
Notes historiques
Un entrepreneur d'espionnage sous le premier empire : Charles-louis Schulmeister « Schulmeister fut-il le "grand espion" de Napoléon, comme il est dit fréquemment ? Fut-il un James Bond avant l'époque ? Les fonctions officielles qu'il occupa en Allemagne, sur le théâtre même de ses exploits, étaient peu compatibles avec l'exercice de son métier d'espion et font douter de son action. Pourtant, très tôt, il bénéficia d'une renommée qui, à la réflexion, ne devait guère convenir à un agent secret (...). En l'absence de témoignages sérieux et d'un nombre suffisant de documents, il est permis d'avoir des doutes à la fois sur le personnage et sur le rôle qui lui est attribué [1] ».
Toutefois, les avancées bibliographiques [2] ont permis d'exhumer des documents méconnus plutôt qu'inconnus, parfois inédits, sur l'homme. Schulmeister apparaissait sous un jour différent. Des points sombres se démêlaient tout à coup. Certes, toutes les zones d'ombre n'étaient pas éclaircies. Mais l'espion quittait son visage de James Bond avant l'heure que lui avait sculpté Alexandre Elmer [3]. Plutôt qu'un homme isolé, il devenait un homme de réseau, le membre de l'espionnage de Fouché le long du Rhin, puis l'organisateur, parmi d'autres, de celui de Napoléon en Allemagne. Du coup, la renommée dont il jouissait, tant dans le camp français que dans celui de l'ennemi, devenait l'illustration du danger qu'il représentait.
Celle-ci ne vint pas immédiatement. Les premiers pas de Schulmeister dans l'espionnage restaient ignorés par elle. Et il en joua allègrement, embrouillant les pistes sans en dénaturer complètement la réalité. Son métier ne fut vraiment « médiatisé » qu'après la campagne de 1805. Et, dès cette époque, l'homme commençait à changer de fonction. Certes, il continuait à agir directement. Mais, en entrant dans la mouvance du général Savary, il devenait réellement un entrepreneur d'espionnage. Schulmeister n'était pas l'homme seul que l'on avait voulu voir.
L'entrée de Schulmeister dans l'espionnage reste obscure. Lui-même ne tenait pas se présenter sous ce jour. Il préférait se donner l'image d'un soldat de la monarchie, qui fit les campagnes de la Révolution et y acquis force titres de gloire et amitiés. Surtout, il admettait que l'origine de sa fortune résidait dans la contrebande [4]. Mais la réalité de ses affaires restait inconnue jusqu'en 1805. Depuis 1792, alors qu'il était âgé de 22 ans, ce fils de pasteur luthérien était marchand de fer dans son village de Freistett, sur les bords du Rhin, dans le Hanau-Lichtenberg [5]. Fin septembre 1797, il s'installa à Strasbourg avec sa famille [6]. Tour à tour, il exerça les métiers d'épicier en détail, puis de marchand de tabac, mais son commerce fit banqueroute en 1804 [7]. Toutefois, ce n'était que la partie émergée des activités de Schulmeister.
Un an après avoir perdu ses affaires officielles, le 15 avril 1805, il était appréhendé par une patrouille des douanes en possession de biens de contrebande. L'enquête démontra qu'il était « un des principaux assureurs de marchandises anglaises et prohibées ». Condamné à une triple amende de quarante-cinq mille francs, il fut incarcéré dans l'attente de son paiement. Avant la Révolution française, Schulmeister était sujet badois. Dès cette époque, il s'était livré à la spéculation sur les droits prohibitifs existant entre le Royaume de France et l'Empire qu'on appelait contrebande. Ce commerce interlope était une chose commune le long du Rhin. A partir du 20 avril 1792, l'état de guerre régnant avec l'Autriche et la médiocrité des récoltes firent de la contrebande une source de fortune rapide.
Schulmeister l'avait bien compris. Et les multiples îles et bancs de sable qui peuplaient le Rhin entre Kehl et Freistett n'avaient pas de secret pour lui, puisqu'il s'agissait du terrain de jeu de son enfance, du champ d'action de son adolescence. Il avait dû gravir tous les « grades » du métier de contrebandier : tour à tour espion des habitudes douanières, éclaireur des colonnes de porteurs, il était devenu porteur. Intelligent, sans scrupules, cet ouvrier de la fraude s'était rapidement distingué aux yeux des entrepreneurs de contrebande de la place de Strasbourg, les distingués membres de la chambre de commerce. Son installation dans la capitale alsacienne devait marquer sa consécration : il disposait maintenant de sa propre organisation. Son terrain de prédilection se situait au niveau de Gambsheim, le village français faisant face à son village natal.
Cependant, ce déménagement sur l'autre rive du Rhin avait peut-être aussi une autre explication. La guerre avait eu une conséquence inattendue sur son entreprise. Les opérations de l'armée du Rhin, lors de la campagne de 1796-1797, avaient changé la vie de Schulmeister. Sa connaissance du fleuve, son habileté à pratiquer l'espionnage en avaient fait une recrue de choix pour le service des troupes françaises. Son recrutement avait été réalisé par un jeune chef d'escadron, Savary, son aîné de quatre ans. Les deux jeunes hommes n'avaient pas tardé à se lier d'amitié [8].
L'intérêt de Schulmeister pour le service de renseignement français était évident. Dans le contexte immédiat du franchissement du Rhin, il connaissait les gués et les passages du fait de ses activités de contrebande. Elles le rendaient également compétent pour des missions d'espionnage au-delà des lignes ennemies ; enfin, elles le mettaient à la tête d'un réseau. De fait, il était parfaitement dans son élément. En effet, ses accointances avec le service de la cour de Darmstadt (on pense qu'il fut actuaire du bailliage de Kork [9]), ses compétences linguistiques et son absence d'engagement politique en faveur du nouveau régime le mettaient à même de remplir des opérations d'intelligence.
La nouvelle génération d'officiers républicains semblait bien avoir compris la nécessité de recourir à ce genre d'hommes, spécialistes du territoire sur lequel ils allaient bientôt opérer [10]. Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, confia lui-même la direction de son espionnage à deux hommes. Puisqu'il opérait sur le théâtre italien, la partie secrète fut attribuée à un avocat piémontais, républicain, Ange Pico, qui se constitua un réseau ; comme il s'agissait d'affronter l'Autriche, la partie « reconnaissance » fut confiée à un général de hussard, l'Alsacien Stengel [11]. Sous l'Empire, le maréchal Davout, en résidence à Hambourg, se constitua un puissant réseau couvrant l'Allemagne jusqu'à l'Autriche. Il en confia la direction à un Allemand, Krusthoffen, qui s'installa à Bayreuth [12].
Savary démontra très tôt un « goût pour la petite guerre, désirant y réussir » [13] ; il compris rapidement l'utilité du Badois Schulmeister. Le signala-t-il à Fouché avant de rejoindre l'armée d'Egypte ? Depuis son accession à la tête du ministère de la Police générale, l'oratorien défroqué profitait de la désorganisation du ministère des Affaires étrangères pour entretenir de puissants réseaux en Allemagne. Ou bien Schulmeister aurait-il manifesté des opinions jacobines [14] ? A Strasbourg, il aurait été le président du Club des citoyens actifs , dont le but était d'accompagner la Révolution le long du Rhin. En fait, plusieurs indices laissent à penser qu'il avait été chargé de démanteler cette association remuante. Elle devait disparaître le 16 mars 1798 [15]. Plus avéré, le Badois avait des rapports étroits avec Pierre-Marie Desmarest [16]. A la fin du Consulat, avant de retourner à Strasbourg pour « des affaires de famille bien urgentes », il sollicita une audience auprès du chef de la 5e division au ministère de la Police générale, chargé de la police secrète afin de « prendre ses ordres » [17]. Mieux, le 18 mars 1806, Fouché invitait le préfet Shée « à ne pas donner suite à l'arrêté » d'expulsion qui frappait Schulmeister depuis l'été 1805 [18].
La connexion entre ces quatre hommes, Savary, Desmarest, Fouché et Schulmeister, expliquerait la présence de ce dernier au congrès de Rastadt, fin avril 1799. Un négociant strasbourgeois, « monsieur Charles », était signalé dans la cité peu avant la funeste charge des hussards autrichiens. D'aucun eurent vite fait d'identifier sous ces traits le contrebandier devenu espion [19]. L'analyse rétrospective des événements permettait, à défaut de documents explicites, d'attribuer à celui qui était passé à la postérité comme l'« espion de l'Empereur » des actions dont il n'était pas responsable. Ainsi, son implication dans l'enlèvement du duc d'Enghien. N'était-il pas lié avec Savary ? Et qui pouvait bien être ce citoyen S... dont on avait pris soin d'effacer le nom du rapport du 21 ventôse an XII [20] ? D'autres le virent encore peu avant Marengo, attaché à l'armée d'Italie [21]. Schulmeister lui-même affirma, dans son mémoire justificatif de 1817, avoir accompli un séjour en Angleterre peu avant son arrestation au printemps 1805 [22]. Bien évidemment, il ne put effectuer toutes ces missions. Sa pratique de la langue de Shakespeare n'est avérée nulle part et il n'existe aucun compte-rendu de mission connu. Sa participation à la campagne d'Italie allait à l'encontre de ses intérêts de contrebandier, qui nécessitait sa présence sur les rives du Rhin, comme le montraient ses multiples voyages « pour affaires de son commerce » [23] en Allemagne et en Helvétie [24]. Quant à son implication dans l'enlèvement du prince de Condé, Schulmeister parlait trop bien l'allemand pour confondre Thumery et Dumouriez.
En fait, les activités d'espionnage de Schulmeister devinrent son affaire presque quotidienne seulement après la reprise de la guerre en Allemagne. Un incident pourrait laisser penser à la mise en place d'une opération d'intoxication. En effet, Schulmeister avait été arrêté pour faits de contrebande le 15 avril 1805. Représentant un danger pour « l'administration des douanes », car il était « d'une surveillance pénible pour elle », il ne tarda pas à être expulsé vers son pays de Bade natal, certainement au cours du mois d'août [25]. Fin septembre, Napoléon était à Strasbourg. La campagne d'Allemagne commençait. Depuis la fin du mois, Murat, Bertrand, Savary et Lauriston parcouraient le pays, en Bavière, en Wurtemberg, sur la rive droite du Rhin et en Souabe, où allaient évoluer les troupes françaises. La mise en relation des deux événements montrait bien une évidente entreprise de renseignement stratégique au service d'une campagne préparée de longue date. Mais, ce n'était pas le cas. Peut-être, cependant, Savary rechercha-t-il celui qui l'avait si bien secondé lors de précédents engagements ? Peut-être songea-t-il à utiliser la publicité faite par ses démêlées judiciaires pour le présenter comme un proscrit ? Peut-être Schulmeister avait-il été engagé par Desmarest, lors de sa visite de 1804, pour mettre en place un espionnage en Allemagne ? Toutes les pistes étaient ouvertes, sans qu'une réponse quelconque se fit jour.
Toujours est-il que, le 12 octobre, Schulmeister était aux côtés du Feld-maréchal Mack, à Ulm. Le commandant des troupes autrichiennes n'hésitait pas à le présenter à ses officiers comme « l'un de [leurs] agents d'espionnage les plus dignes de confiance. Il [lui avait] maintes fois rapporté des informations très exactes sur les Français ; d'ailleurs son Altesse Royale [l'archiduc Ferdinand] , le commandant en chef, fait de lui le plus grand cas » [26].
Son action va étrangement ressembler à de l'intoxication. Confortant son ascendant sur Mack, il mêlait dans ses rapports vrais documents de l'état-major général français et éléments de pure invention. L'objectif était d'inciter les Autrichiens à se maintenir dans la place-forte, pendant que le gros des troupes françaises les encerclait. Surtout, il obtenait des passeports pour voyager parmi les lignes autrichiennes, avant de restituer ses renseignements, vrais cette fois, à Murat, le 17 octobre. Le lendemain, Savary le renvoyait à Ulm [27]. Il y arrivait pour assister à la reddition de la garnison.
Souhaitant « une mission plus importante que de voir les débris d'une armée battue », Schulmeister voulait gagner Vienne [28]. Profitant de sa bonne introduction dans les sphères autrichiennes, Savary l'envoya observer les mouvements de l'armée russe, auprès de l'état-major du feld-maréchal lieutenant Merveldt à Braunau [29]. Ce fut lors de cette mission qu'il fut arrêté pour faits d'espionnage. Transféré à Vienne, il fut incarcéré en attendant que le conseil de guerre statua sur son sort. Porteur de passeports délivrés par Merveldt et Mack, mais aussi par Murat et Savary [30], arguant être un agent autrichien jouant double jeu, il échappa à la condamnation à mort dans l'attente des témoignages des deux feld-maréchaux. Devant l'avancée des troupes françaises, il fut évacué sur la forteresse d'Olmutz. Détroussé et abandonné par ses gardes, ou en soudoyant un d'origine française, il put regagner Vienne où, le 13 novembre, il retrouva Savary. Ce dernier n'avait plus de nouvelles de son agent depuis le 26 octobre, date de son dernier rapport à Munich. Le 15 novembre, un décret pris par Napoléon nommait « monsieur Charles » commissaire général de police de Vienne.
Il occupa encore à trois reprises cette fonction officielle, à Königsberg, en juin et juillet 1807, puis lors de la conférence d'Erfurt, en septembre et octobre 1808, et de nouveau à Vienne de mai à novembre 1809. Mais, jamais elle ne l'empêcha de poursuivre ses activités d'espion. Il dirigeait la haute police, chargée de lutter contre les agitateurs, les trafiquants d'armes et les entrepreneurs de guérilla qui complotaient dans les villes. Il n'hésitait pas plus à délaisser le contre-espionnage pour se livrer à des reconnaissances stratégiques. Ainsi, dans la nuit du 20 novembre 1805, pour quarante-huit heures, il quitta Vienne afin d'observer par lui-même les mouvements de l'armée du grand-duc Constantin [31]. Pendant la campagne de 1806, qu'il passa aux côtés de Savary, il reprit du service aux avants postes des armées françaises, montrant autant de courage pour le coup de feu [32] que d'habilité à interroger les prisonniers et les habitants [33]. Lors de la seconde occupation de Vienne, du 15 août à la fin septembre 1809, il s'éclipsa pour observer en Hongrie les préparatifs de mobilisation autrichiens [34]. Dans la soirée du 23 août, en compagnie de l'intendant du comte von Czernin und Chudenic, Justinius, et d'un domestique, il se mit en route pour Presbourg. A destination, il disparut jusqu'au 25 à midi. A son retour, il constata l'absence du domestique ; il s'agissait en fait d'un jeune officier autrichien évadé... Les deux hommes reprirent leur route vers Urmoeny, où ils devaient acquérir des chevaux pour Savary. Le 26 août, leur mission achevée, ils rentrèrent [35]. Les observations de Schulmeister firent l'objet de trois rapports à Savary, les 20, 23 et 25 septembre 1809 [36].
La légende qui s'empara de lui, dans les années mêmes qui accompagnèrent ses exploits, fit de Schulmeister une sorte de Protée. Il était partout, capable de tout. On rapportait qu'il s'était présenté à Napoléon, le 1er octobre 1805, à Strasbourg, par deux fois. D'abord, il lui demanda de l'employer dans son espionnage. Congédié, il revint déguisé en benêt. Au moment où l'Empereur appelait la garde pour l'expulser, il divulgua sa véritable identité. Cette anecdote se racontait dans les état-majors français. Cadet de Gaussicourt rapportait ses exploits, « attestés par vingt officiers supérieurs [37] », sans qu'ils correspondissent à une quelconque réalité. A partir de février 1813, des agents autrichiens commencèrent à signaler ses agissements à Karlsruhe, à Fribourg-en-Brisgau, entre Graz et Linz, à Rastadt. Fin juin, il était de retour à Strasbourg [38]. Le feld-maréchal Frimont le signala à Bâle dans les nuits précédant le passage de ses troupes en France le 21 décembre 1813 [39]. La presse allemande colporta toutes sortes de bruits à son endroit [40], au point de faire naître une véritable psychose jusqu'à la cour de Vienne [41]. « On le [définissait] comme un homme fort adroit et qui pourrait être encore le centre des intelligences que le gouvernement renversé chercherait à entretenir par la rive du Rhin sur les frontières de la France ». Des ordres furent même donnés pour l'arrêter [42].
Plus sérieusement, après l'avoir arrêté, questionné, approché, après avoir travaillé avec lui, les Autrichiens n'étaient toujours pas capables de l'identifier avec précision, à commencer par comprendre qu'il ne faisait qu'une seule et même personne avec Monsieur Charles. Un rapport du 12 mars 1806 tentant de le décrire ne fut pas pris en considération. Le 10 septembre 1808, le responsable de la police viennoise, Hager, notait que « Charles Schulmeister est connu comme espion français (...). [Il semble] avoir effectué l'espionnage pour l'armée française. Schulmeister semble avoir travaillé dans le bureau d'espionnage de l'armée française qui se trouvait dans la maison Kollerischeshaus sur le Graben lors de la présence des Français à Vienne. Il faut essayer de trouver plus de renseignements surtout pour le signalement de ces gens [43] . »
A force de chercher à identifier le principal espion de Napoléon, la police autrichienne leva en partie le voile sur le système Schulmeister. Ses biographes se répandirent sur le fait qu'il était resté contrebandier dans l'âme. Mais il ne fallait pas l'entendre comme ayant continué ses activités après 1805. Au contraire, ses occupations militaires et ses velléités à apparaître comme un notable, tant à Strasbourg qu'à Boissy-Saint-Léger, le détournèrent plus que certainement des missions nocturnes entre les deux rives du Rhin. Pourtant, il n'est pas faux de dire qu'il conserva de son ancienne activité de nombreux traits. Les principaux faisaient de lui un bon espion. Mais, Schulmeister restait aussi un homme de bande, de réseau.
La légende faisait de lui un homme seul. La postérité ne retint que ses premiers compagnons, le maquignon juif Hammel et le barbier Johann Rippmann. Ils partagèrent aussi bien la contrebande que l'espionnage. Mais ils disparurent rapidement dans les fumées des canons de la campagne d'Allemagne de 1805. La trace du premier se perdit dès avant Ulm. Le second accompagna Schulmeister dans l'équipée qui les conduisit à Olmutz [44]. Après leur évasion, ils décidèrent de se séparer et seul l'espion réussit à rejoindre Vienne. « Rippmann fut rejoint, mais il mourut à l'infirmerie de campagne de Fulneck sans avoir été interrogé [45] ».
S'il avait perdu ses deux amis, Schulmeister n'en était pourtant pas un homme seul. Par ses affaires, il était lié à un expéditeur de Rastadt, Müller, un négociant strasbourgeois, Georges Henri Rübsaamer [46], et un contrebandier, Bischoff [47], avec qui il avait été arrêté. Il disposait même d'un fondé de pouvoir, Lenoble [48]. Tous disparurent également à partir du moment où Schulmeister se lança dans l'espionnage. A l'exception d'un seul, Rübsaamer, qu'il employa à la partie secrète pendant la campagne de 1806-1807. Chargé d'échanger les fonds du service à Hambourg par Schulmeister, il se contenta de remettre la part revenant à Savary, s'arrogeant la part de son ami « pour la récompense de ses services de la dernière campagne ». Encore gouverneur de Königsberg, Savary enjoignit le commissaire général de la police de Strasbourg, Charles Popp, de se saisir de « ce petit drôle » et « lui signifier (...) de restituer à Charles cet argent » [49]. Rübsaamer argua d'abord que Schulmeister était son débiteur, puis accepta d'en verser une partie. Ce dernier demanda pour le reste la caution du frère de son débiteur, Philippe [50]. Ce troisième proche associé de Schulmeister depuis les origines disparaissait de son horizon d'espion [51].
Mais, on trouvait toujours dans son entourage immédiat des individus liés à sa vie à Strasbourg. Chargé de la police viennoise, il était accompagné en 1805 de l'inspecteur de police Jean-Daniel Zitzenzer [52]. Quatre ans plus tard, un troisième proche de Schulmeister se trouvait employé à ses côtés, Jean-Théophile Maské [53]. Les trois hommes fonctionnaient ensemble. Ils étaient frères de la même loge strasbourgeoise Saint-Jean la vraie fraternité . Maské fut initié le 21 octobre 1808, Schulmeister et Zitzenzer le rejoignant le 12 décembre suivant [54]. Ces deux nouveaux associés devinrent commissaires de police à Strasbourg [55], protégeant ainsi leur mentor des tracas de ses ennemis locaux, notamment l'autre commissaire, Charles Popp [56]. Cependant, ils ne semblent pas avoir été employé dans l'espionnage de Schulmeister, mais seulement dans ses activités de police.
Concernant les espions qui participaient à son bureau d'espionnage, Schulmeister employa également bon nombre d'Alsaciens et de Badois. Ils travaillaient, comme Hurter, Muller-Ladonis, Ecker, sous la couverture de voyageurs de commerce. La plupart n'avaient pas été recrutés par lui. Ils appartenaient, comme les autres membres de son réseau, aux espionnages des ministères des Affaires étrangères et de la Police générale. Ainsi ce négociant grec, Rusti, qui espionnait déjà lors de la première campagne d'Italie, avant de gagner Bucarest puis, en 1809, Vienne. Ou encore Charles de Vinzelles, dont on connaît l'existence par une lettre qu'il adressa à Savary après sa sortie des geôles autrichiennes le 29 juin 1808, sans que l'on sût comment il entra au service de Schulmeister [57]. D'autres appartenaient à la partie secrète de l'armée, comme Joseph Rambois, Ferrari, Lepelletier, Pitscher, Segnier-Duval.
Schulmeister disposait ainsi d'agents implantés en Autriche et en Hongrie. Après novembre 1809, les autorités autrichiennes entreprirent de les identifier et de les arrêter. Il disposait d'affidés partout, dans les hôpitaux (Boutai), dans la police (Schmidt), parmi les commerçants (Huschka) et la domesticité (Kreizler chez le comte Waldstein) [58]. Il y avait encore les agents dont le nom ne fut jamais révélé dans les rapports à Savary. Ainsi, ces deux hommes qui reconnurent l'armée du grand-duc de Russie, Constantin [59].
Schulmeister disposait également d'agents qui lui étaient propres. Dans son entourage immédiat figurait un « juif roux », originaire de Strasbourg, Jacques Roth. Il intégra en 1809 la police viennoise, après avoir servi de nombreuses fois de doublure pour l'espion de Napoléon. Dès octobre 1805, l'entrepreneur d'espionnage disposait également d'un ami dans l'entourage de l'archiduc Ferdinand, Bendel, et semblait avoir retourné un capitaine de l'état-major du général feld-maréchal lieutenant comte von Klenau chargé de la partie secrète autrichienne, Wend. Ce dernier était originaire de Fribourg-en-Brisgau. Les rapports qu'il entretenait avec cet officier semblaient suffisamment sérieux pour que Schulmeister demanda à Savary de faire libérer Wend afin qu'il put encore être employé au service de la France dans un état-major autrichien. A Vienne, il avait aussi « deux amis, l'un inspecteur de la police, l'autre employé comme secrétaire au Conseil de la guerre de la Cour [60]. »
Les conditions dans lesquelles ces hommes devinrent des « affidés (...) [au] service [61] » de Schulmeister restent obscures. Comment le baron Wenzell, chef d'escadron d'un régiment de chasseurs dissous, fut-il amené à assurer des missions en Hongrie pour la France ? Un jour de décembre 1805, il fut découvert et ne revint jamais. Toutefois, cela n'avait guère dû être différent des seuls hommes que « monsieur Charles » reconnaissaient avoir recrutés. L'amitié, mâtinée d'espèces sonnantes, ou le patriotisme dévoyé avaient toujours été les armes de l'espionnage. Le 26 octobre 1805, il rapportait à Savary qu' « un officier de hussards de Liechtenstein faisant les fonctions d'aide de camp du général Kienmayer avec lequel [il était] lié d'amitié depuis la dernière guerre ; il se [nommait] Rulzki ». Il l'introduisit, moyennant finances, auprès de l'état-major du feld-maréchal lieutenant Merveldt à Braunau [62]. L'appât du gain était donc un moyen de se créer une clientèle. La seconde recrue de Schulmeister, pendant la même campagne, était un simple buraliste de Braunau, Joseph von Rueff. Ce dernier avait tout abandonné devant l'avance des Français et pestait contre l'incapacité de son gouvernement. Schulmeister se proposa de le recruter. L'Autrichien accepta... pour mieux pouvoir le dénoncer aux autorités [63]. Là encore, la méthode classique de l'illusion de servir l'intérêt de sa nation en trahissant était utilisée. Seulement, Rueff n'avait pas été dupe.
Si Schulmeister devint un avisé et habile entrepreneur d'espionnage, animateur de réseaux plutôt que d'un seul, il conviendrait de ne pas voir la main de cet homme derrière chaque espion. Ce fut pourtant ce firent les policiers autrichiens. Ainsi, le 30 mai 1815, Hager avertit le commissaire Langwert, attaché au quartier général du prince Schwarzenberg, que le général Volkmann avait dans sa suite un grand nombre d'agents infiltrés de Schulmeister [64].
*
Assurément, Charles Schulmeister ne fut pas un James Bond avant l'heure, ni même un autre chevalier d'Eon. Il était simplement à l'image de ce conseiller d'Etat, Lelorgne d'Ideville, animateur d'un réseau d'espionnage en Russie [65] : le bon homme, à la bonne place. Il présentait les caractères recherchés par l'Empereur le 5 avril 1809 :
« Je voudrais avoir un homme parlant parfaitement l'allemand et un peu relevé, pour mettre à la tête de mon espionnage en Allemagne. Je voudrais un homme probe auquel on pût confier de fortes sommes d'argent sans craindre qu'il les détournât à son profit, un homme connaissant l'Autriche et la Bohême. Il aurait sous ses ordres des agents de police. Il pourrait même en ramasser beaucoup de ceux qui ont servi les armées autrichiennes, du côté de Strasbourg [66] . »
Dix jours plus tard, Napoléon était dans la capitale alsacienne. Schulmeister était en sa canardière strasbourgeoise, jouissant des bienfaits de ses activités lors des précédentes campagnes. Savary l'accompagnait. Et il se rendit chez son vieil ami.