BULLETIN DE DOCUMENTATION N°18
LA BATAILLE DU RENSEIGNEMENT EN KIRGHIZIE : UN ENJEU GLOBAL AUX CONSÉQUENCES IMPRÉVISIBLES

David Gaüzere
04-06-2016

 

 

 

 

 

 

 

 

David Gaüzere
Docteur en géographie

Président du Centre d'observation des sociétés d'Asie centrale (COSAC
[1])

 

 

 

 

A leur indépendance en 1991, les Etats d'Asie centrale héritent des anciens systèmes de renseignement soviétiques, employant une technologie russe, le plus emblématique de ces systèmes étant le SORM. Les mêmes personnes, les mêmes pratiques - souvent abusives - d'écoutes et de surveillance demeurent, sans pouvoir pour autant correctement faire face aux nouveaux défis nés de la modernisation et de la globalisation des technologies de l'information et de la communication et aux nouveaux enjeux géopolitiques sur le contrôle et la diffusion de ces technologies.

L'exemple de la Kirghizie est intéressant à étudier, car en dépit de similitudes avec les autres républiques d‘Asie centrale, il présente deux différences fondamentales : l'ouverture à la démocratie et la faiblesse du pouvoir central. L'expérience démocratique de la Kirghizie suscite en conséquence une mobilisation plus importante de la société civile dans le cadre à la fois de révolutions, de contestations, de manifestations, d'élections aux résultats plus transparents qu'ailleurs, d'un engagement important de la population dans les ONG et, avant tout, d'une liberté de parole partout présente dans le pays. Mais, de par sa géographie montagneuse et enclavée, difficile d'accès, et sa complexité tribale, le pouvoir central de Bichkek reste faible en province, surtout dans le sud ferganais éloigné (la Kirghizie partageant cette dernière caractéristique avec le Tadjikistan voisin).

La faiblesse du pouvoir central se ressent à tous les niveaux de l'Etat, n'épargnant pas les services de renseignement, notamment le Comité de Sécurité nationale kirghize (en russe GKNB), d'où ressort une certaine opacité et porosité dans la chaîne de commandement ; ce qui est d'autant plus inquiétant que des systèmes et des logiciels de surveillance à haute technologie finissent par tomber entre des mains improbables ou peuvent être commandés de l'extérieur du pays. 

Le SORM et la révolution kirghize de 2010 : L'arroseur arrosé

Le « Système dédié aux activités d'enquêtes opérationnelles » (SAEO), plus connu sous son acronyme russe SORM, est le plus important d'entre eux. Il s'agit d'un système de moyens techniques utilisés pour surveiller le trafic entrant et sortant et effectuer des recherches opérationnelles sur les réseaux radiophoniques, télégraphiques, téléphoniques et électroniques, dont l'Internet. Ce système permet notamment de garder une trace des informations transmises et d'écouter les conversations téléphoniques.

Importé en Kirghizie en 2008-2009 sous l'ancien président Kourmanbek Bakiev, le SORM avait été monté avec l'aide du Service fédéral de sécurité (FSB) russe pour consolider son régime. Le matériel est de fabrication russe et son installation en Kirghizie aurait coûté plus de 7 000 000 dollars. Cet équipement comprend trois générations de dispositifs, notamment les logiciels Phantom et Courier. Chacun de ces dispositifs est capable de surveiller et d'enregistrer simultanément les conversations de 20 000 abonnés. Le logiciel peut surveiller des postes téléphoniques numériques et analogiques et les canaux Internet.

Koubanitchbek Joldochev, non sans raisons, pense que « ceux qui ont à leur disposition les mots de passe de ces dispositifs, les services de renseignement étrangers, peuvent contrôler pleinement presque toutes les formes de communication en Kirghizie[2]». Membre de l'ONG kirghize Initiative civile sur les politiques concernant l'Internet (ICPI), Elnour Koudaïberdieva note que la présence de mots de passe des services de renseignement étrangers était très dangereuse pour la Kirghizie. « Le système SORM est une modification russe des appareils d'écoute. Cet équipement avait été installé sous Bakiev (président de la Kirghizie entre 2005 et 2010) sur les centraux téléphoniques classiques et les opérateurs mobiles. Le logiciel a ses propres mots de passe. Selon nos informations, ces mots de passe ont été laissés dans les mains des fabricants russes. Il ne fait aucun doute dans les faits que leurs agences de renseignement surveillent ces technologies. Ils utilisent des copies des mots de passe qui peuvent être inclus dans le logiciel et peuvent ainsi enregistrer des conversations. Dans le même temps, ils ont la possibilité d'écouter les gens souhaités et de lire leurs courriels ». Les codes et les mots de passe du SORM, donnés par Moscou, ont donc nécessairement une copie restée chez leurs fabricants russes. A ce titre, le SORM reste, parmi d'autres, un moyen de pression exercé par Moscou pour garder son influence sur le pays

Moscou ne s'en est d'ailleurs pas privé au cours de la révolution d'avril 2010, diffusant un mois après sur YouTube les enregistrements téléphoniques, censés être tenus secrets, entre Maksim Bakiev et son oncle Janych (fils et frère de l'ancien président déchu), dans leur vaine tentative de renverser le nouveau pouvoir[3]. Diffusée en mai 2010, cette conversation téléphonique préconisait la mise en place des troubles d'Och, exactement comme ceux-ci se sont ensuite déroulés un mois plus tard dans la deuxième ville du pays. Maksim était en Lettonie et Janych au Tadjikistan. Les experts notent que les services secrets kirghizes n'auraient pas eu seuls une capacité suffisante pour enregistrer la conversation à cette distance. Par conséquent, ils estiment que, dans ce cas, des services secrets étrangers auraient été impliqués dans cette écoute, puis sa diffusion.

Selon Marat Imankoulov, ancien vice-président du GKNB, cette conversation n'aurait pu être entendue que par satellite, ce qui est l'apanage des Etats développés, mais pas de la Kirghizie, aux moyens limités. Il existe également des méthodes d'écoutes à travers des références à des mots-clés. Peut-être que cette conversation a été enregistrée par cette méthode, pouvant être utilisée par le SORM, ou tout autre équipement similaire acheté en Russie.

Moscou avait dès les premiers jours de la révolution affiché une « neutralité bienveillante » pour les acteurs du nouveau pouvoir à Bichkek. Vladimir Poutine ne souhaitait pas d'un côté cautionner un régime issu d'une révolution populaire, de plus porteur de valeurs démocratiques. Mais, le détournement d'aides russes importantes, en raison d'une corruption généralisée autour de l'ancien pouvoir, et le refus de fermeture de la base américaine de Manas avait poussé le Kremlin à prendre ses distances avec le président Bakiev. Au moment de la diffusion de la video, le nouveau pouvoir kirghize n'avait qu'un mois d'existence et pas encore la maîtrise totale sur le renseignement d'Etat, encore moins sur les codes d'accès au SORM. Il va donc de soi que l'enregistrement très compromettant des conversations privées au sein de la famille Bakiev n'a pu s'opérer sans la complicité d'ingénieurs et de techniciens russes, avant de « sortir », puis d'être publié sur la Toile .

C'est ainsi que les Bakiev ont été finalement piégés par le système qu'ils avaient eux-mêmes fait installer quelques années auparavant pour ancrer leur pouvoir. Le nouveau pouvoir, démocratique, a depuis promis que l'utilisation de ces technologies serait encadrée par la loi et ne s'appliquerait que pour la prévention d'actes criminels ou terroristes. Cependant, la disposition de ce matériel par des opérateurs téléphoniques kirghiz privés (MegaCom, Beeline, Bitel, Katel, Nexi, O!, Sapat, Fonex, etc.) et l'opacité régnant autour des services de contrôle du SORM ont depuis permis quelques écarts vis-à-vis de la loi, comme par exemple la surveillance de certains députés, avec notamment une intrusion dans leur vie privée.

Opacité et porosité autour de la circulation de l'information

L'accès au SORM reste aujourd'hui encore éclaté entre le ministère de la Défense et les services des Douanes et de Sécurité aux frontières en Kirghizie ; ce qui aggrave davantage la porosité de la circulation de l'information.

D'autre part, certaines parties du SORM ont été privatisées et réparties entre onze agences privées, le plus souvent des opérateurs téléphoniques. Ces onze agences ont le pouvoir d'accéder aux écoutes téléphoniques fixes et mobiles et à la lecture des courriers électroniques dans le pays[4]. La directrice de l'ICPI, Tattou Mambetalieva, souligne les dangers d'un tel éclatement sur les libertés individuelles et préconise plutôt que seule une agence d'État devrait être autorisée à surveiller, tout en ayant le contrôle de l'équipement nécessaire[5].

 

Artëm Goriainov, directeur des programmes concernant les nouvelles technologies à l'ICPI, s'inquiète à propos du chemin emprunté par ces communications quand, par exemple, elles voyagent d'un opérateur de téléphonie mobile (où le GKNB a installé un équipement SORM) jusqu'à l'une des nombreuses agences de sécurité ayant accès à SORM. Il reste sceptique quant au fait de savoir si les autorités kirghizes savent où va l'information. « S'il y a le moindre trou, ces informations peuvent aller ailleurs et il y a une possibilité qu'il [le SORM] puisse être contrôlé de manière extérieure » prévient Goriainov.

Dinara Ochourakhounova, directrice de l'ONG Coalition pour la démocratie et la société civile, va plus loin, affirmant que « les entreprises privées ne devraient pas être capables de faire fonctionner le GKNB », faisant observer que ce service a élaboré un projet d'instructions à destination des opérateurs téléphoniques privés « Sur l'ordre de l'interaction des opérateurs de télécommunications et de téléphonie mobiles avec les organes de l'Etat de la République kirghize, engagés dans les activités de recherches opérationnelles » qui obligent les opérateurs à acheter du matériel SORM à leurs propres frais, sous la menace du retrait de leur licence, qu'aucun bien sûr ne veut perdre[6]. Elle se félicite bien sûr que le GKNB soit engagé dans la lutte contre le terrorisme et l'extrémisme. Cependant, elle ne comprend pas pourquoi ont été données « des instructions, qui violent les droits du business privé et des citoyens, enfreignent les agents de sécurité à accéder aux données personnelles de la vie privée pour protéger la sécurité nationale et qui violent au passage les principes de la nouvelle Constitution de Juin 2010 ».

Dinara Ochourakhounova remet également en question la garantie que toutes les données enregistrées par SORM resteront confidentielles. Depuis la diffusion sur YouTube de la célèbre conversation téléphonique des Bakiev, il est devenu courant de trouver sur cette même plate-forme, ainsi que sur les réseaux sociaux, accessibles à tous, des scènes de la vie privée des dirigeants politiques et des fonctionnaires, même des religieux ; ce violant à la fois la protection de la vie privée et des données personnelles.

Pourtant, depuis avril 2010, la Kirghizie est redevenue un Etat de droit, ayant adopté le statut politique de république parlementaire et où, depuis, les élections se sont déroulées dans une transparence relative. Pour autant, la dissimulation derrière chaque parti ou alliance politique, de groupes d'influences personnels liés à une région ou à une tribu précise, la pauvreté endémique et la corruption rampante dans le pays, ont créé une lutte âpre et sans merci entre les partis pour le contrôle du pouvoir, aidés en cela par la force du parlementarisme. Pour arriver à ses fins, chaque force politique utilise donc tous les moyens mis à sa disposition et les coups bas possibles.

Ainsi, YouTube, a depuis 2010, diffusé de nombreuses conversations téléphoniques entre les membres du nouveau pouvoir pour la répartition des ministères et des richesses financières procurées. Des sex-tapes vraisemblablement montées de bric et de broc (selon toujours le même modèle opératoire) ont aussi été vues sur YouTube, afin de discréditer un rival politique gênant, qu'il soit une haute personnalité politique ou même un mufti, la plus haute autorité religieuse du pays, comme l'ex-Grand Mufti Rakhmatoullah Khadji Egemberdiev en janvier 2014[7].

 

Pour le député du Jogorkhou Kenech (Parlement), Azimbek Beknazarov, interrogé sur la question en 2012, ces telephones gates sont téléguidés depuis l'étranger par le contrôle à distance des codes et des mots de passe du SORM, afin de présenter le gouvernement, voire le peuple, kirghize sous une mauvaise image. Il ne faut en effet pas oublier qu'une contagion de la révolution d'avril 2010 dans les républiques voisines était redoutée par des pouvoirs autocratiques, corrompus et vieillissants.

Deux ans plus tard, la députée Natalia Nikitenko a noté que l'Etat devait créer les conditions pour la sécurité physique des citoyens, sans pour autant violer en même temps leur vie privée, reconnaissant par ailleurs que les services de sécurité étaient utilisés par les autorités afin de mettre une pression politique sur leurs adversaires[8]. A son tour, un autre député, Omourbek Abdrakhmanov a déploré la futilité des efforts de la société pour changer la situation dans le système actuel du pouvoir. Il pense que les services de sécurité travaillent maintenant pour le président, pas pour le peuple ; ce qui est le signe d'un gouvernement autoritaire.

Koubatbek Kojonaliev, ancien procureur-général adjoint de Kirghizie et major-général de Justice, estime que toute possibilité d'utiliser le SORM pour des écoutes téléphoniques de hauts fonctionnaires du gouvernement sans base juridique, puis le montage d'enquêtes, dicte la nécessité d'une réforme urgente des services de sécurité et des organismes d'application de la loi dans l'intérêt de tous les citoyens et de la société tout entière, et non pas des intérêts particuliers du pouvoir[9] . Salavat Iskakov, président du Conseil de surveillance publique, relevant du ministère des Transports et des Communications, lui emboîte le pas, jugeant que « le SORM devrait être dans la structure de moyens au service du pays et de la sécurité publique. Le travail du SORM doit être réalisé dans le cadre d'un Etat de droit. On sait que la Constitution interdit toute forme d'intrusion sur l'information des citoyens. Seule la loi avec le pouvoir judiciaire et d'autres permettent de le faire dans le respect des procédures appropriées[10] ». De même, les experts ne doutent pas que les téléphones de politiciens, de bureaucrates, d'hommes d'affaires, de journalistes et de responsables de la sécurité sont actuellement exploités comme à l'époque soviétique, puis sous les présidences précédentes. Narynbek Moldobaev, député du Jogorkhou Kenech, a noté que les hommes d'affaires et les politiciens sont maintenant nombreux à posséder un appareil anti-écoutes, assurant la sécurité de leurs conversations, le coût de cet équipement variant de 7 000 à 15 000 dollars.

Le service de presse du GKNB s'est défendu de ces accusations, précisant qu'aucune de ses actions en rapport à l'utilisation du SORM n'a été et n'est entreprise sans l'aval d'une cour de justice et s'inscrit automatiquement dans un cadre judiciaire. De même, sans pouvoir apporter aucune explication, les opérateurs téléphoniques niaient encore en bloc en 2011 l'acquisition et l'utilisation de tout matériel SORM et réfutaient les accusations de l'ICPI à leur encontre[11]. Pourtant, Elnoura Koudaïberdieva précise qu'en plus du GKNB, une dizaine de services ont le droit d'écoute et d'exécution des activités opérationnelles. Elle estime que les écoutes via le SORM devraient être subordonnées à la loi.

Aujourd'hui encore, en dépit de l'adoption de la Loi du 15 Janvier 2014 (cf. infra), restée imprécise et inapplicable, aucune loi ne définit clairement qui écoute qui et de quelle manière. Etant donné qu'aucune loi n'interdit de vendre les informations collectées du SORM à des tiers. Il est donc urgent, dans l'intérêt la protection des droits des citoyens et du respect de la vie privée, de légiférer autour de l'utilisation du SORM.

Une législation confuse, inaboutie et inapplicable

La Constitution de 2010 autorise le contrôle des communications de tout ordre, lorsqu'un citoyen est impliqué dans une affaire criminelle. Le GKNB a donc, dès 2012, appelé de ses voeux à l'élaboration d'un projet de loi (à son avantage) sur l'organisation de l'activité de recherches opérationnelles. Cependant, l'équipement du SORM était déjà disponible et à la disposition de tous sur la place publique.

Le Gouvernement a depuis repris les instructions du GKNB en proposant le 15 janvier 2014 au Parlement un projet de loi obligeant les opérateurs de télécommunications, en fait des entrepreneurs, à se procurer sur leurs propres fonds du matériel spécial, de l'installer, et de se livrer à son utilisation régulière. Pour les opérateurs de télécommunications, les sommes à dépenser pour l'achat d'équipement SORM sont colossales et, en cas de refus, ils peuvent se voir retirer leurs licences. Le ministère des Transports et des Communications exige d'autre part que chaque opérateur puisse collecter, stocker l'information et fournir l'accès de tous les canaux de communication électroniques aux services de renseignement, sans pour autant préciser la nécessité d'obtenir une ordonnance de justice pour écouter les citoyens. Le but de cette loi était de renforcer les mesures visant à assurer la sécurité de l'État et la protection des droits constitutionnels des citoyens au respect de leur vie privée dans leurs correspondances téléphoniques, électroniques, postales, télégraphiques... Un volet portait « sur les activités d'enquêtes opérationnelles » et « sur les agences de sécurité nationale kirghize ». En particulier, il était établi qu'une violation des règles d'importation et d'exportation de ces données de Kirghizie, ainsi que le développement, la production, la certification, la mise en oeuvre et l'acquisition de moyens techniques spéciaux destinés à des informations secrètes, impliquait une responsabilité administrative et était pénalement répréhensible[12]. Cette loi, pourtant signée le 18 février 2014 par le président Almazbek Atambaev et censée entrer en vigueur le jour-même, est depuis restée lettre morte. Son inapplication révèle la difficulté à la fois de la mainmise de l'Etat sur les structures de sécurité du pays et de la concussion, mêlée à une opacité généralisée, régnant à tous les niveaux des organes d'Etat.

Habituées à se savoir surveillées, les populations locales résignées n'ont toujours pas pour habitude de se poser des questions sur les enjeux de contrôle et de gestion sur le SORM depuis l'indépendance. Abdrakhmanov déplore par exemple « la mollesse des efforts de la société » pour changer la situation dans le système actuel du pouvoir sur cette question. « Quand je commence à informer les gens sur la question de la violation des données personnelles, les gens disent : Eh bien, je n'ai rien volé de quoi que ce soit. Qu'on me regarde, qu'on m'écoute » rajoute Mambetalieva. « Le principal problème stratégique de la sécurité de l'information est qu'il n'y a ni de responsables, ni de pensée stratégique, ni de politiques engagées définies et encore moins d'exécutants pour appliquer ensuite sur place les directives nationales. Sur le plan administratif, aucun dirigeant ne parvient à surveiller le processus. Le document lui-même s'auto-adopte. Je dis que le GKNB lui-même pense, fabrique et surveille les choses. Par conséquent, on ne sait jamais ce qui est réellement fait[13] ».

En revanche, moins baignées dans le soviétisme, mieux armées face aux technologies de la communication et plus ouvertes sur le monde, la dernière génération est sensible aux actions des ONG citoyennes, comme l'ICPI, se mobilise dans des débats sur les réseaux sociaux et exige plus de clarté et d'encadrement législatif des pratiques d'écoutes et de régulation de l'information.

Tattou Mambetalieva pense que la Constitution de 2010 reste trop vague et imprécise sur le sujet du suivi des citoyens « seulement impliqués dans les affaires de criminalité ». L'Etat devrait, selon elle, étendre son champ d'action à la cybercriminalité, à l'extrémisme et au terrorisme. Mais, surtout l'Etat kirghize continue d'agir seul, sans coopération régionale et internationale, avec une vision nationalo-centrée, par laquelle il ne peut résoudre seul les défis de la globalisation. Bichkek doit rejoindre au plus vite les conventions internationales sur la cybersécurité et la lutte contre toute forme de cybercriminalité. La Kirghizie doit par exemple adhérer au plus vite à la Convention européenne sur la cybercriminalité, où un certain nombre de pays de la CEI siègent déjà. Les autorités kirghizes, même dans le domaine du numérique, ne peuvent lutter seules contre l'extrémisme et le terrorisme et doivent le faire en coopération avec plusieurs pays qui ont demandé d'organiser des mesures de sécurité conjointes. Tattou Mambetalieva précise qu'il existe par exemple la Convention européenne sur les écoutes électroniques, où il est écrit qu'une personne peut être écoutée seulement sur la base d'un tribunal ou de la sanction d'un procureur et uniquement dans le cadre et les modalités que le juge ou le procureur aura déterminés. Il existe encore différentes normes internationales qui limitent ces écoutes au nom de la protection de la vie privée. La directrice de l'ICPI s'interroge sur la cause de l‘absence de son pays de ces Conventions et la méconnaissance de ces normes. Pensant il y a quelques années encore que la raison provenait de l'absence d'un cadre réglementaire, elle est désormais convaincue que cette absence de cadre finalement arrange tout le monde en Kirghizie, puisque des questions embarrassantes sont ainsi éludées (respect du droit d'auteur, protection des données personnelles, certains problèmes liés à la protection de l'honneur et de la dignité, etc.). L'Etat doit encore dans ce domaine se moderniser et devenir plus transparent. Pour Tattou Mambetalieva, restreindre, bloquer ou fermer l'accès à l'Internet et aux téléphones à chaque événement grave révèle des pratiques archaïques et est devenu inefficace à l'heure de la mondialisation. « Les guerres de l'information ne sont pas mauvaises dans le sens où elles critiquent la Kirghizie ou encore les actions gouvernementales, mais elles le sont lorsqu'elles ne parviennent pas à assurer la confiance et la stabilité parmi la population dans un sentiment de sécurité ». Il est enfin un devoir urgent pout l'Etat de recruter des chercheurs, des journalistes, des bloggers et des experts pour les associer par leur apport de connaissances à son travail en amont de repérage de l'information, d'apport de réponses rapides aux différentes demandes et enfin de sa possibilité de confirmer et d'infirmer certains faits.

Tant au niveau de l'Etat que du GKNB, ce travail de coordination fait encore aujourd'hui cruellement défaut. Du reste, il ressort toujours une opacité totale sur les identités des responsables des agences privées, notamment des opérateurs téléphoniques, leur profil et surtout leurs connections privées éventuelles avec tel ou tel acteur géopolitique régional ou encore avec des milieux mafieux ou islamistes.

Enjeux géopolitiques autour du contrôle du SORM kirghize

Les deux révolutions qu'a connues la Kirghizie en 2005 et 2010 illustrent clairement les luttes régionales d'influences rencontrées et leur imbrication complexe dans les relations tribales et politiques locales. La présence pendant plus d'une décennie de deux bases, l'une américaine à Manas, l'autre russe à Kant, à quelques dizaines seulement de kilomètres, a de plus contribué à attiser la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie, faisant de la Kirghizie un pivot-clé de leur politique en Asie centrale. Le « grand jeu » russo-américain semble également agir sur le SORM, même depuis la fermeture de la base américaine de Manas en Juillet 2014.

En effet, par le SORM, Moscou détient toujours codes d'entrée et mots de passe et entend utiliser cet avantage comme un moyen de pression sur la Kirghizie et les autres républiques centrasiatiques pour les maintenir le plus longtemps possible dans son giron.

A l'inverse, l'ICPI, qui appelle à une information transparente et accessible aux citoyens et au respect de l'Etat de droit, pourrait à court terme passer du statut d'un acteur de neutralité à celui d'une ONG engagée pour un camp, par le fait qu'elle a pour principaux partenaires et donateurs la Commission de l'Union européenne, l'Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), le département d'Etat américain[14] et pour mission claire de « promouvoir la stimulation de la politique des réformes législatives et réglementaires des technologies de l'information et de la communication qui assurent une réglementation transparente et prévisible, la présence de la concurrence et le libre accès des citoyens aux services de télécommunications et aux ressources d'information[15] ». L'ICPI a donc pu ou pourrait encore influencer, à l'instar d'autres ONG financées par des fonds des mêmes acteurs, toute prochaine révolution en Kirghizie par sa sensibilité aux questions des libertés individuelles et de la démocratie.

Aussi, l'opposition GKNB-ICPI pourrait reproduire dans le domaine du renseignement le « grand jeu » russo-américain en Kirghizie et, ce faisant, fragiliser cet Etat face à la menace plus préoccupante de l'Etat islamique (Daech). Celle-ci, qui a dernièrement renforcé ses positions sur la frontière tadjiko-afghane et qui bénéficie sans nul doute de hautes complicités locales au Tadjikistan et dans le sud de la Kirghizie, pourrait dans un avenir proche chercher à s'emparer des codes d'accès au SORM, afin de désorganiser les systèmes sécuritaires des Etats les plus fragiles de la région. Ce risque semble actuellement le plus préoccupant et nécessite une certaine attention.

Le 3 Avril 2012, Le tribunal de Pervomaïski à Bichkek avait autorisé le GKNB à utiliser le SORM pour surveiller treize boîtes électroniques d'activistes du groupe terroriste Jaïchoul-Makhdi. A la suite de quoi, le GKNB avait découvert que l'un d'entre eux entrait régulièrement en contact avec des militants centrasiatiques de l'Union du djihad islamique, clandestinement basés en Iran[16]. Aïbek Bakanov, directeur exécutif de l'Association des opérateurs de communication, avait alors assuré à l'agence d'information K-News, que cette opération s'était réalisée sous l'ordonnance d'une cour de justice. « Conformément à la loi sur les activités opérationnelles et d'enquête, cette opération ne comporte aucune violation. C'est une pratique courante. Les opérateurs vont ensuite exécuter cette décision, provenant du tribunal, quelle qu'elle soit. Les membres du GKNB se brancheront alors à l'opérateur, propriétaire de l'équipement SORM, afin de pouvoir contrôler toutes les activités mentionnées dans les courriels et, bien sûr, les adresses électroniques [provenance/destination] ».

Le Jaïchoul-Makhdi, qui avait perpétré des attentats à Bichkek dans le dernier trimestre de 2010 et en janvier 2011, n'était malgré sa dangerosité qu'une cellule locale bichkékoise, aux effectifs et aux moyens manifestement limités. Il fut donc rapidement en grande partie démantelé. L'organisation Etat islamique présente, quant à elle, un danger d'une autre ampleur de par sa base géographique, ses financements et ses complicités locales.

La Kirghizie n'a pas échappé, comme la plupart d'autres Etats du monde, au phénomène des départs de jeunes radicalisés en Syrie. Le 13 juin 2015, Rafik Mambetaliev, Responsable du 10e service du ministère de l'Intérieur, affirmait à l'agence d'information KyrTag que 352 Kirghizes s'étaient rendus en Syrie. Parmi eux, 98 % provenaient du sud, dont 249 étaient de nationalité ouzbèke[17].

L'intérêt de ce recensement, aujourd'hui dépassé, est de focaliser le coeur du départ sur le sud ferganais du pays et la minorité ouzbèke. C'est aussi ce même sud qui est le plus rétif au pouvoir central de Bichkek et c'est encore là où les entorses à l'Etat de droit sont les plus nombreuses (corruption, règlements de comptes, etc.).

Le même mois, la publication d'un photomontage sur le réseau social Facebook montrant un drapeau de l'Etat islamique flottant en haut du musée historique de Bichkek (à deux pas du palais présidentiel), en haut duquel était porté en arabe les deux inscriptions suivantes : « Musée historique islamique » ; « le futur de la Kirghizie, Inch'Allah », démontre certaines failles dans l'encadrement des réseaux sociaux par les structures d'Etat, notamment le GKNB ; d'où la parution d'un article au titre évocateur dans la revue Gezitter le lendemain : « Pourquoi le GKNB dort-il ? [18] ».

Parallèlement, le sud ferganais de la Kirghizie est la zone la plus proche du théâtre nord-afghan, récemment tombé aux mains de Daech (opposée à l'Etat afghan et aux talibans pachtounes). Les complicités entre le nord-afghan et la vallée du Fergana, religieuse, sont aussi nombreuses qu'elles restent opaques et poreuses, mêlant narcotrafic, criminalité organisée et terrorisme islamiste. Toutes aussi radicalisées, les vallées de Garm et de Karategin au Tadjikistan favorisent enfin la jonction et la circulation des biens, entre autres des armes, et des personnes entre le nord-afghan et la vallée du Fergana.

Daech cherche d'autre part à s'assurer de la maîtrise des technologies de communications et s'appuie notamment en cela sur ses combattants caucasiens et centrasiatiques - fidèles au « ministre de la Défense » de l'organisation terroriste, Tarkan Batyrachvili (Omar al-Chichani) - et pour bien d'entre eux, fins connaisseurs de technologie militaire soviétique. Tenter d'accéder au SORM tadjik ou kirghize serait un des objectifs du groupe terroriste, d'autant plus qu'en organisant sa base du nord-afghan, eillle prévoit déjà de s'y consolider dans le cas de son éviction du théâtre syro-irakien.

De par ses complicités locales, Daech connaît enfin parfaitement la faiblesse des Etats centraux tadjik et kirghize et la perméabilité de la vallée du Fergana à sa cause. L'organisation terroriste ne s'est d'ailleurs pas privée de diffuser quelques jours après une opération spéciale d'élimination d'activistes de l'Etat islamique par le GKNB à Bichkek une video « à l'adresse du peuple kirghize », en langue kirghize et sous-titrée en russe. Emise depuis Fourat, la chaine de l'Etat islamique en Syrie, cette video djihadiste demande « aux Kirghizes de renoncer à la terre des kapyr-koufar (infidèles), où sévissent la transgression et des lois et des règles humaines, comme la démocratie[19] ». Par cette video, Daech montre clairement sa force financière et logistique et son pouvoir de manipulation et de nuisance.

 

 

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Comment réintroduire et protéger le renseignement dans les règles d'un Etat de droit en Kirghizie ?

L'avenir du Tadjikistan et de la Kirghizie risque donc d'être sombre, du fait de la faiblesse de pouvoir central dans ces deux Etats montagneux et enclavés. A la différence du Tadjikistan autoritaire, le rejet de l'autoritarisme politique en Kirghizie pourrait être à double tranchant. D'un côté, la formation d'une société civile active pourrait contrer les obscurantismes de tout ordre. Mais, la corruption généralisée et la pauvreté ambiante restent les deux fragilités, qui risquent de donner raison aux prédicateurs religieux et aux activistes terroristes islamistes de toutes obédiences.

Pour Jacob Zenn, analyste des affaires eurasiennes pour la Jamestown Foundation, il existe deux scénarii à risques probables dans le contexte sécuritaire de la Kirghizie au cours des années à venir. « Tout d'abord, la Kirghizie peut héberger des extrémistes et des groupes de djihadistes liés à la Syrie et à l'Afghanistan et des groupes opérant localement comme le Khizb out-Takhrir, ces groupes préférant utiliser la Kirghizie comme un refuge pour des opérations de prosélytisme ou des attaques dans les pays voisins. Ces groupes peuvent aussi utiliser la Kirghizie comme une base, du fait de la sécurité intérieure relativement faible du pays, pour mener des attaques sur des cibles de « l'ennemi » dans le pays, qui pourraient inclure des intérêts chinois ou occidentaux ou des locaux de représentation du gouvernement ou, encore, le personnel des forces de sécurité. L'idée que la Kirghizie restera imperméable aux tendances djihadistes en Asie centrale devient illusoire. L'administration du président Atambaev est consciente des menaces imminentes et peut chercher à imiter les contrôles plus autoritaires sur la religion opérés par l'Ouzbékistan et le Kazakhstan. Cela peut réduire la probabilité d'opérations djihadistes et du prosélytisme, mais également aliéner certains islamistes non violents et les forcer ensuite à agir dans la clandestinité entre les mains d'acteurs plus violents[20] ».

Le Khizb out-Takhrir est une organisation extrémiste, mais pacifiste, ayant pour but depuis sa fondation en 1953 la réislamisation des sociétés dans le monde. Cependant, le 27 novembre 2014, le GKNB rapportait que l'organisation terroriste redémarrait ses activités de sensibilisation et de recrutement en Kirghizie, axées sur le soutien idéologique aux mouvements djihadistes en Syrie et en Irak, l'appel à l'obéissance à l'idéologie proclamée du « Califat » et l'appui apporté à Daech[21]. Le Khizb out-Takhrir continue d'autre part à entretenir des cellules souterraines, composées d'activistes en petit nombre, mobiles et autonomes, sans organisation pyramidale structurée. Ces cellules, difficilement perceptibles de l'extérieur, disposent de connections avec d'autres, semblables en Asie centrale et en Afghanistan et de complicités locales durables (pour intendance et la logistique, l'acheminement et la cache des armes et des combattants).

Aux cellules du Khizb out-Takhir se greffent d'autres cellules djihadistes, qui diffèrent des précédentes par leur violence ouvertement revendiquée dès leur fondation, mais qui ont les mêmes objectifs millénaristes (Jaïchoul-Makhdi, Jound al-Khalifat, Ansaroullah, Union du djihad islamique, at-Takfir Val-Khijra, etc.). Deux d'entre elles paraissent plus inquiétantes de par leur structure et leurs connections globalisées, à savoir le Mouvement islamiste d'Ouzbékistan (Turkestan), qui dispose d'une branche kirghize, et le groupe Khorasan de Moukhsin al-Fadhli. Toutes deux entendent établir le « Califat » en Asie centrale. Mais, qu'elles soient basées dans le nord-afghan ou en Syrie, ces organisations terroristes ne pensent actuellement qu'à renforcer leurs effectifs, leur formation militaire et leurs ressources financières et matérielles.

La Kirghizie ne peut actuellement faire face seule aux menaces djihadistes et requiert un niveau de coopération plus élevé entre les agences de sécurité kirghizes et russes pour arrêter cette menace. Il devient donc de plus en plus difficile pour les autorités kirghizes de pouvoir garantir d'un côté la sécurité nationale, protéger l'Etat, et d'un autre côté préserver les libertés individuelles et la transparence de l'information, tant au niveau de la recherche du renseignement, que des procédures judiciaires.

Le politologue et théologien Kadyr Malikov, qui a récemment miraculeusement échappé à un attentat perpétré à Bichkek par un activiste de Daech, tire la sonnette d'alarme ajoutant que « l'Etat devrait accorder une attention particulière à ses forces armées et à l'état d'esprit chez les militaires. Endiguer le développement de l'islam au Kirghizistan (même si le pouvoir voulait vraiment) est impossible. Les forces de sécurité ne font pas exception. Un nombre croissant d'entre-elles se rendent à la mosquée, lisent la prière. Il existe un très haut risque que leur attention se tourne vers l'Etat islamique, si ces forces restent pas ou peu payées. Les structures du pouvoir sont la cible la plus attrayante pour le recrutement. L'objectif est de prendre des armes, des informations et des combattants professionnels (...) en utilisant trois méthodes : la terreur, la corruption et l'endoctrinement[22].

La politologue Nargiza Mouratalieva estime que, pour parer aux menaces extérieures et préserver l'Etat de droit en Kirghizie, il serait raisonnable de proposer les mesures suivantes afin d'établir des liens étroits entre l'Etat et la société dans la politique de l'information :

- renforcer la structure des télécommunications, par exemple créer une chaine d'information continue avec une large couverture dans tout le pays ;

- intensifier le travail des organes d'Etat sur les réseaux sociaux, en promouvant par exemple les réseaux sociaux nationaux dans la zone .kg, ainsi qu'en créant des comptes accessibles à tous pour la population kirghize sur les réseaux sociaux russes et étrangers, afin de présenter la position officielle du gouvernement sur telle ou telle question particulière ;

- établir une coopération entre les organes de l'Etat et les Think-Tanks, dont les prévisions, les évaluations et les recommandations devraient assurer la qualité de la politique gouvernementale auprès de la population ;

- évaluer l'opinion publique par des sondages d'opinion (en impliquant, par exemple, les Think-Tanks) sur les jugements par la population des actions menées par les organes d'Etat et sur la réponse de ces organes aux préoccupations de la population, puis, à partir de là, prendre des mesures pour clarifier la position et les intentions de l'Etat sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Nargiza Mouratalieva finit par admettre qu' « il ne fait aucun doute que la politique de l'information est essentielle pour le développement de tout Etat démocratique. Il est important non seulement de formuler correctement et de déterminer l'orientation du travail, les buts et les objectifs de la politique de l'information, mais aussi d'oeuvrer constamment à sa mise en oeuvre. L'idée est de mettre en ordre une situation contradictoire dans le domaine de l'information du pays où règne encore le chaos et où ne se perçoit pas l'action créatrice de l'Etat. La politique d'information doit viser à former son propre contenu et l'ordre du jour dans le cadre de valeurs démocratiques pour renforcer la stabilité et créer des conditions pour un développement durable[23] ».

Kadyr Malikov rappelle enfin que les Kirghizes ont l'énorme avantage de pouvoir parler de tout à haute voix, avantage envié de leurs voisins. Il appelle à la préservation de cela par le respect mutuel, le changement positif de la société et son éloignement des fanatismes et des extrémismes religieux ou « laïcistes » par une meilleure éducation.