaida les attentats du 11 septembre 2001.