Accueil arrow Notes historiques arrow Opération Ogro et assassinat d’ « Argala » : Magnicide d’ETA et vengeance des services ?

NOTE HISTORIQUE N°36
NOTES HISTORIQUES N°37
OPÉRATION OGRO ET ASSASSINAT D' « ARGALA » : MAGNICIDE D'ETA ET VENGEANCE DES SERVICES ?

Gaël Pilorget
05-02-2013

Il est 9h35, ce jeudi 20 décembre 1973. L'amiral Luis Carrero Blanco, chef du gouvernement du général Franco et « dauphin » politique d'un Caudillo vieillissant dont il serait le probable successeur après avoir été son «  homme de l'ombre  » (Max Gallo), regagne son domicile à bord de sa voiture officielle après avoir entendu la messe. Suit une autre voiture, à bord de laquelle ont pris place ses deux gardes du corps. Aucune de ces voitures officielles, pas même celle du chef du gouvernement, n'est blindée ; jusqu'en 1976, une seule personnalité disposera d'un véhicule blindé : le Caudillo, Francisco Franco.

La voiture de l'amiral s'arrête quelques instants, le temps de laisser traverser la rue à une mère et à son enfant. Le chauffeur du président du gouvernement redémarre et constate qu'une voiture est garée en double file et occupe le milieu de la rue ; il met son clignotant et ralentit, afin de ne pas rayer au passage la carrosserie du véhicule.

9h36. Le conducteur de la voiture située derrière celle de l'amiral Carrero voit soudain la rue se soulever... Tout se met à trembler, et l'on entend comme un tonnerre lointain, qui dure 2 ou 3 secondes. Le conducteur tente de faire marche arrière, mais alors qu'il commence à reculer, un déluge de pierres, de briques et de morceaux d'asphalte s'abat sur le véhicule. Un garde du corps assis sur le siège arrière est blessé. 

Quant à la voiture dans laquelle Carrero Blanco voyageait, elle vient littéralement de s'envoler, butant sur la corniche du haut de la façade du collège des jésuites voisin, pour retomber ensuite sur une terrasse. Des hommes s'enfuient et s'écrient en croisant les passants : «  C'est le gaz ! C'est le gaz !  ». L'explosion n'est en fait pas due au gaz, et ces hommes en fuite le savent parfaitement : ce ne sont là en fait que des terroristes faisant diversion... L'ETA vient de frapper le régime à sa tête, sa tête pensante depuis des décennies.

9h40. Le père jésuite Jiménez Berzal arrive en courant avec les saints  sacrements au niveau de la terrasse. Parmi un amas de ferrailles, il aperçoit deux mains qui se lèvent ; il prononce l'extrême-onction en toute hâte, sans savoir précisément à qui il s'adresse. Quelques instants plus tard, il comprend que la voiture toute fumante est celle du président du gouvernement. Les secours arrivent. Un détail surprenant est alors relevé : en dépit de la formidable explosion qui a projeté en l'air le véhicule de Carrero Blanco, le clignotant droit n'a pas cessé de fonctionner.

9h55. Une ambulance arrive à la clinique Francisco Franco avec les trois victimes. L'une d'entre elles vit encore, mais pour quelques minutes seulement : c'est le chauffeur, José Luis Pérez Mógena. L'inspecteur Bueno Fernández, garde-du-corps de Carrero, et l'amiral lui-même sont déjà décédés. Le chef du gouvernement est mort sur le coup : il a littéralement explosé.

Préparation de l'opération Ogro

Début 1972, un militant de l'ETA - « Jokin » - et un sympathisant de l'organisation - « Ibon » -  déjeunent à Madrid avec deux intellectuels de l'opposition, Alfonso Sastre et Eva Forest, et un ami commun ; l'un d'entre eux affirme que Carrero se rend à la messe quotidiennement et presque sans escorte. Mais le 9 juin 1973, Carrero Blanco est nommé président du gouvernement et le « renforcement » de son escorte fait que l'ETA renonce à son projet initial d'enlèvement.

Début décembre, le feu vert pour tuer Carrero est donné dans un bar de Saint-Jean-de-Luz ; les explosifs sont acheminés à Madrid et un tunnel est creusé sous la rue Claudio Coello. Le commando de l'ETA chargé de l'assassinat de Carrero est composé, entre autres, d'« Argala » (José Miguel Beñarán Ordeñana) et de « Wilson » ; son responsable est « Ezkerra » (Iñaki Múgika Arregi).

Une semaine avant l'attentat, le dirigeant etarra Goiburu envoie de France un commando pour venir chercher et protéger « El Trepa » (Javier Aya Zulaica), « Txomin » (Domingo Iturbe Abasolo) et « Ezkerra », lors de leur retour du « sanctuaire » français. Ne restent à Madrid que trois etarras : « Kiskur » (Jesús María Zugarramurdi), « Argala » et « Atxulo » (Javier María Larreategi Cuadra). Le tunnel est bientôt prêt ; il résiste sans problème à la circulation dans la rue. Le fait qu'il soit ainsi parfaitement étayé fait penser à un travail d'artificier et de métreur professionnel. La charge explosive est placée de manière à sauter vers le haut et non sur les côtés, ce qui démontre une très bonne connaissance des explosifs. En 1937, un attentat similaire contre le dictateur portugais Salazar avait échoué, car l'onde expansive s'était dispersée dans les égouts et les collecteurs. Les policiers donnent à  l'inconnu qui a conçu le tunnel et le placement des charges explosives le surnom de « Chacal ». Ce serait un ancien sergent de la Légion étrangère française, qui aurait appartenu à l'OAS. Il serait ensuite réapparu dans les réseaux du terrorisme international.

Le jour de l'attentat, un jésuite basque français, Marcel Garmont Zarratalegui (ou Marcelo Garmendia Zarratalegui) [1], est aperçu en train d'agiter un mouchoir bleu à la fenêtre du troisième étage de la demeure des jésuites qui jouxte l'église où Carrero est en train d'assister à la messe ; un geste visible depuis la rue Claudio Coello et qui aurait servi de signal aux etarras, pour déterminer précisément le moment de la mise à feu de la charge explosive. La vision verticale dont on dispose de cet endroit permet d'apprécier avec précision la situation de la voiture par rapport à la charge. C'est ce même jésuite qui aurait transmis aux terroristes, au cours de la nuit du 19, dans une cafétéria de la rue Diego de León, la confirmation qu'ils devaient bien agir le lendemain. Les informations précises sur l'emploi du temps de Carrero, nécessaires à la préparation de l'attentat, auraient «également été fournies par des membres de l'Eglise en lien avec le clergé basque, lui-même complice de l'ETA. L'homme qui agite le mouchoir bleu serait ainsi un infiltré de l'ETA dans l'entourage religieux de Carrero ; lequel comptait de nombreux ennemis au sein de l'Eglise basque, qui n'avait pas pardonné au régime la sanglante répression exercée contre nombre de ses membres.

La veille de l'attentat, l'épouse de l'amiral, Carmen Pichot, lui demande si toutes les mesures de sécurité ont bien été prises pour le « Procès 1001 », intenté contre les dirigeants du syndicat illégal Commissions Ouvrières. Carrero Blanco répond à son épouse de ne pas s'inquiéter, qu'il en a parlé à Carlos Arias Navarro, le ministre de l'Intérieur, et que tout est sous contrôle. Carrero Blanco, bien qu'ayant été averti du danger dans lequel il se trouve d'être prochainement ciblé par un attentat, s'est refusé à renforcer les faibles mesures de sécurité dont il bénéficie. Ses horaires et itinéraires demeurent invariables, et, on l'a vu,  la voiture dans laquelle il se déplace n'est pas blindée.

Le 20 décembre, à 8h30, l'escorte attend le président du gouvernement à la porte de son domicile, au n°6 de la rue Hermanos Bécquer. Un quart d'heure plus tard, Carrero entre dans sa voiture, une Dodge Dart 3700 noire, non blindée. Elle se dirige vers l'église de San Francisco de Borja. Le président entre dans l'église, accompagné de trois gardes du corps, et assiste à la messe. Dans le fond de l'église, « Argala », portant un bleu d'électricien, attend avec une boîte à outils. Un autre etarra se trouve au croisement des rues Diego de León et Claudio Coello, attendant l'arrivée de la voiture officielle, et le troisième membre du commando gare en double file une Austin Morris 1300 sur le trottoir d'en face, face au numéro 104. A 9h20, l'amiral sort de l'église, entre dans sa voiture, et à la hauteur du n°104 de la rue Coello, se produit une formidable explosion. Le véhicule est projeté par-dessus le toit d'un immeuble et est plié en V. L'explosion est due aux explosifs placés dans le tunnel creusé sous la route, les 10 kilos de Goma 2 de l'Austin Morris n'ayant pas explosé.

«  Argala » et « Kiskur »   partent en courant vers la rue Diego de León et montent dans la voiture où les attend « Atxulo » . Ils abandonnent le véhicule devant l'Ecole de police et se rendent au domicile d'un ami, à Alcorcón, au sud-ouest de Madrid, où ils demeurent cachés près d'un mois. L'ETA, qui cherche à protéger le commando, organise une conférence de presse à Bordeaux le 26 décembre : quatre hommes cagoulés se présentent comme les auteurs de l'attentat de Madrid. Selon l'ETA, les membres du commando, utilisant des uniformes militaires, se sont rendus à Salamanque puis à Coimbra, au Portugal et, de là, se sont embarqués pour la Bretagne, avant de rejoindre Nantes puis Bordeaux.

A la recherche d'une « signature »... et d'un mobile

Dans un premier temps, on attribue l'attentat aux communistes de  Santiago Carrillo, puis aux phalangistes (la composante la plus « fascisante » du franquisme) qui auraient voulu ainsi prendre leur revanche contre le « carrerisme ». Une troisième hypothèse désigne la CIA, qui aurait ainsi voulu isoler et soumettre Franco, en l'obligeant à intégrer l'OTAN.  On accuse également l'URSS, sur la base de dépêches de l'agence Tass qui prévenaient Franco que si l'Espagne intégrait l'OTAN, elle devrait payer un prix élevé sous forme de multiples attentats. Enfin, on spécule également sur une convergence de toutes les forces terroristes d'extrême-gauche (GRAPO, FRAP et ETA). Certains soutiennent même que l'attentat a été commandité par des membres du gouvernement lui-même.

L'objectif de l'attentat, selon ce qu'indique le communiqué de revendication de l'ETA, est d'intensifier les divisions au sein du régime franquiste entre les partisans de l'ouverture et les éléments les plus hostiles au changement. Selon des déclarations postérieures de l'un des membres du commando Txikia , Carrero Blanco était « une pièce fondamentale  » et «  irremplaçable  » du régime et représentait le «  franquisme pur  ». Carrero joue à partir de 1951 un rôle fondamental dans l'appareil d'Etat, et peut être même effectivement considéré comme « irremplaçable », car personne ne parvient comme lui à maintenir l'équilibre interne du régime, clé de la longévité de la dictature franquiste.

La proximité du lieu de l'attentat avec l'ambassade américaine incite certains à penser que d'autres organisations sont peut-être impliquées dans l'attentat, comme la CIA et son «  chef de station » en Espagne, González Mata. Mais les auteurs de l'attentat démentent. En 2008, une note de l'ambassade américaine à Madrid, est déclassifiée : il s'agit d'une note adressée au département d'Etat dans laquelle il est affirmé que le plus souhaitable serait que Carrero disparaisse de la scène politique, et soit remplacé par le général Díez Alegría ou par Juan Castañón de Mena, le ministre des Armées. Rappelons que pendant la guerre de Yom Kippour  (octobre 1973), Carrero Blanco n'a pas autorisé les Etats-Unis à utiliser les bases américaines situées en territoire espagnol ; ce qui amène l'agence soviétique Tass à affirmer que la CIA a assassiné ce dirigeant « rebelle » qui se refuse par ailleurs à faire entrer l'Espagne dans l'OTAN et à obéir aveuglément aux ordres de Washington. Mais Carrero apparaît plutôt comme un pro-américain, et l'on voit mal l'intérêt qu'auraient eu les Etats-Unis à programmer ou apporter leur soutien à son assassinat. Toutefois, ce doute finira par gagner, sans plus de fondements, jusqu'aux proches mêmes de l'amiral.

Luis González Mata prétend que l'ambassade américaine et le SECED [2] auraient apporté un soutien logistique au commando de l'ETA, lequel aurait été repéré avant l'attentat, grâce à des informations provenant d'infiltrés au sein de l'organisation. Campo Vidal [3] prétend, lui, qu'« on » aidé l'ETA, d'une part en lui communiquant  des informations sur les habitudes de Carrero, d'autre part en faisant en sorte que la présence du commando etarra à Madrid, ainsi que la préparation de l'attentat lui-même, passent « inaperçues ». La version la plus fantaisiste de l'attentat (celle du journaliste Angel Alcázar de Velasco dans Opinión ) veut que trois mines antichars aient été utilisées dans l'attentat, qui auraient été apportées des Etats-Unis à la base américaine de Torrejón. Les services français auraient été au courant de l'opération et en auraient informé leur hiérarchie, car ils craignaient un attentat contre le prince Juan Carlos.

Il est légitime de se demander pourquoi les Etats-Unis auraient voulu mettre à mal le régime franquiste, quand bien même il est avéré que Washington ait entamé, dès les années 1960, des contacts avec certains mouvements d'opposition espagnols, dans la perspective d'une transition future vers la démocratie. Quant à la participation du PCE à l'attentat, elle semble n'être le fait que de quelques militants « hétérodoxes », placés au plus bas de la hiérarchie interne du Parti, comme Eva Forest ou le syndicaliste des Commissions Ouvrières Antonio Durán [4]. Le PCE est d'ailleurs totalement pris au dépourvu par l'attentat.

José Ignacio San Martín, ancien chef du SECED, accuse, lui, d'emblée les communistes, les «  hommes du Kremlin  » d'avoir inspiré les auteurs de l'attentat. L'ancien capitaine de la Guardia civil , Manuel Sánchez Valiente - membre du Groupe opérationnel des services d'information (GOSSI, unité de la Guardia civil ) et dénommé «  le porteur de la valise du 23-F  » (la tentative de putsch du 23 février 1981) -, estime que l'ETA n'a servi que d'« exécutant » ; Sánchez Valiente reconnaît néanmoins que le principal bénéficiaire de la mort de Carrero Blanco est son propre successeur à la Présidence du gouvernement, à savoir Carlos Arias Navarro.

San Martín estime que sans l'appui d'un parti politique, l'ETA n'aurait pas pu s'aventurer dans la capitale. Il y voit d'autant plus l'œuvre du Parti communiste espagnol qu'à l'endroit où a eu lieu l'attentat, on a découvert un numéro de téléphone correspondant à un appartement où est arrêté, quelques heures après l'attentat, Simón Sánchez Montero, militant communiste. Selon Mikel Lejarza dit le « Loup » - agent infiltré au sein de l'ETA au début des années 1970 -, l'organisation basque a dû être manipulée dans le cadre de cette action, et c'est pourquoi elle ne peut, ou ne veut, pas dire la vérité sur l'attentat contre Carrero.

Le général Manuel Díez Alegría, à l'époque chef de l'Alto [5] , estime, lui, que l'attentat met surtout en lumière la médiocrité des services de renseignement espagnols de l'époque, qui se bornent alors à recueillir des informations sur la vie privée des personnalités. Quant à ces unités de renseignement que sont les Brigades « politico-sociales », elles ne se préoccupent que des militants de gauche dans les milieux estudiantins, ouvriers, anarchistes et communistes. Les policiers spécialisés dans le terrorisme se trouvent uniquement au Pays basque. Les différents services, très réduits en nombre - en 1973, le SECED compte à peine 300 hommes - sont de plus en concurrence permanente et n'échangent pas d'informations, les services de renseignement militaire s'opposant aux services civils pour mieux gagner la confiance de l'exécutif.

L'étrange exposition d'une personnalité vouée à une mort annoncée

« Argala » n'a eu aucun mal à se rendre à Madrid pour préparer l'attentat et même, chose incroyable, à assister à la messe en même temps que le chef du gouvernement, à quelques mètres de lui ! Et pourtant, quelques semaines avant l'attentat, le directeur général de la Guardia civil , le teniente general [6] Carlos Iniesta Cano, a prévenu le chef du gouvernement d'un risque d'enlèvement que courrait également son épouse. Carrero Blanco n'y croit pas trop et demande simplement à San Martín d'en informer le ministre de l'Intérieur Carlos Arias Navarro. L'attentat prend de court les services espagnols : «  C'est là la triste réalité  », avoue San Martín. Malgré les avertissements d'Iniesta Cano, la sécurité du président n'a pas été renforcée et celui-ci a continué à se déplacer dans une voiture non-blindée. Par ailleurs, l'ETA a changé ses plans : l'organisation a choisi finalement d'assassiner l'amiral, et non plus de l'enlever, comme le craignent les services espagnols.

Dans sa lettre du 19 décembre 1972 à Carrero Blanco, le directeur de la Guardia civil informe le chef du gouvernement que, selon des « indics », l'ETA, avec l'aide de militants communistes de Toulouse, serait en train de monter une préparation appelée Noël Noir ou Turrón noir , comprenant des enlèvements et diverses actions violentes, afin d'obtenir la libération d'etarras emprisonnés. L'ETA envisage d'enlever des personnalités de premier plan comme le prince Juan Carlos, le directeur général de la Guardia civil lui-même, ou leurs proches. L'opération implique 5 commandos de l'ETA, dont l'un s'est déjà rendu à Madrid. Le passage à l'acte est, semble-t-il, pour très bientôt. Carrero consulte le document... et demande à ce que l'on archive !

De multiples interrogations... et autant d'élucubrations ?

A la mi-novembre 1973, le dirigeant etarra « Atxulo  » , loue un appartement en demi-sous-sol au numéro 104 de la rue Claudio Coello. Dans le même temps, arrivent à Madrid une vingtaine d'agents de la CIA qui ont pour mission de veiller à la sécurité du nouveau secrétaire d'Etat américain, Henry Kissinger, qui se rendra en visite officielle à Madrid, le 18 décembre et logera à l'ambassade américaine. Le 3 décembre, « Atxulo », « Argala » et « Kiskur » entament les travaux d'excavation de la galerie à un mètre sous la chaussée. Le bruit qu'ils font est assourdissant. L'immeuble est de plus en plus imprégné d'une forte odeur de gaz et de terre putréfiée, si bien que des résidents s'en plaignent au concierge. L'ambassade d'Italie signale elle aussi des bruits de perforation à des heures indues. Néanmoins, aucune enquête n'est ouverte.

Et pourtant le concierge, José María Clemente, est également policier : il fait même partie du groupe qui a la charge de la protection du domicile de Tomás Allende, ministre de l'Agriculture. Il est donc d'autant plus étonnant qu'il n'ait rien cherché à savoir, surtout quand on sait que la veille de l'attentat, les etarras, très grossièrement déguisés en électriciens, tendent plus de 50 mètres de câble sur la façade de l'immeuble. Mais plus encore, et comble d'étrangeté, ce quartier, qui abrite déjà de nombreuses institutions nationales, est surtout celui de l'ambassade américaine et du domicile du président du gouvernement. Un quartier donc théoriquement très étroitement surveillé. La visite d'une personnalité aussi importante que Kissinger aurait du donner lieu à une opération de sécurisation d'un large périmètre autour de l'ambassade, avec utilisation d'appareils très sophistiqués et, bien entendu, le déploiement d'un important contingent d'agents américains... D'ailleurs, des « indicateurs » repèrent les terroristes, et un agent du service de renseignement de la 111e Comandancia de la Guardia civil de Madrid envoie un rapport au lieutenant-colonel Francisco Aguado, qui conçoit le projet de pénétrer dans l'appartement des etarras quand ses locataires s'absenteront. Mais il reçoit l'ordre de ne pas le faire. Aguado, devenu général, affirme aujourd'hui que l'ordre venait «  de très haut  ».

Retour sur la « piste » américaine : la CIA aux manettes de la Transition démocratique ?

L'hypothèse selon laquelle les Etats-Unis seraient derrière l'attentat a fasciné de nombreux auteurs. L'historien Ricardo de la Cierva n'écarte pas l'idée que la CIA ait eu connaissance du projet de l'ETA et assure qu'il est tout à fait envisageable que la « station » de la CIA de la rue Serrano ait détecté les travaux d'excavation du tunnel et ait même photographié les etarras. Un représentant de l'Agence aurait eu des conversations avec un colonel des services de renseignement du Haut état-major, lequel aurait indiqué à ses supérieurs que des individus suspects, vêtus de bleus de travail, opéraient dans la rue Coello ; les etarras auraient donc été découverts mais non identifiés. Selon González Mata, la CIA a prévenu les services de renseignement espagnols de ce qu'un attentat contre Carrero était en préparation. Personne n'a réagi dans les services espagnols. Par un document, daté du 17 décembre 1972, sous le titre de «  Réunion d'éléments séparatistes de l'ETA-Enbata avec des activistes de la direction du Parti communiste à Toulouse  », un agent infiltré dans le sud de la France porte à la connaissance de la direction de la Guardia civil des éléments préoccupants. Agustín Herrero Sanz, responsable de l'escorte de Carrero, n'est pas informé d'un autre rapport, de la même date, intitulé «  Pénétration en Espagne de commandos de l'Eta-Enbata à des fins terroristes  ».

L'attentat contre Carrero Blanco aurait-il été la première étape de ce que, des années plus tard, le général Vernon Walters [7] désignait sans ambages comme la «  transition contrôlée » ? Vernon Walters avait été nommé en 1972, par Nixon, directeur-adjoint de la CIA, et c'est en cette qualité qu'il rencontra Franco. Les Etats-Unis auraient décelé chez Carrero une incapacité à maintenir à l'avenir - c'est-à-dire après la mort, jugée prochaine, de Franco - la stabilité politique de l'Espagne. Un franquisme sans Franco, conduit par Carrero Blanco, aurait eu pour conséquence, aux yeux des classes supérieures espagnoles ainsi que pour les Etats-Unis, la combinaison d'une dictature et l'ascension du Parti communiste comme force hégémonique de la gauche. Un cocktail explosif. La CIA aurait donc choisi de briser ce processus, afin d'empêcher à terme la présence de ministres communistes dans un prévisible gouvernement d'unité nationale, comme cela s'était produit en Italie à la fin de la Seconde Guerre mondiale [8]

Le télégramme confidentiel n°700, qui date de début janvier 1971, est adressé au secrétaire d'Etat américain par l'ambassade américaine à Madrid. Il est on ne peut plus clair : «  La disparition de Carrero Blanco serait ce qui peut arriver de mieux  ». Le 20 novembre 1973, le puissant explosif C4 fabriqué aux Etats-Unis «  pour l'usage exclusif de leurs forces armées  », en finit avec la vie de Carrero Blanco. La CIA aurait-elle ainsi dégagé le chemin de la Transition démocratique, pour mieux en contrôler le processus ? La seconde étape n'en aurait-elle pas alors été la « refondation » d'un Parti socialiste qui puisse entamer l'hégémonie du PCE sur la gauche espagnole et contribuer ainsi à sa marginalisation ? Lorsqu'il se rendit au Congrès du PSOE de Suresnes en octobre 1974, Felipe González aurait été protégé par la CIA et le SECED. Le PSOE aurait même reçu des appuis et de l'argent de la CIA, ainsi que le soutien de certaines personnalités du régime. L'ex-président du gouvernement Leopoldo Calvo Sotelo reconnaît un soutien actif aux socialistes d'alors : «  Nous croyions que le PCE allait faire la main basse sur tous les votes. [...] Nous avons aidé financièrement dans ses campagnes le PSOE de Felipe González  ». Mais les financements les plus importants auraient été offerts au PSOE par différentes fondations liées à la social-démocratie allemande, notamment la Fondation Friedrich Ebert, qui recevait elle-même directement des subsides de la CIA.

Un règlement de comptes au sommet de l'Etat espagnol ?

Arias Navarro, le successeur de Carrero Blanco à la tête du gouvernement, proche de la Phalange et opposé à Juan Carlos, savait-il qu'un commando d'etarras opérait depuis plusieurs semaines dans la rue Coello ? Laureano López Rodó, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Carrero, s'étonne, lui, de ce que les services de sécurité n'aient pas remarqué leur présence, alors que la voiture du président du gouvernement passait très souvent par cette rue. Fernando Herrero Tejedor, procureur général du Tribunal suprême, fait ouvrir une enquête, mais en est bientôt écarté par Arias, qui le nomme ministre, avant qu'Herrero Tejedor ne meure peu après dans un accident, sa voiture étant écrasée par un camion : étrange accident.

Le 21 décembre, lendemain de l'attentat, José María Alvarez de Sotomayor, ministre plénipotentiaire et responsable « en second » de l'ambassade d'Espagne à Paris, reçoit un étonnant appel du commissaire Botariga, en charge des affaires espagnoles au sein de la Sûreté française : il lui propose que les terroristes qui ont assassiné Carrero - « Wilson », « Ezkerra » et « Ezkubi » - et qui se trouvent en France, soient livrés à l'Espagne de manière « extra-officielle » avant que la presse ne l'apprenne. Bien surprenante réactivité de la police française... Le diplomate note ces noms sur une feuille qu'il plae dans son coffre.

Sotomayor transmet ces informations à l'ambassadeur, mais celui-ci ne semble pas vouloir donner suite à la proposition. Ayant épuisé toutes les voies possibles pour faire parvenir l'information au gouvernement espagnol et voyant que les heures passent et que la possibilité d'arrêter les présumés responsables de l'assassinat se réduit de plus en plus sans que l'ambassadeur ne réagisse, Alvarez de Sotomayor convoque immédiatement à l'ambassade les autres diplomates d'Espagne ainsi que tous les militaires en poste à Paris, pour qu'ils informent au plus tôt leurs services respectifs de ce qui est en train de se passer à l'ambassade d'Espagne à Paris. Puis il réunit le personnel de l'ambassade, une trentaine de personnes, et tous vont voir l'ambassadeur. Mais ils ne parviennent pas à le faire réagir. L'ambassadeur décide de se rendre à Madrid. Il adresse un télégramme en ce sens à sa hiérarchie, mais ne recevra jamais de réponse ; son message sera classifié puis conservé dans les Archives générales du ministère des Affaires étrangères espagnol.

On peut aujourd'hui s'interroger sur les raisons de l'attitude paradoxale de l'ambassadeur, compromettant par là-même l'arrestation des coupables présumés de l'attentat ; on peut également se demander pourquoi il a désobéi aux injonctions du ministre des Affaires étrangères, Laureano López Rodó, qui lui avait demandé de ne pas quitter Paris... Certains ont pu y voir un lien « étonnant » avec sa nomination, quelques jours plus tard, au poste de ministre dans le gouvernement d'Arias Navarro.

Priés de se taire...

Peu de temps après l'attentat, l'écrivain José Luis de Vilallonga propose à son éditeur parisien d'écrire un livre sur les mystères de l'assassinat de Carrero. L'information transparaît dans la presse et l'auteur se voit convoqué au ministère de l'Intérieur français, où le plus proche collaborateur du ministre Poniatowski lui conseille fortement de ne pas écrire un tel livre. Plus tard, Vilallonga rencontre par hasard le ministre lui-même et celui-ci lui donne le même conseil.

Elément plus déconcertant encore : le jour même de l'attentat, à la même heure et tout près de là, stationne une voiture banalisée occupée par des agents de l'Unité opérationnelle  de renseignement de la « Seconde [section] Bis », appartenant au Haut état-major. Quand la voiture de Carrero vole dans les airs, l'unité de renseignement reçoit l'ordre de revenir à son centre opérationnel et de ne pas faire acte de présence dans la zone. Et quand les membres de l'équipe arrivent au Centre des opérations spéciales, ils évoquent un «  sacré trou  »... Mais d'où tiennent-ils l'information ? Lors du Conseil de guerre relatif à la tentative de coup d'Etat du 23 février 1981, le commandant José Luis Cortina du CESID [9] interrogé sur la présence de véhicules de son service aux abords du Congrès des députés l'après-midi de la tentative de putsch, répondit que «  le jour de l'assassinat de Carrero, il y avait aussi des voitures dans la rue  ». Le commandant a peut-être voulu dire qu'il y avait très fréquemment des véhicules du CESID dans les rues, le 23 février 1981 comme le 20 décembre 1973 ; mais on peut interpréter ces propos comme une allusion à des informations plus troublantes qu'il ne souhaitait pas révéler.

L'agent « Tormes » qui a fourni toutes les informations sur la préparation de l'attentat au général Iniesta Cano, directeur général de la Guardia civil , a appartenu aux services de renseignement de la Benemérita (surnom de la Guardia civil ) pendant 25 ans. Il relate que, suite à l'enlèvement en janvier 1973 de l'industriel Huarte par l'ETA, on avait appris que celui-ci avait été transféré en France. Carlos Iniesta décida alors de se rendre dans le sud de la France en compagnie de spécialistes anti-terroristes ; il comptait faire jouer ses bonnes relations avec les services français et divers contacts «  en marge des autorités  ». Un de ces contacts est Serge Demagnian, ex-colonel de l'OAS et membre des services secrets, qu'il convainc de l'accompagner dans la mission. Le nom codé du colonel sera Seine  et la mission s'appellera Opération Double E . Ils découvrent qu'Huarte n'a pas passé la frontière et transmettent l'information à Iniesta. Etant donné qu'à l'époque, l'ETA et les réfugiés basques n'étaient pas inquiétés dans le sud de la France Iniesta doit convaincre un collègue français pour qu'il leur fournisse des renseignements confidentiels.

L'agent qu'ils contactent a accès au bureau du ministre de l'Intérieur et recopie des notes confidentielles en rapport avec les mouvements de l'ETA à Bayonne et Andorre. Iniesta et Sáenz de Santamaría, chef d'état-major de la Guardia civil , sont alors informés que trois commandos de l'ETA ont traversé la frontière en direction de l'Espagne et que l'un d'entre eux se dirige vers Madrid. C'est alors que de hauts responsables de la Guardia civil commencent, curieusement, à vouloir inquiéter « Tormes » (car) celui-ci cite notamment le général Prieto López et Sáenz de Santamaría. Prieto donne l'ordre d'écarter « Tormes » du service de renseignement et l'accuse de s'être approprié des fonds réservés du ministère de l'Intérieur lors de ses voyages dans le sud de la France. « Tormes » affirme que « quelqu'un » a dû inspirer à l'ETA l'idée d'un tel attentat ; il s'appuie sur le fait qu'un des activistes qui a creusé le tunnel était un très grand expert en explosifs. Cet expert, ce «  terroriste français  » serait-il Serge Demagnian, lequel n'a jamais été inquiété ?

Un colonel, «  C.S.  », placé aux commandes d'une unité de renseignement du Haut état-major, reçoit du ministre de la Défense, Coloma Gallegos, la mission d'enquêter sur tous les détails de l'assassinat. On met à sa disposition des fonds réservés de l'armée et une équipe  d'experts en lutte anti-terroriste, douze policiers qui vont enquêter autant en Espagne que dans le sud de la France. L'enquête consiste à obtenir des informations sur les activistes de l'ETA et particulièrement sur le commando Txikia . En 1978, le général de corps d'armée Quintana Lacacci appelle «  C.S . » et lui demande de lui amener tous les papiers relatifs à l'opération. Celui-ci décide de les photocopier avant de se présenter, pour que Quintana ne les détruise pas, ce qu'il fait finalement en sa présence; il a des ordres du ministre, selon C.S.

Opération Promesa  : les services gèrent l'impact politique de l'attentat

Dès les premiers instants qui suivent l'attentat, San Martín prend en charge la communication officielle, dément les fausses rumeurs de déclaration de l'état d'urgence, de heurts entre manifestants et policiers... Le ministère de l'Information, lui, improvise alors totalement. Ses hésitations auront tout de même eu un avantage : les millions d'Espagnols attendant pendant des heures les informations promises ne sont pas descendus dans les rues, ce qui aurait pu s'avérer désastreux. Les services retiendront la leçon de cette chanceuse improvisation : à la suite de la mort de Carrero, le SECED se préparera à l'avance à gérer, sur le plan de communication, la mort de Franco.

A la suite de l'attentat, des dizaines d'officiers ont reçu un ordre personnel de San Martín : ils doivent s'empresser de localiser les dirigeants politiques et les leaders syndicaux de l'opposition clandestine. L'idée est de leur transmettre un message catégorique : rien va rien se passer, on ne va pas remplir les prisons, ils n'ont aucune raison de fuir le pays. Les officiers du SECED accomplissent d'autant mieux cette mission en quelques heures que le dispositif est déjà existant. L'opération avait été montée dans le plus grand secret et avait reçu le nom d'opération Promesa . Même Carrero n'était pas au courant de son existence, alors que l'opération avait débuté bien des mois avant son assassinat. La finalité de cette opération était de parvenir à créer des canaux de communication entre différents groupes politiques qui, comme une bonne partie des membres de la direction du SECED, pressentaient avec angoisse la catastrophe à laquelle l'immobilisme buté du régime pouvait mener l'Espagne.

Santiago Carrillo, le secrétaire général du PCE clandestin, dit avoir été appelé, juste après l'attentat, par un officier du nom de García López, nom du chef de l'état-major, le général Manuel Díez Alegría. Celui-ci veut vérifier que le PCE condamne bien l'attentat et, d'autre part, tient à rassurer Carrillo sur le fait qu'il n'y aura pas de représailles anticommunistes, notamment à Madrid, car l'armée a pris les mesures nécessaires pour l'empêcher.  García López est l'homme de la situation : il entretient de très bonnes relations avec les officiers les plus « démocrates », tout comme avec les services espagnols et américains. Diez-Alegría, lui, a toujours nié avoir contacté Carrillo.

La vengeance : l'assassinat d'« Argala »

Le 21 décembre 1978, le véhicule d'« Argala  » fait l'objet d'un attentat à Anglet (Pyrénées-Atlantiques). C'est ainsi que s'accomplit le serment de vengeance de quelques officiers espagnols suite à l'attentat contre Carrero Blanco. Un membre du commando, un officier surnommé « Léonidas », explique les motivations de l'attentat : «  Nous n'avons jamais compris que le gouvernement amnistie les gens qui avaient attenté à la vie de don Luis Carrero. C'est pourquoi, à la suite de l'attentat contre Argala, on s'est senti apaisés. Nous avions accompli notre devoir et avions fait justice à notre amiral  ».

En 1977 en effet, à la suite de l'amnistie générale concédée par le gouvernement de l'UCD et bénéficiant également aux meurtriers de Carrero Blanco, « Léonidas » rejoint un groupe de 7 officiers ayant pour projet de venger l'assassinat du chef du gouvernement ; une idée conçue par des frères d'armes de l'amiral, des officiers de Marine. Le choix d'« Argala  »   comme cible de cette opération se justifie, aux yeux du commando, par le fait que le dirigeant etarra a été «  l'auteur matériel  » de l'attentat, celui qui, selon « Léonidas » aurait activé la charge explosive. La vengeance a lieu cinq années et un jour après l'attentat de la rue Coello.

Dans le commando, apparaissent également des figures nettement plus troubles : Jean-Pierre Chérid (ex-membre de l'OAS et futur chef d'un des commandos des GAL - Grupos Antiterroristas de Liberación - qui séviront bientôt au Pays basque français), José María Boccardo (argentin et membre de l'organisation terroriste Triple A ) et Mario Ricci (néo-fasciste italien, membre d' Avanguardia Nazionale ). Ils forment le second noyau du groupe, celui qui se charge de la préparation de l'attentat,à savoir de localiser et de surveiller « Argala  » . Ils cherchent également plusieurs maisons à Anglet qui puissent servir de « couverture » et de refuge. Le premier noyau du groupe comprend, quant à lui, sept militaires (trois de la Marine, un de l'armée de l'Air, deux de l'Armée de terre, un de la Guardia Civil ) et un civil. Sur un des trois marins, l'un est du SECED, un autre du service de renseignement naval et le dernier du Haut état-major. C'est  l'officier de Marine Pedro Martínez - « Pedro le Marin » - qui se procure les explosifs, qu'il serait allé chercher sur la base américaine de Torrejón ou de Rota ; les Américains n'auraient pas su à quoi ils allaient servir,  à moins qu'ils n'aient fait là à leur ami « Pedro le Marin » une faveur personnelle.

« Argala » est localisé en mai ou juin 1978. Il aurait pu être éliminé avant le 20 décembre. Cependant, le commando tient à la charge symbolique de la commémoration de la date exacte de la mort de Carrero. Mais le 20 décembre 1978, « Argala » ne sort pas de chez lui. Il est malade, au lit avec de la fièvre. Le commando pense avoir été repéré, craint que quelqu'un n'ait parlé. Le groupe est pourtant totalement clandestin et ne compte aucun soutien en France. Il a entièrement autofinancé l'opération et dispose d'armes provenant de Belgique, des Browning achetés à l'endroit même où les etarras se procuraient leurs armes...

Finalement, le 21 décembre, « Argala » sort de sa maison et monte dans sa voiture. La Renault 5 explose. C'est un capitaine de la Guardia Civil, expert en explosifs, qui a placé la charge sous le véhicule d'« Argala » et non pas Jean-Pierre Chérid [10]. Chacun, au sein du commando, veut avoir l'honneur d'être un protagoniste essentiel de la vengeance.

Après la mort d'« Argala », les membres du commando quittent le théâtre des opérations et reviennent en Espagne selon des itinéraires différents, afin de déjouer toute surveillance. La majeure partie d'entre eux part vers Paris, d'autres choisissent Nantes et Bordeaux ; les hommes « se mettent au vert » en attendant que la situation s'apaise.

Une fois de retour en Espagne, le commando se réunit dans un restaurant de Madrid pour fêter le succès de l'attentat. Celui-ci est revendiqué par le Batallón Vasco Español (Bataillon basque espagnol/BVE), car les membres du groupe sont tous liés à différents mouvements terroristes d'extrême-droite : BVE, ATE ( Anti-terrorismo ETA ), Triple A ( Alianza Apostólica Anticomunista ). Ce ne sont là que des sigles, des noms utilisés selon les besoins. On se trouve là au cœur de la « guerre sale » qui culminera avec les GAL. Mais il n'y a alors aucun gouvernement ni ministère derrière le groupe. Le chef des opérations spéciales du SECED, Andrés Casinello - (le «  grand blond  » comme l'appelle le commando), ne semble pas avoir été au courant des intentions d'attentat du groupe ; il manifestait alors sa volonté qu'aucun de ses hommes ne participe à aucune action « parallèle ». Aux yeux de « Léonidas », le BVE et les GAL ont été des structures totalement distinctes : «  Nous n'étions soutenus par personne et nous avons agi par patriotisme. Pour ce qui est des GAL, le gouvernement était derrière les actions et, en plus, ils agissaient tous pour de l'argent ».  

L'action du commando qui a assassiné « Argala » ne serait donc pas tout à fait classifiable dans la même catégorie que les exactions des GAL [11]. Mais cet assassinat, même s'il est évidemment « ciblé » et dépourvu de toute motivation lucrative,  revêt déjà tous les traits, sombres et imprécis, de cette « guerre sale » qui ensanglantera, entre autres, le Pays basque français dans les années 1980.



  • [1] Ce prêtre était connu de la CIA. Il devait mourir sous le nom d'« Iñaki Garrate Zarralde » en novembre 1977 au Salvador, aux côtés de guérilleros sandinistes.
  • [2] Service central de documentation, principal service de renseignement espagnol de 1972 à 1977.
  • [3] Auteur d'un livre intitulé Renseignement et services secrets dans l'attentat contre le président Carrero Blanco.
  • [4] Il avait construit la « prison du peuple » où devait être, dans un premier temps, séquestré Carrero, qu'il avait prévu d'enlever.
  • [5] Alto Estado Mayor , Haut état-major des armées.
  • [6] Général de division.
  • [7] Une des grandes figures de l'agence de renseignement américaine et qui intervint aux côtés de Kissinger dans l'orientation de la politique américaine en Espagne.
  • [8] La recomposition de la démocratie avait conduit le PCI au gouvernement, aux côtés des démocrates-chrétiens et des socialistes.
  • [9] Centre supérieur d'information de la Défense, nouveau nom des services espagnols ayant succédé en 1977 au SECED.
  • [10] Il mourra à Biarritz en 1984 en voulant faire de même sous la voiture d'un etarra.
  • [11] Lesquels, entre autres tares de commandos de «  bras cassés  », prendront pour cibles des personnes en réalité totalement étrangères à l'ETA.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement
21 boulevard Haussmann, 75009 Paris - France
Tél. : 33 1 53 43 92 44 | Fax : 33 1 53 43 92 92 | Contact