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TRIBUNE LIBRE N°25
OPÉRATION SERVAL : DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE PENSE D'ELLE

01-02-2013

 

 

 

 

 

Général de corps d'armée aérienne (2e S) Michel Masson
Ancien directeur du renseignement militaire (DRM)

 

 

 

 

Un ancien Président de la République a récemment qualifié l'opération Serval d'«  évolution de l'action de la France au Mali de type néocolonialiste  ». Plus choquante est l'intervention d'un élu de l'opposition, vice-président de la commission des Affaires étrangères à l'Assemblée nationale, qui, outre le même qualificatif, traite, le 17 janvier dernier sur les ondes de France-Culture, l'engagement de troupes françaises au sol d'«  entreprise de mercenaires  ». C'est tout d'abord là une insulte à l'actuel chef des armées comme aux  soldats de la République. C'est aussi une insulte à la mémoire du lieutenant Damien Boiteux du 4e Régiment d'hélicoptères des forces spéciales (4e RHFS), mort en service aérien commandé, première victime militaire française de cette opération.  

Le même aurait pour sa part soutenu la continuation des frappes aériennes, en attendant la mise en place de la force interafricaine tant espérée. A la question du journaliste, «  Peut-on saucissonner les opérations ? C'est un tout !  » (remarque : question judicieuse, c'est suffisamment rare sur nos medias pour être relevé), nous sommes restés sur notre faim car nous aurions été intéressés de savoir comment cet expert de la chose militaire entendait repousser rapidement le danger imminent que représentent ces guerriers prêts à tout, pour certains réfugiés et cachés dans les villes, au sein de la population, ou pour d'autres disséminés dans les immensités désertiques et les zones montagneuses du Sahara central. Avec des bombardements aériens ? Oui, car parait-il, il était primordial d'attendre. Cet expert mesure sans doute mieux que quiconque les affres de la génération de forces, s'agissant d'une coalition ad hoc, donc non préconstituée, et surtout qui n'est pas en alerte.  

Sans force au sol, selon les errements habituels de la guérilla et du rezzou, ce serait abandonner le terrain et les villes menacées à un adversaire qui s'y meut et y vit comme ... un serval dans la savane. On n'ira pas jusqu'à lui reprocher de ne pas avoir lu Carl von Clausewitz [1] : «  Une grande victoire une fois remportée, ni repos, ni temps d'arrêt, ni réflexion, ni tour d'horizon, il faut poursuivre, frapper à nouveau, prendre la capitale de l'ennemi, attaquer les armées auxiliaires de l'ennemi, et tout ce qui pourrait appuyer l'ennemi  ».   

Peu de sérénité donc, en l'espèce, vis-à-vis d'un danger qui allait gangréner à coup sûr l'ensemble du Mali, et ensuite au-delà.

Il y avait pourtant d'autres critiques à formuler.

 

- La première, paradoxalement, a trait au constat que la rapidité de la réaction des forces françaises devant le danger imminent fut, en l'occurrence, à mettre au compte de la présence de forces pré-positionnées, ou plus justement de forces françaises présentes à ce moment là sur le continent. Pourquoi cette nuance qui n'est pas que sémantique ?

L'intervention a débuté dans l'après-midi du 11 janvier par un raid héliporté dans la région de Konna, non loin de Mopti, dans le centre du pays. Cette mission fut menée par des hélicoptères d'attaque Gazelle du 4e RHFS, qui était, avec d'autres éléments du Commandement des opérations spéciales (COS), en attente dans un autre pays africain, en raison de cette menace djihadiste et de nos otages. Les premiers éléments ont été rapidement renforcés d'autres unités issues des forces françaises, présentes au Tchad (opération Epervier ) et en Côte d'Ivoire, grâce ce qui reste de la Force Licorne,  qui n'est pas destinée à rester indéfiniment dans ce pays.

Car les armées ont «  appliqué avec rigueur le principe de juste suffisance  »  (selon les mots de l'ancien CEMA) en revoyant, dès 2008, le dispositif en Afrique et en ramenant cette présence à celle décrite par le Livre Blanc publié alors, qui a réduit leur nombre à trois bases permanentes et «  fait de l'arc de crise Atlantique-Afghanistan une priorité  » - pour employer la langue de bois du ministère. A terme, eu égard aux restrictions budgétaires (et non en fonction d'une saine analyse stratégique, tout le monde l'aura compris), il ne devait rester de ce dispositif que nous enviaient les Américains (avec l'échec patent de leur AFRICACOM) qu'une base sur la façade atlantique - Libreville ou Dakar -, une à Djibouti (considérablement réduite eu égard à ce qui va suivre) et une aux Emirats arabes unis, qui, comme chacun sait, ne sont pas en Afrique. Est-il, à la lumière de l'actualité et de la vraie donne stratégique en Afrique (il parait qu'on rédige un nouveau Livre blanc), opportun et avisé de revoir sur ce sujet les décisions de la précédente administration ? Car « néo-colonialisme » ou pas, « mercenariat » ou pas, « gendarme de l'Afrique » ou pas, accords de défense ou pas, les Etats africains qui veulent croire à la démocratie (comme la Côte d'Ivoire il y a peu) et conserver avec nous un lien fort d'amitié (on leur doit bien ça) ne semblent pas avoir de cette relation et de la présence de troupes françaises sur ce continent la même vision que d'aucuns en France.

On observera au passage que dans le communiqué final de la session extraordinaire de la Conférence des chefs d'Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), qui s'est tenue le 19 Janvier 2013 à Abidjan, ceux-ci ont exprimé «  leur immense gratitude à la France pour avoir pu, dans le respect de la souveraineté malienne et de la légalité internationale, déclencher les opérations qui ont permis de Résolution 2085 (2012)  ». Fermez le ban.

 

- Second point : nous avons à nouveau été surpris par le rezzou vers le sud des groupes djihadistes qui venaient de rompre unilatéralement les négociations diplomatiques engagées par le truchement de l'Algérie. Pourquoi ?

Parce que nous ne disposons pas des moyens de surveillance adaptés à ce vaste territoire qui représentait pourtant alors des risques stratégiques potentiels, sans compter les préoccupations liées à nos otages.

Pour faire plus court, la France a depuis longtemps abandonné la perspective de se doter de drones stratégiques HALE (Haute Altitude Longue Endurance, qui pourraient dans ce cas être opérables depuis le territoire national) et ne dispose que d'une capacité MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance ; en l'espèce le drone Harfang ramené il y a peu d'Afghanistan où il a rendu de bons - loyaux, moins - services), insuffisante en rayon d'action pour couvrir correctement la zone. Ces " sentinelles du champ de bataille indispensables à l'accélération de la boucle décisionnelle " [2] font preuve aujourd'hui d'obsolescence, car le système connait de sérieux problèmes techniques depuis quelque temps déjà.

La faute à qui ? Aux opérationnels d'abord : l'armée de l'air ne s'est intellectuellement convertie aux drones que sur le tard. Alors que les Américains, qui ont utilisé en opérations les premiers drones modernes au Vietnam, rapidement suivis par les Israéliens (opération Paix en Galilée , plaine de la Bekaa, 1982), sont devenus rapidement les maîtres de cet outil. Pourquoi ? Commandée par des pilotes de combat pour qui un avion ça se pilote - «  et aux fesses  » (sic) - il n'était pas question pour cette armée, lorsqu'on a commencé sérieusement à parler de drones en France,  de s'équiper d'engins volants sans « branleur de manche » à bord. Il y avait péril dans les bars d'escadrille.  Elevée et éduquée dans cette vision, la nouvelle génération de chefs au pouvoir  n'a pas évacué toutes les incertitudes vis-vis de l'outil, en particulier s'agissant des drones de combat [3] (UCAV : Unmanned Combat Aerial Vehicle ). Aux industriels et à la Délégation générale pour l'armement (DGA) aussi, beaucoup plus motivés par les grands programmes, plus « sexy » en termes de prestige. Aux politiques enfin, qui n'ont jamais bien  assimilé le besoin  et souvent tergiversé pour des motifs pas toujours très clairs (entre coopération internationale et politique industrielle nationale) : selon un observateur de la chose militaire [4], le ministre de la Défense aurait reconnu à demi-mots sur une chaîne télévisée, le 20 janvier, que le dispositif français de drones n'était pas suffisant et que «  des décisions s'imposaient  ». Il serait plus qu'urgent (l'urgent étant déjà derrière nous, depuis longtemps) de remettre le dossier des drones à plat après les décisions très controversées de la part de son prédécesseur à l'Hôtel de Brienne.

Résultat : la France devra pour SERVAL se contenter de ses capacités actuelles très perfectibles, et faire appel aux drones américains qui, eux, sillonnent cette zone sensible en secret depuis déjà plusieurs années dans la cadre de la « GWOT » ( Global War On Terrorism [5]). Car nos satellites d'observation optique ne prennent que des images fixes, et leur capacité de revisite quotidienne en tout point du globe terrestre ne permet ni d'anticiper ni de suivre la progression des katibats dans le désert.

Pour l'heure, la France s'en remet pour la vidéo à ses avions ... de patrouille maritime Atlantic II [6]. Ce « vaisseau du désert » a déjà pas mal bourlingué et rendu d'inappréciables services, pas uniquement dans sa mission principale. C'est aussi un excellent avion PC et de guidage aérien (inappréciable dans le désert pour les bombardiers, les hélicoptères d'attaque et les troupes au sol). Certains ont été équipés, il y a  un peu moins d'une dizaine d'années, d'une caméra vidéo. Et depuis,... on « bricole ». Pas de quoi pavoiser, si l'on peut dire !

 

- Ensuite, troisième point : une fois de plus, nous avons fait la preuve de notre lacune endémique en matière de transport aérien militaire, stratégique en particulier. Le transport des renforts et de la logistique opérationnelle (dont les armées modernes sont très consommatrices) ne se fait qu'au travers de l'affrètement de très gros cargos russo-ukrainiens sur le marché commercial, complétés de vols depuis la métropole et de « brouettages » interafricains de C 130 Hercules et C 160 Transall à bout de souffle. A noter qu'il faut faire le tour du continent par l'ouest, car le survol du territoire algérien n'est pas automatique ; pour les appareils militaires français, cette autorisation n'est pas permanente, mais donnée au coup par coup. Si cette facilité a bien été donnée une fois par les autorités de ce pays au lancement de l'opération, ce n'est pas pour autant que les autorités algériennes en feront une règle, car les répercussions en politique intérieure et vis-à-vis de certains pays amis sont plutôt négatives. La règle a plutôt été un « non » systématique par le passé s'agissant du besoin des opérations africaines de la France, qui fait que cette dernière ne le demandait plus et « faisait le tour » (avec, là encore, l'utilité de la base permanente de Dakar au Sénégal pour le transit et en tant que base arrière). Les Britanniques ont condescendu à « prêter » [7] leurs gros porteurs C 17  Globemaster [8] - capables d'utiliser des terrains semi-aménagés - histoire de montrer aux «  froggies  » qui a fait les bons choix, au bon moment.

 

- Enfin, dernier point : puisqu'on parle d'Europe, en cette période d'épidémies, si la politique commune de Défense était bien malade, le félin des savanes lui a porté une attaque dont elle aura du mal à se remettre. Comme le souligne un spécialiste de la question [9], la capacité d'intervention rapide de l'Europe de la Défense, les Battle Groups , enfantés dans des conditions laborieuses - je fis partie des accoucheurs - au début du millénaire (a/c de 2002), ont répondu aux abonnés absents, alors qu'ils auraient pu être la consécration d'une volonté commune de soutenir nos amis africains et d'œuvrer ensemble vis-à-vis de notre sécurité collective. Et contribuer ainsi à faire taire (est-ce possible, quand il s'agit d'esprit partisan et de mesquineries de basse politique ?) les esprits chagrins visés plus haut. 

 

Mais fors l'honneur ! Pour paraphraser un de nos rois, que l'on sache que malgré ses manques, la France ne recule pas devant ses ennemis et ne change pas ses projets d'après leurs caprices.



 


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