
Notes historiques
Renseignement et diplomatie au XIXe siècle : aux origines du rapprochement franco-russe en 1887 La notion de Media Diplomacy ou de Public Diplomacy n'a été conceptualisée qu'à la fin du XXe siècle [1]. Pourtant, à travers l'histoire, il n'est pas rare d'en trouver la trace au travers des mutations majeures des relations internationales restées jusque-là sans véritables explications. Sans remonter à l'action de la Gazette de Renaudot, du « Canal secret » de conseiller référendaire Bartenstein ou du « Secret du Roi » du prince de Conti et du comte de Broglie [2], qui touchent aux conditions d'apparition de la presse en France et aux arcanes de la diplomatie secrète de l'époque moderne, la Guerre froide compte de beaux exemples de réchauffements médiatiques de certains conflits. Ainsi la publication « complétée », en Une du New York Times , le 4 juin 1956, du rapport secret de Nikita Khrouchtchev devant le XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique, dénonçant les crimes du stalinisme. Un journaliste polonais, Viktor Grayevsky, l'avait transmis au résident du Shin Bet de l'ambassade israélienne à Varsovie ; le texte avait ensuite été transmis à la CIA qui décida de le publier [3]. L'objectif était systématiquement le même : provoquer une réaction non-belliqueuse de l'adversaire afin de l'amener à réaliser nos propres vues pacifiquement.
Une circonstance analogue se produisit à l'occasion de l'élection du prince Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha sur le trône de Bulgarie, le 7 juillet 1887. Vu de France, isolée par le système bismarckien depuis l'avènement de la république, il y avait là une opportunité à ne pas rater pour se réintégrer dans le concert européen. Depuis la réunion, trois ans plus tôt, de la Roumélie orientale à la principauté fraîchement libérée de la tutelle ottomane [4], l'alliance des Trois-Empereurs (Guillaume Ier, François-Joseph et Alexandre III), fondement de la politique du chancelier Otto von Bismarck, ne semblait plus qu'un souvenir. La rivalité austro-russe s'exacerbait chaque jour à propos du contrôle de la péninsule balkanique. Vienne craignait un encerclement par les peuples slaves, que Moscou, dans sa volonté d'atteindre la Méditerranée à travers les détroits du Bosphore et des Dardanelles, exacerbait pour susciter l'émergence d'états satellites qui lui seraient fidèles. La déposition par des éléments pro-russes du premier prince, le prince Alexander Joseph von Battenberg, allié à la famille de Hesse et soutenu par l'Autriche, puis l'élection par acclamation du prince allemand Ferdinand offrait une opportunité de mettre bas à l'édifice bismarckien en Europe en attirant la Russie aux côtés de la France.
Mais le tsar honnissait la république et, le 18 juin 1887, par le traité secret de réassurance [5], il avait promis au chancelier allemand sa neutralité face à la France, en échange de la neutralité allemande dans les Balkans. Incidemment, la solution à cet épineux problème devait venir d'un agent de la Section de statistique, le service de renseignement de l'état-major français, dont le colonel Vincent avait pris le commandement le 29 janvier 1883. Par sa découverte à deux mille kilomètres de Sofia de documents dévoilant la duplicité allemande, il allait montrer comment la Media Diplomacy pouvait s'avérer un biais pour infléchir le monarque russe.
Pas plus que François-Honoré Vincent n'était un prévaricateur, comme en conclut un peu rapidement un mémoire peu critique [6], Adalbert Henri Foucaud ou Foucault [7], dit Foucault de Mondion [8], n'était pas le « James Bond » qu'il a contribué à créer avec le concours complaisant d'une presse boulangiste [9]. Tous deux furent simplement pris dans la tourmente romantique entourant le blond général nationaliste. Foucault était le premier fils de Louis-François Foucault [10], professeur de mathématiques au lycée de Pons, en Charente inférieure, et de Désirée Louise Sophie de Mondion [11], né le 18 janvier 1849 [12]. Il dit avoir étudié au lycée Louis-le-Grand, avant d'entrer à Polytechnique [13]. Mais, pour ses vingt ans, il était à Mons, précepteur des enfants [14] de Marie Joseph Guy Henri Philippe de Riquet de Caraman, prince de Chimay et gouverneur du Hainaut. En 1877, il quitta cette situation pour devenir le professeur de deux jeunes Chinois, que Prosper Gicquel, fondateur de l'arsenal de Fuzhou et directeur de la mission chinoise d'instruction, avait amenés en France [15]. Ma-Kie-Tchong [16] était inscrit au baccalauréat, puis à l'Ecole libre de sciences politiques, tandis que Chen Jitong suivait les cours de l'Ecole des mines [17] ; ils perfectionnaient leurs niveaux en lettres et sciences avec Foucault de Mondion. Diplômés à l'issue de leurs deux années d'études, les deux élèves partirent vers là où leur destinée les poussait. Chen Jitong, vingt-sept ans, obtint un poste d'attaché à la légation chinoise de Paris. Puis, il se rendit à Berlin en 1879, promu major et attaché militaire, et revint cinq ans plus tard dans la capitale française. Confirmé dans ces nouvelles fonctions, il avait entre temps était nommé général ; le 25 juillet 1885, il accueillait le nouvel envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la dynastie Qing, Shu Qin Chen [18].
L'élève et le professeur restèrent unis par une amitié semblant indéfectible. Par ses fonctions, Chen Jitong disposait d'informations intéressantes dont l'esprit habile de Foucault de Mondion sut profiter, d'abord comme correspondant pour la Chine du Journal des Débats , jusqu'en 1881, avant de s'essayer aux affaires. Ayant réussi à approcher Charles Louis de Saulces de Freycinet, ministre des Affaires étrangères et président du Conseil, il fut mis en contact avec Eugène Denfert-Rochereau, directeur général du Comptoir d'escompte, qui l'engagea à créer un « syndicat de Chine », véritable outil de pénétration du marché chinois. Il fonda pour cela une Banque centrale d'escompte. L'illusion fut toutefois de courte durée. Chen Jitong, qui lui avait promis quelque secours financier, se défaussa et partit pour Berlin ; Foucault de Mondion fut déclaré en faillite le 30 mars 1881, autant victime de son « inexpérience (...) en matière financière », de la dépression économique profonde ressentie par tous les pays civilisés, que de la spéculation. Poursuivi en justice par les héritiers d'un de ses créanciers, il ne dut d'échapper au procès qu'aux témoignages de plusieurs membres du parti légitimiste, auquel appartenait son associé, le chevalier de Meckenheim. Il partit ensuite rejoindre son ami à Berlin, où il séjourna deux ans [19]. En 1888, il essaya d'intéresser le ministre des Affaires étrangères Emile Flourens au premier emprunt russe. En vain...
Lorsqu'en juin 1884 la Chine attaqua la France, Foucault de Mondion avait retrouvé un emploi dans la presse :
« Journaliste de métier, d'opinion conservatrice, doué d'un joli brin de plume, M. de Mondion ne tardera pas à devenir l'un des meilleurs correspondant à l'étranger. Après avoir écrit jadis dans plusieurs journaux belges, au Hainaut , au Journal de Bruxelles , il a séjourné plusieurs mois à Berlin, puis de retour à Paris, a collaboré aux Débats , où il fit des correspondances de Chine très remarquées [20] . »
Son avoir renoncé à sa collaboration avec le libéral Journal des Débats , il écrivait depuis neuf mois dans La Nouvelle Revue , fondée en 1879 par Juliette Adam [21], et commentait, sous le nom de comte Paul Vasili [22], l'actualité internationale. Ce fut donc non sans ravissement qu'il vit revenir d'Allemagne celui qui était encore son ami [23]. Cette fois, les nouvelles que Chen Jitong apportaient n'alimenteraient pas ses articles. Arguant du contexte international, il fila tout droit boulevard Saint-Germain, à la Section de statistique du colonel Vincent [24]. Ses informations provenant par un canal officieux ne semblent pas avoir été utilisées, ou du moins ne parvinrent pas à contrebalancer l'alarmisme du commandant du corps expéditionnaire, Louis Briere de l'Isle. Sous-estimant sa situation, il adressait des rapports alarmistes à Paris qui entraînèrent la chute du ministère Ferry le 30 mars 1885. Pendant que les opérations militaires devenaient une affaire politique au Parlement, l'officier réalisa que la situation était moins compromise qu'il ne le pensait. Mais, le nouveau gouvernement Brisson s'efforça de mettre fin aux opérations. L'affaire du Tonkin s'achevait sur une défaite et tournait au scandale politique pour les partisans de l'expansion coloniale [25].
Concernant Foucault de Mondion, il apparaît que son crédit ne fut pas entamé auprès de la Section de statistique. S'il n'est pas possible de dire qui de Chen Jitong ou de lui a eu l'idée de contacter Vincent, il semblerait que des motivations simplement financières l'aient autant poussé qu'un désir de s'entremettre entre deux puissances en guerre [26]. Au détour d'un article, ne notait-il pas : « Je tiens à justifier le nom de Vichnou qui m'a si souvent été donné. Après mon incarnation militaire, je réapparais donc sous ma figure d'historien diplomate » [27]. En aucun cas, toutefois, il n'appartint spécifiquement aux services de renseignement français. Son statut ne différait guère de la fameuse Marie Bastian, recrutée en 1885 et à l'origine des affaires Boutonnet, l'archiviste du service de l'artillerie condamné pour espionnage le 20 août 1890, et Dreyfus... Il n'est qu'un contact [28]. Simplement, ses informations ne parvenaient pas d'une poubelle ou d'un coffre fort d'une ambassade parisienne, mais d'une source humaine, à savoir un officier chinois.
Si ses informations sur le Tonkin ne servirent pas l'activité diplomatique française, le colonel Vincent était persuadé de la validité de son contact. Homme de lettres, commentateur apprécié de l'actualité internationale pour une revue républicaine, il appartenait à un « petit cercle international de la place Victor Hugo » [29], vraisemblablement réuni autour du général Chen Jitong qui se piquait de ces réunions mondaines et intellectuelles autant que de sa gloire littéraire. Une gloire à laquelle Foucault de Mondion prêtait largement la main [30]... Sous le pseudonyme du comte Vasili, il intervenait régulièrement dans les rubriques de la Nouvelle Revue « Lettres sur la politique extérieure » et « Chronique politique », concurremment avec Juliette Adam. Il y publiait également des analyses de la société internationale, d'un point de vue socio-économico-politique, sous forme de lettres à un « jeune ami » nommé dans les différents postes de Vienne, Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et Rome, après Berlin [31]. A la lecture de ces portraits, il est difficile de ne pas y voir également des notes d'ambiance destinées à l'information des officiers du Deuxième bureau et de la Section de statistique. Face à un germanocentrisme aigu des services de renseignement français, il expliquait également des questions internationales accessoires, au sujet de la Russie [32], de la Belgique et de la Méditerranée [33].
S'il ne semble pas que Foucault de Mondion se rendit en Europe orientale, ni au Maroc, il apparaît qu'il séjourna dans l'Empire ottoman, à Salonique [34] et à Constantinople [35]. Cette propension aux voyages intéressait également le colonel Vincent. En février 1887, il transforma son contact en agent de pénétration [36] et l'envoya à Bruxelles sous la couverture du « rédacteur spécial » du journal libéral La Liberté [37]. Un état des correspondants de journaux belges et étrangers résidant en Belgique, préparé pour le baron François Auguste Lambermont [38], secrétaire général du ministère belge des Affaires étrangères, le présentait sous un jour des plus favorables ; il était même le seul, avec son collègue du Times de Londres, à être si bien traité par le rédacteur anonyme. Il semblerait que ce dernier fut Georges Nieter [39], donnant à l'état une fonction pratique pour la Media Diplomacy du gouvernement belge. En fait, il s'agissait d'un « journaliste de talent » de trente ans, correspondant du journal liégeois Le Courrier de la Meuse , après avoir été celui de L'Escaut jusqu'en juin 1884. Entré au cabinet du ministre de l'Intérieur grâce à ses amitiés politiques, puis attaché au département des Affaires étrangères [40] où, « très initié aux choses de la presse, [il] avait pour mission de dépouiller, de traduire les journaux et [d'] indiquer [au ministre] les articles intéressants pour [s] es collègues (...) ; il ne comptait pas parmi le personnel de l'administration et ne recevait pas de traitement [41] . »
Mais il y jouissait de la protection de son titulaire, le prince de Chimay... Il avait mis les deux hommes en contact alors que Foucault de Mondion, encore correspondant du Journal des Débats . Ce dernier était entré en contact avec le ministre belge des Affaires étrangères pour lui proposer d'insérer dans son média des articles favorables au gouvernement clérical. Le 23 septembre 1886, le prince remerciait l'ancien précepteur de ses enfants pour son offre : « Il n'est pas impossible que j'aie à m'en servir. Je chargerai M. Nieter, qui attaché à ce service de vous transmettre des communiqués » [42]. En deux occasions, au moins, avant que Foucault de Mondion ne se rendît à Bruxelles, des propositions d'articles arrivèrent par ce canal à la rédaction des Débats , dont une seule, présentant sous un jour sombre l'état de l'armée belge, fut retenue.
Il semblerait que cette prise de contact de l'agent du colonel Vincent ait été intentionnelle. D'ailleurs, Georges Nieter s'avéra d'un grand secours pour sa mission « de rechercher, en Belgique, les agissements de la diplomatie allemande dans ses rapports avec le neutralité belge » [43]. Pour son bon accomplissement, il se lia aussi avec « un petit nombre de diplomates » qui lui permirent « de compulser, à l'abri de tous soupçons, les dossiers de la diplomatie belge » [44]. Parmi ceux-ci, il y avait un « mémoire de M. Banning » [45], « politique et confidentiel sur la nécessité de fortifier la vallée de la Meuse » de mars 1881, revu et complété en octobre 1886 [46]. Ce texte posait les principes annexionnistes belges pour près d'un demi-siècle, ainsi que l'attitude de la Belgique en cas de guerre franco-allemande : soit elle risquait la défaite en s'alliant à l'un des deux belligérants, soit elle connaissait la victoire, soit elle faisait face à l'impasse militaire des pays en lutte ; si le premier cas était le plus défavorable, le second n'était pas plus idéal car elle entraînerait inévitablement une perte de la neutralité et de l'indépendance nationale.
L'exemplaire qu'avait remis Nieter était un original, dont l'absence ne fut constatée que le 16 novembre 1888 et le vol confirmé le 23 avril 1890. Quant à l'identité de l'agent français, elle fut dévoilée le 7 février 1890 par le correspondant bruxellois du Temps , un ancien sous-préfet français révoqué dix ans plus tôt, Aimé Behaghel [47]. A l'occasion d'un débat à la Chambre, le prince de Chimay accusa « tel publiciste marron » [48], que Le Temps se fit une joie de préciser qu'il n'était « autre que l'ancien précepteur de ses enfants » ... Toute cette publicité incombait en fait à Foucault de Mondion, qui s'était livré à un exercice de Media Diplomacy en dévoilant l'attitude belge dans La Nouvelle Revue , sous les pseudonymes du comte Vasili et de Charles de Maurel [49]. Il estimait en effet que
« dans l'état de transformation qui s'est accompli du domaine diplomatique (...), la politique extérieure d'un gouvernement ne se traite plus seulement par rapports secrets et dépêches chiffrées. L'opinion publique est une force active avec laquelle l'homme d'Etat doit compter » [50].
Après le règlement de l'affaire Schnaebelé (du 20 au 30 avril 1887), du nom de commissaire spécial des chemins de fer de Pagny-de-Moselle, appréhendé par des policiers allemands alors qu'il passait la frontière pour se rendre chez son homologue d'Ars-sur-Moselle, le colonel Vincent était bien déterminé à rendre coup pour coup. Restait à trouver le biais par lequel atteindre le renseignement allemand. Il ne se doutait pas encore de la qualité des documents que Foucault de Mondion allait lui ramener, ni de leur impact sur les relations internationales de la France.
A l'été 1887, Nieter contacta Foucault de Mondion, toujours à Bruxelles. Il venait d'arriver au ministère des Affaires étrangères un courrier de Bulgarie. L'agent consulaire belge, Félix Joseph Cartuyvels, avait été sollicité par le frère du ministre des Finances Natchevitch, sur ordre du secrétaire du prince-élu de Bulgarie, Fleischmann, pour transmettre une lettre de Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha, à sa cousine la comtesse de Flandres, Marie, Louise, Alexandrine, Caroline de Hohenzollern-Sigmaringen [51]. Si l'agent ignorait le contenu, son interlocuteur bulgare lui avait confié qu'il s'agissait d'une demande d'intercession auprès du frère de la comtesse, Carol Ier, roi de Roumanie, afin qu'il agît en sa faveur auprès du tsar. Par ailleurs, une copie d'une note « authentique et écrite de la main de l'ambassadeur allemand à Vienne » [52], le prince Heinrich VII Reuß zu Schleiz-Köstritz [53]. Non seulement le diplomate assurait le souverain des « sentiments que le gouvernement de Berlin nourri [ssait] en secret pour le succès de son action monarchique en Bulgarie », mais il lui ouvrait un canal de communication vers Bismarck par son entremise et lui proposait de mettre « un chiffre à sa disposition, qui lui permettra [it] de continuer des relations qui pourront un jour, j'espère, devenir ouvertes et excellentes » .
Avant d'être transmis à leur destinataire, les deux documents rédigés en allemand furent photographiés et emportés à Paris par Foucault de Mondion. Il pensait les remettre au colonel Vincent, mais celui-ci avait déjà reçu sa mutation pour un commandement en Algérie, où il se trouvait le 12 août. Aussi eut-il toutes les peines du monde à trouver les deux experts qui permirent de les authentifier, après les avoir fait traduire en français [54]. Leur contenu était en effet d'un fort intérêt diplomatique et, si le Quai d'Orsay en faisait bonne mesure, il permettrait à la France de quitter son isolement. Accompagné de son agent [55], Vincent rencontra le ministre Emile Flourens qui suggéra la marche à suivre. De ce moment, l'affaire passait sous la direction des Affaires réservées des Affaires étrangères. Pour parvenir à détacher la Russie de l'Allemagne, une action directe étant exclue, il fallait recourir à un biais. Il fut décidé de recourir à l'intermédiaire de Jules Hansen [56], « danois d'origine, naturalisé Français, conseiller d'ambassade honoraire, qui avait conservé des relations en Danemark. Plus d'une fois M. Hansen avait servi d'intermédiaire au baron [de Mohrenheim [57]] , soit avec la Cour, soit avec le quai d'Orsay. (...) Il était dévoué à son pays d'adoption, actif et discret » . Il se rendrait à Fredensborg, où se trouvaient le Tsar et sa famille depuis le 27 août. Là, il y retrouvait son ami « Pierre Ratchkovski [58] , délégué du ministre de l'Intérieur à l'étranger, ayant bureau à l'ambassade russe, et qui accompagnait invariablement Alexandre III dans ses voyages en Danemark » [59].
Par contre, les Français ne soupçonnaient peut-être pas que Rachkovski contrôlait également par défaut l' agentura de Sofia, dirigée par le colonel Trzhestyak [60]. Il aurait ainsi le moyen de lancer une vérification des intentions du prince-élu Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha sur zone. Les documents étaient entre les mains de Rachkovski qui, convaincu par les arguments français ou par ceux de ses agents en Bulgarie, acceptait de les remettre au prince Platon Sergeievich, Prince Obolensky Neledinsky Meletzky, « ami personnel de l'Empereur et très favorable à l'alliance avec la France » [61]. Le 2 septembre, le Tsar Alexandre III prenait connaissance de la duplicité allemande et décidait de ne pas se rendre à l'invitation du Kaiser aux manœuvres navales de Stettin, le 12 septembre. Premier accroc à l'entente germano-russe !
Une seconde lettre du prince-élu de Bulgarie à sa cousine flamande lui arriva le 25 septembre, vraisemblablement par le même canal, validant de fait l'intercession du résident parisien de l'Okhrana. Elle était datée du 16, soit neuf jours pour aller de Sofia à Bruxelles, puis à Paris et enfin à Fredensborg ... Nieter ne semble pas avoir pu travailler aussi aisément qu'il le pensait au ministère des Affaires étrangères belges puisque, comme le note Foucault de Mondion, « la troisième lettre (...) est datée du 21 octobre et ne [lui] est parvenue qu'en analyse » [62]. Si aucune explication n'est donnée, il est exclu qu'il s'agisse du résultat d'une surveillance de la Sûreté belge, et encore moins de quelque service allemand. Les deux journaux inspirés par la chancellerie, la Kolnische Zeitung et la Norddeutsche Allgemeine Zeitung , ne se doutaient de rien, s'inquiétant seulement, après le fiasco de Stettin, que l'alliance des Trois empereurs, conclue pour trois ans et renouvelée en juin 1884, ne l'ait pas encore été cette année ; elle ignorait tout du traité de réassurance..., donc des fuites bruxelloises que personne ne soupçonnait encore... Dans le même temps, Flourens poursuivait son œuvre de réinscription de la France dans le concert européen. Après ses ouvertures vers Lord Salisbury, il avait officiellement contacté l'ambassadeur de Mohrenheim pour lui proposer l'aide de la France pour représenter diplomatiquement les intérêts russes en Bulgarie [63]. En réponse, les marques de francophilie devenaient de plus en plus fréquentes en Russie, aussi bien dans la presse qu'à la cour. De même, la Russie se rapprochait de la Grande-Bretagne, l'informant de la signature du traité de réassurance en raison du « Grand Jeu » que les deux pays commençaient en Afghanistan. Le 18 novembre, huit jours après que Bismarck eût ordonné à la Reichsbank de ne plus accepter d'emprunts russes, le tsar pouvait laisser éclater son mécontentement face au chancelier [64].
De Bruxelles, Nieter fit suivre à Foucault de Mondion les dépêches du ministre belge à Berlin du 18 novembre au 1er décembre 1887. Le comte Gabriel-Auguste van der Straten Ponthoz s'étonnait de l'absence de communiqué relatif à la rencontre. Le 21 novembre, il ne pouvait faire état que de ragots propagés par le fils du chancelier, Herbert von Bismarck, et un jeune diplomate ayant servi en Russie, sous-secrétaire d'Etat, le baron Friederich von Holstein [65]. Le lendemain, il faisait état d'espions revenant de Bulgarie, porteur de pièces compromettantes pour le point de vue allemand. Dans un premier temps, il affirmait qu'ils étaient allemands, puis rectifia en précisant qu'ils « seraient russes » [66] . Cette confusion témoignait autant de la confusion qui régnait à Berlin après la présentation de la correspondance de Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha avec la comtesse de Flandres.
Elle confirmait également les efforts d'information de l'Allemagne et de la Russie : la première cherchait d'où pouvait bien venir la fuite, la seconde à trouver confirmation des données fournies par les Français, alors que leurs services de renseignement n'en étaient qu'à leurs balbutiements. Aussi se remettaient-ils à des contacts plus ou moins appointés pour livrer des informations aux diplomates en poste ; de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie et de la Russie, seule la dernière avait fermé sa légation à Sofia [67], les deux autres étant représentées par de jeunes et brillants diplomates [68]. Naturellement, tous trois disposaient des secours de l'Okhrana, pour le premier, et de l' Evidenzbureau autrichien, du colonel Edmund Mayer von Wallerstein und Marnegg. Ce service était particulièrement actif dans les marches de l'Empire austro-hongrois depuis la déposition du prince Alexander Joseph von Battenberg pour des officiers pro-russes, le 21 août 1886. Quant à Foucault de Mondion, il procédait comme l'année précédente avec le rapport Banning, il transmettait la note de l'ambassadeur allemand à Vienne à l' Agence libre , une petite agence de presse parisienne [69], qui en fit état le 20 novembre 1887. Le 1er décembre, visiblement sans ordre de la chancellerie, la Kolnische Zeitung répondait que le document était faux et que l'origine de sa « forgerie » se trouvait au Quai d'Orsay.
Dans le même temps, Bismarck convoquait à Berlin le prince Reuß zu Schleiz-Köstritz afin de préparer une démarche auprès du prince Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha. Le 2 décembre, l'ambassadeur allemand à Vienne lui adressait une copie de la première lettre à la comtesse de Flandres avec demande d'explication [70]. Le souverain en resta abasourdi : « Je ne puis ni expliquer ni comprendre comment les documents que l'on ne m'a encore signalés de Berlin que d'une manière assez générale, ont été communiqués à l'Empereur de Russie » , notait-il à l'attention de sa cousine dans une lettre du 4 décembre. Et « d'insister pour la surveillance stricte et la destruction complète des correspondances que j'ai eu l'honneur de lui adresser » [71]. Le chancelier Bismarck envoya également un émissaire confidentiel, vraisemblablement le professeur Carl Johann August Langenbuch, ce chirurgien fameux de Berlin qui s'était déjà rendu en Bulgarie au printemps 1886, auprès du prince von Battenberg. Il avait pour mission de s'emparer des minutes de cette correspondance [72]. Le 7 décembre, le comte Octave Charles Louis Guillaume d'Oultremont de Duras, Grand maître de la maison de Flandres, exonérait son bureau des commandements de toute fuite et remettait les lettres du prince de Saxe-Cobourg à un représentant de l'ambassade d'Allemagne à Bruxelles.
Comme la presse germanique, alimentée par la chancellerie, commentait déjà abondement la tournure nouvelle de la politique étrangère allemande, particulièrement en destination de la Russie, relayée en cela par les journaux d'Europe centrale [73], la sortie recherchée par le chancelier Bismarck à l'imbroglio des affaires bulgares appartiendrait au genre de la Media Diplomacy . N'avait-il pas déjà laissé filtrer vers la Kolnische Zeitung sa version de sa rencontre avec le tsar [74] ? Ne défendait-elle pas que l'origine de la divulgation des documents se trouvait dans la sphère orléaniste [75] ? Après s'être assuré de la « complicité » de la comtesse de Flandres [76], il pouvait laisser la Deutscher Reichs-Anzeiger und Königlich Preußischer Staats-Anzeiger du 1er janvier 1888 publier les trois premières lettres du prince de Bulgarie, ainsi que la note de l'ambassadeur à Vienne et affirmer qu' « il a [vait] été reconnu que ces documents [avaie] nt été inventés simplement dans le but de faire suspecter la sincérité de la politique allemande. » . L'information fuit évidemment reprise par l'ensemble de la presse internationale, contribuant à lancer une polémique propice à l'atténuation de la crise [77]. Le 23 février suivant, après avoir demandé que la presse adoptât une attitude plus modérée à l'égard de l'Allemagne, le gouvernement impérial russe intimait au Pravitelstvenny Vestnik ( Messager du gouvernement ) de cesser ses déclarations bellicistes à l'égard de la Bulgarie.
La crise bulgare ne se calma pas pour autant, mais elle perdait le caractère belligène qu'elle avait atteint en décembre 1887 par cet usage de la Media Diplomacy . Les lettres de Ferdinand de Saxe-Cobourg et Gotha, à sa cousine la comtesse de Flandres, Marie, Louise, Alexandrine, Caroline de Hohenzollern-Sigmaringen furent oubliées au profit d'autres questions soulevées par la presse et entretenues par les diplomates. Il s'agissait du vœu de Bismarck. Mais il convient de ne pas oublier l'action occulte jouée par Foucault de Mondion et son chef, le colonel Vincent. Publiciste, le premier était aussi un habitué de la Media Diplomacy et il avait su forcer le vieux chancelier à réagir par voie de presse, en publiant le premier la note du prince Reuß zu Schleiz-Köstritz. Le second, en faisant passer les documents au ministre Flourens, avait permis à la Section de statistique d'engranger un succès majeur. En effet, l'action du service de renseignement offrait à la diplomatie française de se rapprocher de la Russie, en vue d'une alliance de revers contre l'Allemagne. Les circuits de communication étaient en place, via Jules Hansen et Pierre Rachkovski. Il n'est pas anodin que le premier acte de la nouvelle entente franco-russe fut la signature d'une convention militaire secrète, le 17 août 1892 par le par le chef d'état-major Raoul Le Mouton de Boisdeffre et son homologue russe Nicolas Obroutcheff. Si elle ne fut entérinée qu'en décembre 1893, sous la présidence de Sadi Carnot, elle n'en avait pas moins été préparée par la visite d'une escadre française à Cronstadt, le 25 juillet 1891, puis celle d'une escadre russe à Toulon, en octobre 1893.
Foucault de Mondion et Vincent n'eurent pas l'occasion d'être associés à ce succès. Tous deux avaient été emportés par le règlement de compte post-boulangiste. Le premier fut chassé du ministère des Affaires étrangères, où il avait trouvé refuge après le depuis le départ de Vincent, par l'arrivée d'Eugène Spuller [78]. Son nom livré à l'opprobre le 9 août 1889 par le procureur Jules Quesnay de Beaurepaire. Il fut associé à ceux d' « un escroc et un souteneur » , Georges François, « un ligueur » , Cattoire, un conspirateur Pech-Cadel ; sa compagne Mme Meilhan apparut sous les traits d'une traîtresse proxénète. Réagissant à une lettre du 8 août du général Boulanger à Laguerre et une autre de Foucault de Mondion au Figaro et publiait la veille, Le Temps du 11 août ne fut pas plus tendre, ressortissant son statut de failli et insistant sur son nom d'emprunt...
Ses amis semblent s'être détournés de lui, ou tout au moins ses sources du « petit cercle international de la place Victor Hugo » . Ses livres ne furent que des essais de justification de ses hauts faits, révélés par la lettre de Boulanger à Laguerre du 8 juillet 1889 publiée dans Le Temps [79]. Il en profita aussi pour régler ses comptes avec son « ami » qui continuait à parader dans tout Paris, le général Chen Jitong [80], qu'il finit par attaquer, le 17 mars 1891, devant le tribunal civil de la Seine pour obtenir 130 000 francs en paiement des ouvrages préparés par lui et publiés sous le nom de l'officier chinois [81] et de la somme prélevée au Comptoir national d'escompte et qui lui était destinée ; il fut débouté au prétexte que « les agents diplomatiques étrangers [n'étaient] pas justiciables des tribunaux français pendant la durée de [leur] mission » [82]. Quant à ses articles à La Nouvelle Revue , ils ne concernaient plus la haute politique ; le comte Vasili se laissa aller à un essai au titre évocateur, « L'abîme », puis une étude historique sur les étrangers à Paris [83]... Peut-être s'inventa-t-il un nouveau pseudonyme, Félix Marjoux, pour publier un dernier ouvrage, une biographie cette fois [84] ? Il mourut violemment (forcément !) le 14 juin 1894.
Le second n'eut pas de meilleur traitement. Il avait normalement quitté la Section de statistique à l'été 1887, pour prendre le commandement de la subdivision de Dellys, division d'Alger. Mais il fut rapidement rattrapé par le sort fait au premier. Le magistrat en fit « un ami intime de Foucauld, [qui] venait plusieurs fois par semaine déjeuner ou dîner à sa table » [85]. Sa hiérarchie mit fin à une carrière qui devait le conduire au généralat, arguant une trouble gestion des fonds secrets de la Section de statistique [86]. Le 15 octobre 1889, il fut été placé en situation de non-activité par retrait d'emploi. Le 26 avril 1892, il fut placé en retraite à titre d'ancienneté sur sa demande.
Quant à Georges Nieter, promu quelques mois plus tôt inspecteur des beaux-arts [87], il fut mis à pied le 10 novembre 1889, consécutivement à la mise en évidence de ses liens avec Charles de Maurel dans la presse belge. Les raisons restèrent obscures, dans un premier temps, oscillant entre une suspicion de vol de documents [88] et celle de corruption par des entrepreneurs chargés de trouver des ouvriers pour construire les forts de la Meuse. La protection du prince de Chimay ne pesa pas beaucoup dans l'enquête de la Chambre des représentants ; le ministre des Affaires étrangères prit d'ailleurs ses distances avec lui dès le 6 février. Craignant un emprisonnement, il s'enfuit à Paris, trouvant refuge chez Foucault de Mondion. Le juge d'instruction bruxellois Charles tenta de le poursuivre, mais la France, pressentant une mise en accusation politique, ne l'y autorisa pas. L'enquête marqua le pas jusqu'au retour à Bruxelles de Nieter, le 15 avril suivant. Après avoir été rapidement entendu, il annonça son intention de se défendre [89]. Sept jours plus tard, son avocat, le député libéral Paul Janson [90], rendait public la soustraction du rapport Banning aux archives des Affaires étrangères et l'intention de son client, qui le tenait de Foucault de Mondion, comme les autres pièces, de le restituer. Surtout, Nieter annonçait que tout cela était « à la connaissance du gouvernement et d'après ses instructions » et, pour bien le prouver, faisait paraître dans deux journaux libéraux bruxellois de nouveaux documents [91]. Le lendemain, il était révoqué...
Si, pour diverses raisons, les trois principaux protagonistes de la publication de la correspondance du prince-élu de Bulgarie avec sa cousine connurent un sort désagréable, il en alla différemment pour le renseignement allemand. Il était même possible d'y voir un décrochage avec les services français entre deux conceptions, défensive et offensive. Alors que la Section de statistique du lieutenant-colonel Sandherr choisissait la première, en renforçant ses compétences en matière de contre-espionnage, le Nachrichtendienst allemand se constituait en sections en 1889, la Erste Abteilung étant chargée de la Russie, par l'adjonction d'un officier, l' Oberleutnant Karl Brose, venant d'un régiment d'infanterie de Prusse orientale. L' Abteilung IIIb de l'état major général allemand était alors commandé par le major badois Artur Waenker von Dankenschweil, et ne comptait que trois officiers aussi francocentrés que les hommes de Sandherr étaient germanocentrés.