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TRIBUNE LIBRE N°18
LES MOUVEMENTS ALTERMONDIALISTES, NOUVEAU DÉFI DES SERVICES DE RENSEIGNEMENT

Professeur Giuseppe Gagliano
01-11-2011
Professeur Giuseppe Gagliano
Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis, (Côme, Italie).

 

 

 

 

Les analystes stratégiques ont actuellement tendance à concentrer leurs observations tantôt sur les modes opératoires et la structure organisationnelle du terrorisme (islamiste, d'extrême-gauche, d'extrême-droite, anarchiste, écoterroriste, séparatiste), tantôt sur la nécessité de souligner la propagation de la criminalité organisée ou encore, sur le besoin de mettre en évidence les points faibles des infrastructures d'information critique. Toutefois, l'affirmation et la consolidation à l'échelle globale des mouvements altermondialistes doit amener les principales agences de renseignement à reconnaître leur dangerosité pour la sécurité nationale, dangerosité déterminée par ses finalités explicitement antagonistes et plus précisément, par leur opposition ferme et résolue aux institutions néolibérales, aux organisations militaires nationales et supranationales et, enfin, à la démocratie libérale.

Il suffirait pour illustrer notre propos - c'est-à-dire le danger provoqué par l'antagonisme des mouvements altermondialistes - de souligner l'importance politique des mobilisations contre l'agrandissement de la base militaire de Vicence (Italie). Comme l'affirme le sociologue Gianni Piazza « les premières revendications des comités No Dal Molin se basaient principalement sur la défense de la santé et de l'environnement, mis en danger par l'augmentation de la pollution (atmosphérique, hydrique, sonore, électromagnétique et radioactive) que l'agrandissement de la base américaine aurait provoquée, au-delà de l'impact économique négatif sur les activités des résidents; par contre, l'entrée d'autres acteurs dans les réseaux protestataires (associations environnementales, mouvements pacifistes, groupes anarchistes et antagonistes plus radicaux, centres sociaux, syndicats) permet d'élargir les schémas interprétatifs sur d'autres thématiques : du droit des populations locales à décider de l'usage de leur propres territoires, au refus de la guerre, des bases américaines et de l'OTAN, en passant par la militarisation du territoire. La mobilisation No Dal Molin dépasse donc la logique Nimby, car les acteurs impliqués ne sont pas uniquement des locaux (les comités de citoyens), mais également des groupes et des associations dotés d'une identité universaliste (écologistes, syndicats, partis d'extrême-gauche et partis extraparlementaires); mais aussi parce que les revendications des protestataires se caractérisent tant par des objectifs locaux que mondiaux, tout en adoptant les caractéristiques d'une mobilisation Nope, avec de fortes connotations idéologiques pacifistes et antimilitaristes (les autochtones refusent toute implantation de base militaire, que ce soit dans leur pré carré ou dans celui du voisin) et parce que cette mobilisation implique les niveaux national et supranational du gouvernement »[1].

Une fois les motivations déterminées, il convient de se pencher sur les types de protestations organisés par la société civile et ses mouvements antagonistes : « Les No Dal Molin diversifient leurs actions de protestation : de l'occupation de la gare de Vicence, à l'occupation permanente devant l'aéroport disputé; du sit-in devant Montecitorio à l'organisation du cortège national du 17 février au cours duquel quelque 200 000 personnes ont défilé dans les rues de Vicence. (...) Entre temps, les travaux de construction ayant déjà commencé, la mobilisation s'est poursuivie par plusieurs initiatives, dont l'occupation de la préfecture, (...) des voies des trains, des chantiers de l'aéroport civil et des blocs routiers »[2].

Enfin - pour insister sur l'impact politique national et supranational de ces manifestations - il suffit de citer encore une fois qui remarque que, dans le paysage politique italien, « la mobilisation No Dal Molin a également eu de lourdes retombées sur le gouvernement national et a contribué à la modification du système des partis italiens, tout en influençant la décision du nouveau Parti démocrate de rompre l'alliance avec l'extrême gauche (Sinistra Arcobaleno) aux dernières élections politiques »[3].

En ce qui concerne le front international, « malgré la passation de pouvoir de Bush à Obama, les politiques américaine et italienne se rapportant à la base de Camp Ederle ne changent pas, comme l'a récemment affirmé la vice-présidente de la commission "Sécurité nationale" du Congrès, Loretta Sanchez : "Nous parlerons sans doute du cas Dal Molin au G8, mais [...] il n'y aura pas de revirement. Les deux gouvernements se sont déjà accordés sur l'ensemble des décisions. Le plan et le déblocage du budget ont été votés de façon collégiale par le Congrès" (Mancassola, www.ilgiornaledivicenza.it 16/4/2009). Toutefois, la protestation de Vicence continue à influencer les décisions du gouvernement américain, à tel point que le Pentagone envisage de déplacer les chasseurs F-16 en garnison à Aviano (Udine) vers la Pologne, en raison de l'hostilité croissante de la société italienne à l'égard des installations américaines, et qui a commencé avec le projet d'extension de la base de Vicence »[4].

En d'autres termes, ces mouvements ont indubitablement déclenché une véritable guerre contre les institutions politiques, militaires et économiques, bien que cette guerre soit loin de l'image qu'on se fait généralement d'une guerre. Nous pouvons mentionner à ce propos les informations véhiculées par des organisations telles que Pax Christi, les Beati Costruttori di Pace, la Ruckus Society, le Centre Gandhi, la Rete Lilliput, les forums sociaux, Attac, les Disubbidienti etc.

En outre, il est nécessaire de souligner le rôle déterminant que les intellectuels laïques et religieux ont joué dans la théorisation de l'antagonisme altermondialiste, mais aussi de noter l'importance du contexte institutionnel dans lequel ces orientations idéologiques antagonistes sont nées et se sont développées, à savoir les établissements scolaires et en particulier les lycées et universités. La compréhension de la structure des mouvements altermondialistes - qui, comme l'ont démontré Arquilla et la sociologie des mouvements sociaux, est à n'en pas douter ramifiée et bien organisée - et des modes opératoires par lesquelles ils expriment leur antagonisme, implique nécessairement, tout au moins d'un point de vue stratégique, que l'approche sémantique de la guerre et de la stratégie soit élargie. Cet élargissement est indispensable à la parfaite compréhension de la syntaxe des mouvements altermondialistes. En ce sens, la définition que donnent Busetto et Mini du mot « guerre » s'avère particulièrement efficace pour illustrer nos propos. D'un côté, Busetto définit la guerre comme une opposition de durée variable entre des groupes humains organisés, où chacun des deux adversaires tente d'imposer à l'autre sa propre volonté. De l'autre côté, Mini la définit comme une différence de finalité entre des organisations prêtes à employer n'importe quel moyen violent ou coercitif pour imposer leur intérêt. Quant à la notion de « stratégie », la large définition du Dictionary of US Military Terms for Joint Usage indique que l'art et la science du développement et de l'emploi de forces politiques, économiques, psychologiques et militaires sont nécessaires en temps de paix comme de guerre pour accroître les chances de victoire. Cette définition paraît tout à fait pertinente et appropriée, puisqu'elle prend en compte un grand nombre d'acteurs. À partir de là, la littérature stratégique contemporaine nous permet de classer, du moins théoriquement, la nature des mouvements altermondialistes.

L'analyse de Vittorfranco Pisano

Les analyses de Vittorfranco Pisano proposent une classification théorique des multiples formes des nouveaux conflits sous la dénomination de « conflits non conventionnels de faible intensité ». Ces conflits naissent quand deux protagonistes ou plus - qu'il s'agisse ou non d'Etats - ont des objectifs subversifs ou violents qui ne font appel à aucune des règles de la démocratie représentative ou de la guerre conventionnelle. Les conflits non conventionnels de faible intensité s'opèrent plus particulièrement par le biais de l'agitation subversive, du terrorisme, de l'insurrection, de la guerre civile, de la révolution, du coup d'État, de la formation de réseaux clandestins ou semi-clandestins et de la désinformation. Pour classer stratégiquement les mouvements antagonistes, nous nous concentrerons donc sur l'agitation subversive, l'insurrection, la formation de réseaux clandestins ou semi-clandestins et la désinformation.

- L'agitation subversive est initiée par des personnes appartenant à des partis politiques, des mouvements parlementaires ou des mouvements extraparlementaires. Ses objectifs sont politiques, idéologiques ou religieux et ses armes sont la désinformation, l'incitation à la désobéissance civile, la résistance passive, l'occupation de bâtiments, le vandalisme, l'infiltration de manifestations pacifiques et de structures, qu'elles soient nationales ou non, et enfin, l'utilisation de moyens de communication à des fins de guerre psychologique. Le contexte idéologique qui alimente l'agitation subversive peut puiser dans le marxisme-léninisme, l'anarchisme, l'écologie radicale, le nationalisme, la théocratie et l'ensemble des courants d'extrême droite.

- L'insurrection peut être une conséquence de l'agitation subversive et implique le contrôle partiel ou total du territoire et des ressources d'un pays à l'aide d'organisations politiques illégales et de forces paramilitaires. Qui dit insurrection dit nécessairement affrontements armés, mais surtout d'importantes capacités de planification d'opérations telles que la guérilla et la guerre civile.

- La construction de réseaux vise à influencer la politique nationale, voire mondiale. Les études de cas proposées par Pisano incluent des partis communistes bellicistes, certaines activités internationales du Soccorso Rosso, divers groupes de partisans, des groupes ethniques et des congrégations religieuses radicales.

- La désinformation participe du contexte bien plus vaste de la guerre psychologique, puisqu'elle vise à altérer des comptes rendus d'événements, falsifier des documents importants, utiliser le trafic d'influence, émettre des bulletins clandestins et créer des organisations coalisées. Pisano précise que son impact sur l'opinion publique est très certainement délétère. Nous voyons donc bien en quoi le mode opératoire subversif s'applique aux mouvements altermondialistes.

L'analyse stratégique française

La réflexion du stratège français Loup Francart est particulièrement pertinente, notamment dans sa définition du terme désinformation, et permet de mieux comprendre les modes opératoires des conflits non conventionnels dans le contexte des mouvements antagonistes. À ce titre, elle peut être considérée comme une lecture essentielle en matière de dimension psychologique de l'antagonisme. Dans son essai La Guerre du sens (Economica 2000), il analyse la désinformation dans le contexte de l'information de masse et observe que les personnes la pratiquant sont mues par la propagande et la subversion. Elle vise plus précisément à exploiter faiblesses et nos erreurs, par le biais de techniques de manipulation avérées telles que : la négation de tout ou partie d'une information ; le démenti d'une information réelle ; l'omission ; la réduction ; la déformation des faits et/ou des intentions ; et l'accréditation de fausses informations.

- La propagande dépend de et vise à influencer les masses en leur imposant une vision unitaire de la réalité, avec pour objectif fondamental d'affaiblir l'adversaire tout en renforçant l'image de ses alliés réels ou potentiels. La propagande totalitaire a démontré son efficacité à travers les époques, de par sa capacité à créer un homme nouveau, à utiliser des thèmes spécifiques (par exemple l'antisémitisme), à se servir de supports sémantiques à haute valeur symbolique (symboles évocateurs, slogans et autres mots de passe) et de techniques de manipulation telles que la simplification, l'insinuation, l'utilisation fréquente de logiques autoritaires, l'isolement de l'adversaire et la désignation de boucs émissaires.

- Elle va généralement de pair avec l'endoctrinement, qui agit sur les habitudes et les comportements en tentant d'imposer sa propre vision de la réalité et d'atteindre une soumission psychologique par le biais d'une idéologie prônant un ordre nouveau et recourant à un prosélytisme acharné et systématique. Le but ultime de cette manœuvre est de réduire son sujet à la servitude psychique et physique.

- Vient ensuite la subversion, dont les étapes sont les suivantes : cristallisation du mécontentement, intimidation de masse, agitation de masse et enfin militarisation. L'auteur souligne que s'il ne fait aucun doute que la subversion dans son intégralité fait partie d'une stratégie indirecte, et qu'elle est donc l'arme des faibles, la subversion culturelle, quant à elle, vise avant tout à dissoudre le consensus et les liens sociaux en les détruisant moralement et psychologiquement, et ensuite à imposer un nouvel ordre à la société. D'un point de vue politique, la subversion visera donc à paralyser la vie publique, pour se concrétiser au niveau social par la formation de groupes armés répondant à une hiérarchie parallèle et ayant pour unique objectif de s'insurger.

L'approche de Christian Harbulot, directeur de l'École de guerre économique (EGE), est également importante pour comprendre les mouvements altermondialistes. Cette école française utilise l'expression guerre cognitive pour indiquer l'utilisation polémologique de la connaissance et diffère en cela des écoles américaine et chinoise. Ses disciplines comprennent la psychologie, la sociologie, la linguistique et l'informatique, et d'un point de vue historique, Sun Tzu, Mao, le Komintern et Churchill peuvent être considérés comme ses principaux précurseurs. Parmi les théoriciens modernes de l'école française, on peut citer les plus importants, qui sont les analystes Mucchielli (avec son essai La subversion, CLC 1976), Géré (et son volume La guerre psychologique, Paris Economica, 1999) et naturellement Harbulot. D'un point de vue strictement historique, les débuts de la guerre cognitive remontent aux remarques faites par Chassin, Blanc et surtout Larechoy, Nemo et Trinquier après la guerre d'Indochine et au début de la guerre d'Algérie. Selon l'interprétation de Harbulot et d'un point de vue strictement doctrinal, la guerre cognitive implique non seulement une guerre psychologique, mais aussi informative, et par conséquent, l'utilisation planifiée et systématique de l'intoxication, de la désinformation et de la propagande ou en d'autres termes, l'utilisation de techniques visant à discréditer l'adversaire ou à le neutraliser par la manipulation de l'information. L'utilisation de la technologie informatique et des médias a sans aucun doute étendu la portée et l'impact de la guerre cognitive. Qui plus est, Harbulot fournit des exemples qui illustrent de façon frappante la dynamique de la guerre cognitive dans le mouvement antimondialiste - plus particulièrement pour Attac et le manifeste de Porto Alegre - dans les associations de citoyens et dans l'emploi éhonté et instrumentalisé du droit.

L'analyse menée par deux experts de l'EGE, Lucas et Tiffreau, sur la célèbre organisation française Attac nous est particulièrement utile sur ce point. Au-delà de la genèse historique d'Attac à laquelle se réfèrent souvent ces experts français, nous nous concentrerons sur quelques éléments de cette analyse et qui revêtent une importance primordiale en ce qui nous concerne. Tout d'abord, Attac a su étendre son action antagoniste très rapidement en faisant connaître les conséquences néfastes des OGM, des caisses de retraite, de la politique économique ultralibéraliste de l'OMC. Dans un deuxième temps, Attac a su intégrer la nature idéologique « gauche plurielle française » pour forger une alliance avec les associations syndicales, culturelles et écologistes, dans le but de construire un vaste et dynamique réseau. Les analystes français soulignent d'ailleurs à ce sujet - avec un certain amusement - qu'un examen plus attentif des méthodes d'action de « cette association nous rappelle celles du Komintern ». Ce n'est pas un hasard si la souche idéologique des fondateurs d'Attac - Cassen et Ramonet en particulier - plonge précisément ses racines dans le marxisme, ce qui a sans aucun doute permis à Attac d'amalgamer les différentes vocations de l'extrême gauche française. Enfin, Lucas et Tiffreau observent avec une certaine ironie que les arguments d'Attac (qui aime à manier l'art de la rhétorique) ne s'adressent à des spécialistes du domaine économique, mais à des intellectuels dépourvus de la compétence scientifique nécessaire et donc facilement victimes de la désinformation. On leur demande ainsi de devenir les protagonistes d'une nouvelle démocratie (participative) et d'une nouvelle mondialisation anti-libérale.

La réflexion de Mucchielli sur la subversion est maintenant considérée comme une source importante d'inspiration et demeure toujours d'actualité. Selon lui, la subversion a été utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale comme un instrument auxiliaire de la guerre traditionnelle. À partir de la guerre d'Algérie - guerre révolutionnaire - la subversion s'est inscrite dans un cadre théorico-stratégique bien défini : celui de la guerre psychologique. Dans les faits, celle-ci dépasse outrepasse la frontière entre guerre et paix en constituant un des meilleurs exemples de guerre non conventionnelle étrangère aux règles qui régissent le droit international. D'une certaine manière, il s'agit d'une sorte de guerre immatérielle, insaisissable et susceptible de subir toutes les métamorphoses et incarnations possibles. En effet, à la différence de la révolution, l'action subversive ou plus simplement la subversion constitue une action préparatoire à la prise de pouvoir par une minorité. En principe, l'action subversive vise trois objectifs : démoraliser le pays et désolidariser les groupes qui le constituent, discréditer l'autorité, ses défenseurs et ses fonctionnaires et enfin neutraliser les masses pour faciliter la prise de pouvoir. Il est clair que ces trois objectifs ne peuvent être atteints qu'en utilisant des médias, puisqu'en l'absence de presse, de radio et de télévision, la subversion serait impuissante.

Mucchielli entame ensuite l'analyse claire et synthétique des principales caractéristiques des objectifs de la subversion. La destruction des valeurs et la diffusion systématique du doute et de la suspicion à l'égard des institutions démoralisent le pays, mais la culpabilisation des soi-disant défenseurs des institutions y participe également; l'autorité est discréditée par une propagande systématique cherchant à généraliser l'irrévérence et la défiance. Quant la neutralisation des masses, son objectif principal est d'inhiber l'action des masses, ou en d'autres termes, de générer l'apathie. L'auteur accorde une importance toute particulière aux techniques employées pour discréditer l'autorité. Parmi les plus utilisées, l'auteur cite le besoin de la propagande subversive de favoriser une image du pouvoir oppresseur et de l'État illégitime, de promouvoir une image du pouvoir policier et de la société répressive. Mucchielli souligne à ce propos que l'action subversive du contre-pouvoir s'est avérée particulièrement efficace lorsque, en fonction du contexte historique et politique, elle est passée du pouvoir noir au pouvoir étudiant.

L'analyse de la Rand Corporation

La troisième approche, qui est d'une importance capitale pour les sciences stratégiques, est celle d'Arquilla et Ronfeldt. Outre les réflexions de Pisano, le concept de netwar utilisé par les analystes de la Rand Corporation dans l'essai Netwars: the future of Terror Crime and Militancy est tout à fait pertinent. Le terme netwar se réfère à une modalité de conflit non conventionnel où tous les acteurs ou players recourent à des organisations, doctrines, stratégies en réseaux et aux technologies connexes ayant trait à l'ère informatique. Les protagonistes de ces conflits sont des organisations étendues constituées de petits groupes et d'individus communicant entre eux et organisés en une structure de réseau. Que les sujets de ces structures soient des associations, ONG, activistes sociaux (antimondialistes, zapatistes) pacifistes ou des groupes terroristes importe peu. Les auteurs indiquent toutefois que les conflits subséquents sont déterminés par des acteurs non étatiques et l'efficacité de ces structures en réseau dépend du niveau technologique, narratif (leur mission), organisationnel, doctrinal et naturellement de leur intégration. Outre la dimension strictement technologique, certainement de grande importance, le niveau de coopération entre players et la façon dont ils interagissent, ce qui selon les auteurs se retrouve dans la structure en forme de chaîne (où chaque sujet est lié au précédent et où la communication doit nécessairement transiter par les nœuds intermédiaires), dans la structure en étoile formée par un nœud central agissant comme un point de convergence pour les autres connexions, permettant donc à tous les nœuds de communiquer directement avec le nœud central, et enfin dans la structure en réseau où chaque nœud est relié aux autres de façon à permettre une large communication non hiérarchisée.

Action non violente et mouvements altermondialistes

Dans le contexte des conflits non conventionnels, l'action non violente constitue un mode opératoire d'une énorme importance (cf. les réflexions de Gandhi, Capitini et Lanza del Vasto). La syntaxe opérationnelle de l'action non violente fait partie intégrante du domaine des conflits non conventionnels et donc du domaine des études stratégiques, comme l'a prouvé Gene Sharp en établissant la nature distinctement asymétrique de l'action non violente et en reconnaissant partager les réflexions de Liddle Hart sur l'approche indirecte et la guérilla. L'approche de l'expert américain constitue une quatrième approche interprétative utile pour comprendre la dimension psychologique des mouvements altermondialistes, mais également leur aspect purement opérationnel.

Afin d'éclaircir le concept de lutte non violente, Sharp la compare à la guérilla, notamment sur le plan psychologique et organisationnel. Nous allons donc illustrer en détail les possibles analogies entre action non violente et guérilla à la lumière des thèses de Sharp. Le profil psychologique de l'activiste non violent doit présenter des caractéristiques précises : la confiance absolue (en des valeurs et des choix), le courage (d'affirmer ses idées et ses actions), la capacité et la persévérance. Les fonctions du leader activiste - comme celles du « chef guérillero » - sont de créer stratégie, et tactique, de négocier avec l'adversaire, d'encourager ses compagnons, de choisir le moment opportun et de maintenir la discipline. En effet, la préparation technique et pratique de l'activiste est décisive pour la réussite de ses projets. Puisque l'usure de l'adversaire est l'un des buts de ses agissements, il devra se concentrer non seulement sur ses points faibles (comme c'est le cas pour tout conflit, conventionnel ou non), mais aussi tenter de remporter des victoires partielles, mais décisives. En ce sens, l'éducation des masses et les publications qui leur sont adressées (pour ce qui est du domaine de la guerre psychologique) faciliteront l'efficacité des victoires ciblées, mais cruciales (précisons que l'une des différences les plus évidentes avec la guérilla est la publication des objectifs et des organigrammes, tandis que dans la guérilla la dimension secrète est essentielle). L'un des points communs avec la stratégie de la guérilla est que l'action non violente doit également prendre l'adversaire par surprise ou, pour utiliser l'expression de Sharp : « emmener l'ennemi en territoire inconnu ». Pour ce faire, l'action non violente doit avant tout prendre et garder l'initiative et faciliter l'action par un projet de commandement clair.

En recourant à la guerre psychologique, l'activiste cherchera à identifier les événements ou à les utiliser pour instiguer un scandale (et donc d'indigner l'opinion publique) national ou international, dans le but d'épuiser les résistances psychologiques de l'adversaire. À cet effet, et toujours en recourant à la guerre psychologique, l'activiste devra inciter les rangs adverses à la défection, à se diviser ou à se mutiner. De façon plus large, et comme le reconnaît Sharp, cela mènera à : nuire économiquement à l'adversaire ; générer le chaos ; et créer ou envenimer des dissensions internes.

De même, seuls trois résultats seront finalement possibles via l'action non violente : victoire totale ; défaite totale ; ou, dans la plupart des cas, arrangement.

Selon Sharp, les domaines dans lesquels se manifeste effectivement l'action non violente sont les suivants : protestation et persuasion non-violente (I) ; non-collaboration sociale (II) ; non-collaboration économique (III) ; non-collaboration politique (IV) ; et intervention non-violente (V).

Il faut préciser que la critique de Sharp nous est indispensable puisqu'elle nous permet d'apporter un réel éclairage sur la notion de conflit non conventionnel. Employons-nous maintenant à indiquer les modes opératoires de chaque domaine.

- En ce qui concerne le premier domaine, les techniques utilisées sont les suivantes : discours public, lettres d'opposition, adhésion aux déclarations publiques, slogans, banderoles, affiches, tracts, brochures, livres, journaux, revues, disques, radio et télévision, groupes de pression parlementaires, installation de piquets de grève, contre-élections, exposition de drapeaux et portraits, revendication symbolique, gestes irrévérencieux, manifestations silencieuses, assemblées et rassemblements de protestation, spectacles théâtraux et musicaux.

- Sharp inclue dans le deuxième domaine : le sabotage social (général et ciblé), la grève, la désobéissance civile, la rupture des institutions sociales suite aux manifestations, la non-collaboration et l'émigration due aux protestations.

- Les modes opératoires du troisième domaine sont les suivants : refus de payer les taxes, grève patronale, grève (éclair, de solidarité, du règlement, de protestation et enfin, sélective).

- Sharp classe dans le quatrième domaine les pratiques non violentes suivantes : boycott d'organes législatifs, boycott des élections et des services, retrait des institutions scolaires, boycott des organisations pro-gouvernementales, non-collaboration avec les forces de l'ordre et les institutions militaires, désobéissance aux fonctionnaires publics, refus de dissoudre les institutions existantes, désobéissance civile, grève sur le tas, non-collaboration aux conscriptions et expulsions, dissimulation, adoption de fausses identités et mutinerie.

- Enfin, en ce qui concerne le dernier domaine, l'auteur identifie les actions suivantes : grève de la faim, harcèlement non violent, sit-in, occupation de lieux de courte ou de longue durée, incursion, occupation non-violente, création de nouveaux modèles sociaux, théâtre de guérilla, institutions sociales alternatives, droit de présentation sélectif et publication de documents top secret.

Les préparatifs d'une action non-violente sont identiques à ceux de la guérilla. Il convient avant tout d'illustrer le but d'une mobilisation, puis de recueillir des informations sur les différents aspects des problèmes à affronter, mais aussi sur les acteurs et institutions adverses. D'un point de vue organisationnel, une structure en réseau ou des groupes d'affinité seront préférables, tout en évitant autant que possible qu'une hiérarchie se forme. Quant à la dimension symbolique, l'utilisation d'affiches, de t-shirts, de mosaïques au sol, de graffitis ou de folios factices peut représenter un bon moyen. À un niveau de guerre psychologique, la conception d'un site web diffusant des informations alternatives est une étape cruciale de la guerre psychologique, tout comme la création d'un service de presse. En ce sens, l'activité médiatique devra répondre à des règles simples :

  • les nouvelles devront être d'actualité,
  • il faudra leur donner une connotation dramatique,
  • la cible de la contestation doit être clairement identifiée,
  • les conditions doivent être réunies pour former des alliances avec des personnages connus de la culture, du spectacle, de la politique ou du monde religieux pour augmenter la portée du message ou son « effet détonant »,
  • mais surtout les conditions doivent être réunies pour provoquer un scandale national ou international,
  • enfin, si une grande manifestation a lieu la mobilisation devra être dirigée par un leader efficace et être dotée d'une bonne logistique (surtout en cas d'affrontements avec la police, planifiés ou non, ou de rapides retraites).

En général, la désorientation et la suridentification (théorisées par Blisset) constituent les ingrédients indispensables de l'action médiatique.

Passons maintenant aux techniques mises en œuvre dans les différents contextes. Dans le domaine de la guerre cybernétique l'activiste utilisera : le mail-bombing, l'attaque de réseau, la radio et le web alternatifs pour diffuser des informations parallèles ou pratiquer la désinformation et les liens internet nationaux et internationaux.

D'un point de vue logistique, l'agitateur se servira de : la gestion collective pour saboter les structures hiérarchiques ; la création d'espaces indépendants et alternatifs (par exemple les centres sociaux autogérés) ; la marche d'agitation ; et du lie-in, méthode qui consiste à s'allonger en signe de protestation.

L'analyse sociologique des mouvements sociaux

Parallèlement à ces approches de nature stratégique, une autre approche développée dans le domaine de la sociologie se concentre plus particulièrement sur la compréhension des mouvements antagonistes. L'étude des conflits non conventionnels dans le domaine des mouvements antagonistes ne peut en effet faire abstraction des considérables résultats obtenus par la sociologie des mouvements sociaux. Nous passerons outre les querelles entre écoles sociologiques, pour nous pencher sur les approches méthodologiques de Donatella Della Porta, Fabio De Nardis et naturellement de Charles Tilly et Sidney Tarrow, en leur attribuant une simple valeur descriptive et explicative. Toutefois, avant de commencer notre analyse approfondie de chacune de ces approches méthodologiques de la sociologie des mouvements sociaux, notons bien que les résultats obtenus ont servi et servent toujours à légitimer, politiquement et culturellement, les mouvements altermondialistes (tout comme l'ont fait Toni Negri, Deleuze et Guattari).

Dans son essai Movimenti sociali (Mouvements sociaux), Donatella Della Porta souligne que les mouvements sociaux contemporains sont nés dans les années soixante. De même, elle précise que ces mouvements ont emprunté aux syndicats leur forte position idéologique et leur contestation du système. Outre les analyses d'Offe et de Melucci sur la nature antiprogressiste, participative et décentralisée des mouvements, l'auteur souligne que l'un des objectifs principaux des mouvements a été d'élaborer, puis de mettre en œuvre une forme de démocratie participative, alternative à la démocratie représentative. Bien qu'il ne soit pas possible de donner une définition exhaustive d'un mouvement social, il nous est possible de détailler ses traits essentiels.

- Le mouvement social est un système de rapports non formalisés entre plusieurs individus ou groupes qui peuvent décider de se structurer en réseaux épars interagissant peu ou en réseaux denses et fortement imbriqués.

- Naturellement, ces mouvements obéissent à un système de croyances communes et opèrent dans un contexte social donné dans le but de déclencher des conflits de nature politique et culturelle, et d'encourager et/ou de contrarier un changement social.

- Ils sont formés par des représentants majoritairement issus de la classe moyenne, et non de membres, comme peuvent l'être les organisations structurées. Leurs représentants ont des aptitudes stratégiques et décisionnelles.

- Les mouvements sociaux forment parfois un schéma interprétatif, qui se traduit tantôt par une position complètement opposée au système, tantôt par un réalignement. En fait, il s'agit plutôt d'une attitude de confiance critique, ou d'inclusion, selon laquelle deviennent membres à part entière du système, et au final d'une revitalisation grâce à laquelle les mouvements concluent des alliances avec le système politique en vue de le modifier.

- Pour consolider leur schéma interprétatif ou leur vision du monde, les mouvements construisent des identités idéologiques, des symboles, des narrations, des structures organisationnelles qui peuvent se développer au travers de réseaux, de rapports de solidarité et de liens privés. Il va de soi que les mouvements sociaux interagissent entre eux grâce à la coopération, concurrentielle ou non, de la neutralité ou du sectarisme.

- Quant à leur structure interne, elle peut prendre la forme de structures divisées (en groupes ou en cellules), polycentriques (avec un grand nombre de leaders qui ont sous leur coupe un nombre limité de membres), et enfin réticulaires (généralement des cellules autonomes). La coordination de ces structures peut à son tour prendre diverses formes : formalisation, professionnalisation, différenciation interne, intégration, noyaux locaux ou enfin, organisation parapluie.

- Lorsqu'ils interagissent avec le système, les mouvements sociaux sont susceptibles de se bureaucratiser, de perdre leur valeur antagoniste, de se radicaliser par le recours à une violence sporadique ou à la guérilla urbaine, ou encore de se commercialiser et par là même, de faire partie du système qu'ils voulaient initialement renverser.

- Au-delà des techniques spécifiques non conventionnelles, ces mouvements recourent pour protester à une logique opérationnelle ou une stratégie qui s'inspire du nombre, des dommages matériels et enfin de la logique de témoignage par l'utilisation de l'action non violente et de la désobéissance civile. Les différences entre les modes opératoires dépendent bien évidemment du contexte politique dans lequel s'inscrivent ces mouvements. En effet, comme le souligne Della Porta, un système politique fortement décentralisé, dans lequel le pouvoir judiciaire a une grande liberté et dans lequel les pouvoirs sont bien équilibrés, permet aux mouvements de mettre en œuvre tous les choix opérationnels antagonistes qu'ils jugeront utiles.

La réflexion sociologique de De Nardis s'inscrit parfaitement dans l'approche méthodologique de Della Porta et de Touraine. De Nardis insiste plus particulièrement sur quelques questions thématiques qui sont d'un grand intérêt pour notre recherche.

Le processus de construction identitaire des mouvements sociaux est une composante essentielle de l'action collective, car il identifie un « Nous » et un « Autre » auquel s'opposer. C'est précisément cette dichotomie qui pousse les sujets antagonistes à proposer des solutions alternatives au système dominant, des solutions qui peuvent être développées via les réseaux sociaux par exemple, qui offrent des structures organisationnelles extrêmement importantes quand il s'agit de recruter ou de communiquer rapidement et efficacement.

 


Bien que leurs configurations diffèrent en fonction des objectifs fixés, nous pouvons identifier des typologies bien définies : la typologie de la roue, où tous les acteurs à l'exception du leader sont impliqués dans une relation, ou encore la typologie de la clique, où l'ensemble des acteurs agit comme une organisation homogène et peu centralisée, par exemple. Le degré d'engagement qu'exigent les mouvements de leurs activistes peut être soit inclusif, s'ils autorisent les affiliations multiples de leurs activistes, soit exclusif s'ils imposent une discipline rigoureuse.

Selon Blumer, les phases propices à l'activation des mouvements sont au nombre de quatre : l'agitation sociale, l'effervescence populaire, la formalisation et enfin l'institutionnalisation. Selon Dalton, les formes de protestation se développent selon des séquences très précises : protestations non conventionnelles, mais dans les limites de la légalité ; protestations non conventionnelles et illégales, comme le boycott ou la désobéissance ; protestations totalement illégales, mais non-violentes, comme les grèves sauvages par exemple ; et enfin les protestations illégales et violentes (comme la guérilla urbaine).

En ce qui concerne la nature non répressive de la relation entre la classe politique et les mouvements sociaux, la première peut s'entendre avec les seconds selon une disponibilité à géométrie variable étudiée par Schumaker, à savoir ; une disponibilité formelle qui consiste à écouter les revendications des mouvements ; une disponibilité limitée qui consiste à prendre en compte certains thèmes chers aux mouvements sociaux ; et enfin une complète disponibilité grâce à laquelle certaines propositions des mouvements auront statut de lois.

Tarrow et Dalla Porta ont étudié un autre aspect important des mouvements sociaux déterminé par la mondialisation, à savoir : la transnationalisation des mouvements sociaux. Celle-ci peut opérer par diffusion, comme c'est le cas de la révolte zapatiste et de la solidarité internationale qu'elle a suscitée, par l'éducation de sujets supranationaux, ou encore par extériorisation, qui comprend des sujets supranationaux, mais dont les conséquences sont locales. La réussite de la transnationalisation dépend de l'efficacité des contre-informations véhiculées par les mouvements sociaux, et qui peut résulter en une franche attaque contre les médias officiels ou le système dans son ensemble, mais qui peut tout aussi bien résulter en une adaptation au système et donc en une coopération avec les médias officiels, ce qui, sans invalider la protestation, contribue au contraire à l'amplifier et à la crédibiliser. Les mouvements créent ainsi des systèmes de communication autonomes et alternatifs (radios libres, sites internet). Si l'on en croit les analyses de Della Porta et de Mosca, les sites internet permettent aux mouvements d'accomplir plusieurs tâches : logistique et organisationnelle, informative et cognitive, protestataire et symbolique-expressive, qui renforcent l'identité des mouvements sociaux.

Pour éviter tout malentendu, précisons que nous ne comptons pas analyser dans le détail l'œuvre de Tilly et Tarrow La politique du conflit. Nous nous contenterons de synthétiser les questions thématiques indispensables à la compréhension de la dynamique du conflit dans le contexte des mouvements sociaux.

D'un point de vue méthodologique, l'interprétation des actions entreprises par ces mouvements doit consister en une identification des acteurs politiques (organisations politiques et mouvements sociaux), des appartenances politiques des acteurs, des questions et objets conflictuels entre les systèmes politiques et les mouvements, des performances conflictuelles ou répertoires conflictuels (pétitions, mobilisations, etc.) et des institutions disposées à s'allier avec les mouvements.
En termes de concepts explicatifs, il faudra repérer : la localisation du conflit, le contexte dans lequel il se développe, la succession de revendications ou la circulation des conflits, les conséquences des conflits liés aux mouvements sociaux et enfin la prédisposition des systèmes politiques à négocier.

Pour ce qui est des mécanismes, ou en d'autres termes « des événements qui produisent les mêmes effets dans plusieurs circonstances différentes », ils pourront être repérés par une distinction, accrue ou non, entre les acteurs politiques, par la découverte d'autres acteurs politiques appartenant au même groupe, par la cooptation, défection ou diffusion, c'est-à-dire l'extension d'une performance conflictuelle d'un site à un autre, l'émulation des répertoires conflictuels et des thématiques abordées, par la médiation entre les différents sites, par la répression et enfin par le déplacement des frontières de la transnationalisation.

Quant aux procès, ou « combinaisons et successions de mécanismes produisant des résultats spécifiques », ils peuvent être perçus au travers de : l'appropriation sociale ou incorporation de groupes préexistants dans des réseaux plus vastes, l'autoreprésentation ou manifestation publique, l'action collective, l'action coordonnée par plusieurs acteurs sur un même thème, le changement d'échelle d'un contexte géographique, la commercialisation, la concurrence entre mouvements, l'augmentation ou la diminution du facteur démocratique décidée par le système politique pour faire face aux revendications des mouvements, le désenchantement, l'intensification des répertoires conflictuels, la formation de coalitions sur une ou sur plusieurs thématiques, l'institutionnalisation des mouvements ou au contraire, la contraposition des mouvements par rapport au système politique.

Sujets antagonistes et orientations idéologiques

À la lumière de ces contributions, nous sommes plus à même - grâce aux outils méthodologiques évoqués précédemment - d'identifier les sujets antagonistes et leur orientation idéologique.

Les activistes qui coordonnent et attisent les conflits non conventionnels opèrent dans les domaines suivants : ONG, syndicats, partis politiques, collectifs, centres sociaux autogérés et mouvements religieux (d'inspiration monothéiste, polythéiste et New Age).

Ces activistes ont généralement entre 16 et 70 ans et leur appartenance sociale est très large : sous-prolétariat, chômeurs, intérimaires, salariés du privé ou du public, intellectuels, étudiants, travailleurs indépendants et, dans une moindre mesure, chefs d'entreprise. Leur orientation idéologique peut revêtir de multiples formes, puisqu'elle intègre des éléments de :

  • l'anarchisme (et plus précisément l'anarchisme individualiste, l'anarcho-communisme, l'anarcho-syndicalisme, l'anarchisme insurrectionnel et l'éco-anarchisme),
  • du libertarisme, qui se situe quelque part entre l'anarchisme et la gauche néo-communiste,
  • le communisme et plus précisément le marxisme-léninisme, le trotskysme, le luxembourgisme et le castrisme,
  • le féminisme (communiste, anarchiste et éco-féministe),
  • le syndicalisme (de l'extrême gauche à l'anarcho-syndicalisme),
  • le catho-communisme et le tiers-mondisme globalement présents, mais ancrés dans des groupuscules religieux,
  • le New Age et l'intégrisme religieux,
  • et enfin la droite extraparlementaire (qui comprend la Nouvelle Droite française et les néonazis/skinheads).

Les motivations des mouvements antagonistes vont de changements relatifs ou circonscrits à des changements radicaux dans divers domaines : culturel, psychologique, politique, social et économique.

Renseignement et contre-mesures

À la lumière de ces considérations, des contre-mesures efficaces doivent évidemment être prises et à ce titre, les contributions de Nativi et de Mini au lendemain des manifestations anti-G8 à Gênes sont particulièrement pertinentes, et en particulier celles d'Andrea Nativi.

Selon le rédacteur en chef de Rid : « C'est étrange de voir à quel point on sous-estime l'imminence du danger : Göteborg, Nice et Prague étaient bien plus que de simples avertissements et pourtant, les Black Blocs et consorts ont joui d'un effet de surprise devant le manque de préparation face aux techniques adoptées : petits groupes menés par des guides locaux, systèmes de communication (portables, Internet) et éclaireurs véhiculés, logistique, aide médicale, structure et communication de guerre psychologique. Les agissements de ces groupes empruntaient aux techniques classiques de la guérilla urbaine, frappant un lieu pour se déplacer aussitôt et se disperser en provoquant les forces de l'ordre qui finissaient par charger et frapper des manifestants innocents en une vaine tentative d'arrêter les plus violents »[5].

Pour prévenir de tels agissements, l'auteur propose une série de mesures qui gagnerait à être partagée : « Étant donné que les forces de l'ordre connaissent bien ces guérillas antimondialistes, il ne devrait pas être difficile d'établir une banque de données européenne-internationale en vue d'identifier préalablement les individus dangereux, d'infiltrer les organisations et juste avant un événement à risque, de procéder à des mesures préventives, comme le recueil forcé de signatures, les contrôles frontaliers et la suspension de la convention de Schengen. Les unités qui auraient à charge d'assumer ces tâches seraient des formations triées sur le volet, des professionnels, et de véritables unités d'élite »[6].

En effet, poursuit Nativi, « il est nécessaire de conduire des actions ciblées afin d'isoler, neutraliser et arrêter les leaders et les éléments violents des protestations, en évitant de recourir systématiquement aux charges « aveugles ». Il est nécessaire d'adopter une vue d'ensemble de la situation, de disposer d'une force d'intervention rapide et d'une mobilité supérieure à celle des casseurs organisés. Notons à ce sujet l'importance des résultats obtenus par des unités bien entraînées telles que le régiment des Carabiniers Tuscania, habitué à rétablir l'ordre public dans les Balkans, où les manifestants n'hésitent pas à tirer et où les francs-tireurs sont toujours en embuscade »[7].

En outre, les contre-mesures comprendront les systèmes à énergie dirigée, la colle-mousse, les filets et les pistolets à impulsion électrique. C'est en matière d'information que les difficultés augmentent : « Lorsque l'on se déplace dans le domaine de l'ordre public, il est plus difficile de gérer les informations, parce que il y a des centaines de journalistes, photographes et caméras sur le théâtre des opérations, occupés à filmer et à raconter ce qu'ils veulent et non pas toujours ce qu'il se passe vraiment. Cependant, les forces de l'ordre disposent (ou devraient disposer) d'une documentation égale et/ou supérieure, des centaines de caméras fixes et mobiles, d'une vue directe sur les points névralgiques et d'hélicoptères. La majorité des informations ainsi collectées, à l'exception des éléments tenus secrets dans le cadre des enquêtes, devrait être savamment et rapidement divulguée. Il pourrait être désastreux de taire certaines informations, d'en communiquer de mauvaises ou d'être pris de vitesse par les journalistes. En ce sens, les moyens de communication uniquement destinés aux communiqués de presse et qui ne présentent que les résultats d'activités de routine sont quasiment inutiles »[8].

Par contre, comme le fait remarquer Jean dans le même numéro du magazine, les altermondialistes ont prouvé qu'ils étaient extrêmement compétents en matière de gestion de l'information.

Les observations du général Fabio Mini sont elles aussi cruciales. Selon lui : « la contestation violente du système mondial (équivalente dans ce cas au terrorisme) est radicale mais ne propose pas de modèles idéologiques ou sociaux alternatifs. En réalité, la contestation violente et le terrorisme tendent à créer un contraste et à déstabiliser le système en exploitant la peur du système lui-même tout en utilisant des moyens qui lui sont propres, et en particulier les ressources de la guerre de l'information, de la guerre des symboles et des technologies du web »[9]. À nouveau, on remarquera l'importance de contrôler l'information et la désinformation, contrôle opéré par une savante utilisation des outils de communication.

Toutefois, Mini ne manque pas d'observer que la complexe articulation du mouvement altermondialiste peut être le résultat d'une subtile manipulation américaine : « Depuis Seattle, où tout compte fait l'antimondialisation se focalisait au départ sur la sauvegarde des intérêts particuliers des producteurs américains, la contestation violente a emprunté une voie plus inaccessible et moins contrôlable. L'antimondialisation s'est transformée en un nouvel instrument idéologique, tant pour ceux qui voient dans la mondialisation le retour de l'impérialisme américain des années soixante (y compris les Russes et les Chinois), que pour tous ceux qui pensent, même en toute bonne foi, que le bien-être de l'individu et la protection de l'environnement devraient primer sur les logiques de profit et d'expansion des marchés. En ce sens, le front de Seattle s'est techniquement élargi (par le truchement de la désinformation et du contre-espionnage) pour devenir le leitmotiv de la propagande d'État de pays comme la Russie, qui a le sentiment d'être pénalisée, voire laissée pour compte, dans la répartition des profits du Capitalisme. Il n'est pas à exclure qu'au-delà d'un soutien idéologique de la part de pays politiquement opposés au système occidental, ces groupes bénéficient d'une aide matérielle, et en particulier de fonds, de personnel qualifié et de formations »[10].

Aussi, à la lumière de ces réflexions, Mini propose une série de mesures préventives extrêmement intéressantes : « Voilà pourquoi il est crucial de contrôler les mouvements et manifestations de masse au moyen d'une intervention préventive et active des services de renseignements et de contre-espionnage avec la juridiction nationale et internationale »[11].


Mini recommande plus particulièrement : « une organisation des renseignements orientée vers la collaboration et l'intégration internationale, l'intégration des forces de l'ordre dans un contexte unitaire normatif et organisationnel, l'intégration des services de police et de renseignements dans un contexte unitaire opérationnel, l'implication constante et coordonnée de toutes les forces de sécurité nationale (forces armées) et locales (police municipale, gardes nationaux et organisations privées et bénévoles de sécurité) dans le contrôle actif du territoire, le recours aux forces spécialisées pour les interventions de prévention et de contrôle et dans la recherche de la prévention, ce qui implique une approche radicalement différente du crime et de l'encadrement des manifestations de masse (que ce soit des foules présentes dans les stades ou les manifestations protestataires). Bien évidemment, cela implique que de petites unités seront spécialisées dans les techniques de contrôle des foules et dans l'utilisation des technologies de surveillance et d'intervention précoce, que les forces de l'ordre seront formées et entraînées aux techniques de la guerre symbolique, de la guerre psychologique et de la guerre de l'information, ainsi qu'aux avancées technologiques en matière de contrôle des mouvements de foules : des systèmes de contrôle audio et vidéo, aux systèmes aériens et terrestres d'identification et de recherche des foyers de violence ou des armes, en passant par la dissuasion physique (canons à eau, générateurs de mousse, agents chimiques lacrymogènes, urticants ou temporairement incapacitants), et les armes non létales »[12].

En conclusion, et pour reprendre les réflexions de Mini et de Nativi, les services de renseignements devraient adopter des contre-mesures appropriées à ces acteurs. En partant du constat que la teneur et la stratégie des mouvements antagonistes proviennent très clairement de sources libres (sites Internet, publications, périodiques ou non, essais, etc.), les meilleures contre-mesures seraient les suivantes :

  1. l'amélioration (en cas d'extrême nécessité) de l'équipement des services des renseignements et de contre-espionnage, qui représentent la première ligne de défense de tout programme sérieux de contre-mesure,
  2. la coopération entre police et services de renseignements,
  3. un contrôle généralisé du territoire par le biais d'une collaboration organisée et permanente entre les institutions militaires et les forces de police locales,
  4. la création de forces spécialisées et polyvalentes (guerre psychologique, guerre informatique et cyberguerre) analogues aux forces spéciales,
  5. le recours, devant la violence de masse ou de petits groupes, aux armes non létales,
  6. la création d'une banque de données internationale capable d'interpoler les données,
  7. la création de camps d'entraînement spécialisés qui travailleront en étroite collaboration avec les Ministères la Défense et de l'Intérieur,
  8. empêcher l'organisation d'événements internationaux destinés à crédibiliser les activistes et leurs motivations,
  9. inciter la presse et les médias à s'autodiscipliner (y compris par le biais de pressions institutionnelles plus ou moins apparentes),
  10. une planification qui fera fi de la traditionnelle distinction faite entre sécurité intérieure et sécurité extérieure, car celle-ci masque la nature mondiale des conflits non conventionnels,
  11. un contrôle étendu des services de renseignements englobant une multitude de contextes sociaux,
  12. des actions contrastées qui seront gardées secrètes, si nécessaire,
  13. il serait également nécessaire de modifier le droit pénal,
  14. la désinformation et l'infiltration d'agents provocateurs dans le but de contrôler et de saboter,
  15. un contrôle et gel des sources de financements si nécessaire,
  16. l'exploitation par des agents infiltrés des rivalités entre organisations similaires,
  17. des alliances entre services de renseignements agissant comme médiateurs entre les éventuels directeurs nationaux et internationaux (comme le Forum social mondial)
  18. et enfin, une utilisation discrétionnaire de la rétorsion dans l'éventualité, bien que mince, où la situation dégénèrerait en guérilla ou en terrorisme (comme ce fut le cas des mouvements des années soixante ou des manifestations de Seattle et du G8 de Gênes).

Les institutions impliquées dans cette grande offensive pourront également avoir recours à tout un éventail de contre-mesures théorisées et appliquées par les écoles américaine de contre-insurrection et française de guerre révolutionnaire.



  • [1] Francesca Longo, Antonello Mangano, Gianni Piazza & Pietro Saitta, Come i problemi globali diventano locali, Edizioni terrelibere.org, 2009.
  • [2] Ibid, p. 24-25.
  • [3] Ibid, p. 26-27.
  • [4] Ibid, p. 27-30.
  • [5] Andrea Nativi, « Militari e poliziotti: le lezioni da imparare », in Limes, « L'Italia dopo Genova », 2001, n°4, p. 53.
  • [6] Ibid, p. 53.
  • [7] Ibid, p. 58.
  • [8] Ibid, p. 58.
  • [9] Fabio Mini, « Come vincere la guerra dei simboli », in Limes, « L'Italia dopo Genova », 2001, n°4, p. 37.
  • [10] Ibid, p. 37.
  • [11] Ibid, p. 38.
  • [12] Ibid, pp. 38-39.

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