
Notes historiques
Napoléon et le renseignement Dans sa somme sur les rapports entre renseignement et guerre [1], l'historien militaire John Keegan affirme que le renseignement, quelle que soit sa qualité, ne mène pas nécessairement à la victoire et, dans une acception tout à fait clausewitzienne, rappelle que seule la force compte. Depuis Clausewitz justement, la guerre napoléonienne est comprise comme offensive ; c'est une guerre d'attrition où seule l'annihilation de l'adversaire peut offrir la victoire. A y regarder rapidement, maximes impériales à l'appui - qui « disséminées au hasard, paraissent être, d'une part le fruit de son imagination vive et ardente ; de l'autre le résultat de ses médiations dans les mémoires du XVIIe et XVIIIe siècles et (...) dans ceux de ses généraux » [2] -, il est clair que Napoléon avait une vision assez réduite de ce que pouvait être le renseignement :
« Reconnaître lestement les défilés et les gués, s'assurer des guides sûrs, interroger le curé et le maître de poste, avoir rapidement des intelligences avec les habitants, expédier des espions, saisir les lettres de la poste, les traduire, les analyser ; répondre enfin à toutes les questions du général en chef, lorsqu'il arrive à la tête de l'armée : telles sont les qualités que doit avoir un bon général d'avant-poste » [3].
Cette cinquante-sixième maxime se résume en fait à une définition de la reconnaissance d'avant-poste, comme aurait pu l'écrire Antoine Fortuné de Brack [4]. Aussi, pour avoir une idée plus précise de la pensée impériale en matière de renseignement, convient-il de se pencher sur la définition du bon général, dressée par Antoine-Henri Jomini :
« Un général ne doit rien négliger pour être instruit des mouvements de l'ennemi, et employer à cet effet des reconnaissances, des espions, des corps légers conduits par des officiers capables, enfin des officiers instruits chargés de diriger aux avant-gardes les interrogatoires des prisonniers » [5] .
Cet officier d'état-major suisse, au service de la France jusqu'en 1813, avait pu observer Napoléon en action au sein de l'état-major de la Grande-Armée, pendant les campagnes d'Allemagne (1805), de Prusse (1807), d'Autriche (1809) et de Russie (1812). Il a assisté aux premières loges à cette « étincelle morale » dont parlait l'Empereur à Sainte-Hélène, « résultat d'un instant, d'une pensée (...) des combinaisons diverses » et qui décidait du « sort [de chaque] bataille » [6]. Ses réflexions sur les moyens « de bien connaître les mouvements de l'ennemi » , il les a puisées dans la pratique impériale analysée au plus prêt, empiriquement. Rappelant « qu'il [fallait] néanmoins se défier de ces moyens et ne pas trop y compter pour la combinaison de ses opérations » , il assurait néanmoins « qu'en multipliant des renseignements quelque imparfaits et contradictoires qu'ils soient, on parvient souvent à démêler la vérité du sein même de leurs contradictions » . Fort de son observation de cet illustre modèle, il pouvait
« garantir que dans ce cas, rien de bien imprévu ne pourra venir le surprendre et lui faire perdre la tête comme cela arrive si souvent : car à moins d'être tout à fait incapable de commander une armée, on doit être en état de faire les suppositions les plus probables sur ce que l'ennemi entreprendra, et adopter d'avance un parti sur l'une ou l'autre de ces suppositions qui viendrait à se réaliser. Je ne pourrais trop le répéter, c'est dans de pareilles suppositions, bien posées et bien résolues, qu'est le véritable cachet du génie militaire » [7].
Ces « suppositions les plus raisonnables » reposaient, pour Napoléon, sur une appréhension globale, tant politique qu'économique et culturelle, du combat, sur une intelligence de la guerre qui confinait à ce que l'on devait appeler plus tard le renseignement stratégique .
Napoléon était un adepte de l'approche historique en matière de stratégie - même si le mot était entré récemment dans le vocabulaire militaire, il ne fit jamais partie de celui de l'Empereur. Chaque campagne faisait l'objet d'une préparation intellectuelle de la future zone d'opération. L'époque n'étant pas encore aux services permanents de renseignement, cette mission dépendait des différentes institutions civiles et militaires gouvernementales. La constitution d'un aréopage de savants pour l'expédition d'Egypte répondait autant à un besoin idéologico-politique [8] qu'à une nécessité d'information manquante ou ancienne [9].
Plus généralement, l'Empereur conservait les réflexes du général Bonaparte et commençait toujours sa planification par une prise de connaissance de la littérature lui permettant de se faire une idée de l'ennemi qu'il allait affronter et des théâtres de batailles idéaux. Les opérations devant se dérouler dans la plaine germano-polonaise ou dans le nord de l'Italie, où les puissances européennes se faisaient une guerre multi-séculaire, les informations ouvertes ne manquaient pas. Napoléon possédait ainsi une connaissance approfondie des campagnes de Frédéric II de Prusse, auquel il rendit à plusieurs reprises hommage et dont il parla longuement à Sainte-Hélène [10].
Napoléon était passionné de lecture et avait développé une capacité à lire rapidement autant qu'une curiosité sans borne. Tous les témoignages rapportent que l'Empereur ne lisait jamais un livre en entier, toujours à la recherche d'une information qu'il trouvait tout de suite et ne l'oubliait jamais. Les ouvrages d'histoire, de géographie, de religion, de droit qu'il dévorait étaient le plus souvent liés à ses centres d'intérêts politiques et militaires du moment, sans qu'il négligea de se détendre l'esprit par des livres plus légers de théâtre, de poésie et des romans. La frénésie impériale de lecture se poursuivait en campagne, où une bibliothèque « portative » de plusieurs centaines d'ouvrages suivait Napoléon [11]. A cela s'ajoutaient les rapports de lecture réalisés par le bibliothécaire personnel de l'Empereur, Louis-Madeleine Ripault (1799-1807), puis Antoine-Alexandre Barbier (1807-1814) ; l'un venait de l'Institut d'Egypte, l'autre du Conseil d'Etat. Depuis le 23 juillet 1801, le bibliothécaire personnel remettait chaque jour à Napoléon une analyse du contenu des journaux quant à la politique, la religion et l'esprit public.
Bien avant sa structuration officielle de 1808, le Cabinet de Napoléon était déjà un centre vers lequel remontaient toutes sortes de renseignements. Les bulletins de police envoyés par le ministre de la Police générale [12], le préfet de police de Paris, la police aux armées et celle particulière au Cabinet, les lettres interceptées par la Poste de Paris et transmises par le directeur général des Postes [13], les livrets de la Guerre [14], de la Marine [15] et des armées étrangères [16], la traduction de journaux étrangers [17] nourrissaient quotidiennement la réflexion stratégique impériale. Ils formaient une analyse politique, économique et militaire de l'état de l'Empire et des menaces qui le visaient. L'Empereur était le seul destinataire de ces informations, bien que Fouché, ministre de la Police, chercha à introduire un agent dans le « cabinet noir » de la Poste [18].
Cette organisation perdurait à la guerre ; elle était simplement doublée par les structures de l'Etat-Major général, confiée à Louis-Alexandre Berthier, du 25 mars 1796 au 20 avril 1814. Cet ancien élève de l'Ecole royale du Génie de Mézières devenu officier général d'état-major et ministre de la Guerre jusqu'en 1807 [19] avait toutes les qualités pour seconder Napoléon, qui se suffisait à lui-même pour diriger l'armée. Néanmoins, l'Etat-Major général hébergeait le 4e bureau, chargé de la police et de la partie secrète ; dépendent de lui « tout ce qui a rapport aux espions, aux correspondants secrets ou renseignements particuliers que l'on peut désirer ou se procurer » , et aux « prisonniers de guerre faits dans chaque affaire » [20]. Cette organisation se retrouvait déclinée dans les états-majors divisionnaires, avec cette différence que la « partie secrète » dépendait directement du chef d'état-major, qui la confiait en général à son adjoint ; journellement, les informations recueillies devaient toutefois être adressées au chef d'Etat-Major général, donc à la « partie secrète » qui assurait ainsi pour la durée de la campagne une centralisation du renseignement. Si elle ne perdurait pas pendant le temps de paix, le « plan de renseignement » tactique incombant à ce bureau semblait fixé une fois pour toute.
« A cet égard les questions les plus importantes à faire sont :
1e Où sont les quartiers généraux en chef ou divisionnaires de l'ennemi ?
2e Sur quel point y a-t-il des généraux, quels sont leurs noms, leurs grades, leur caractère etc. ?
3e Où est le parc d'artillerie et la réserve de cavalerie, et quelle est leur composition ?
4e Quels sont les noms et la force des corps qui sont dans chaque ville, village, camp ou bivouac, si ce sont des troupes nationales ou étrangères et notamment combien il y a de pièces de canon sur chaque point ?
5e Si l'ennemi concentre ses troupes ou les divise ?
6e Quelles sont les mesures que prend l'ennemi pour ses vivres, pour ses transports, pour ses hôpitaux, attendu que ces renseignements feront connaître s'il compte occuper long temps ses positions et s'il dispose un mouvement offensif de manœuvre ou rétrograde ?
7e Comment les troupes sont nourries, vêtues, soldées, si elles sont contentes, quelle est la proportion des malades, quelles sont les maladies régnantes, quelle est la mortalité etc. ?
8e Si l'ennemi fait mouvoir ses troupes, s'il les meut de jour ou de nuit par masses, corps ou détachements, parce que ces détails feront juger s'il manœuvre pour gagner du temps ou pour donner le change sur les mouvements qu'il projette ?
9e S'il attend des renforts, quels sont ces renforts, d'où ils viennent et quand on les attend ?
10e Si l'on passe fréquemment des revues de troupes, si ces revues sont d'inspection ou de manœuvres, si elles se font par division ou par corps ?
11e Si l'ennemi fait faire des travaux de fortification, quels sont les points qu'il retranche, comment il les retranche, combien il y a d'ouvriers sur chaque point ? » [21]
Le 5e bureau de l'Etat-Major général, « topographique ou des ingénieurs-géographes » , avait une mission de renseignement plus stratégique, et donc plus permanente. De septembre 1804 à avril 1814, Louis-Albert-Guislain Bacler d'Albe [22] en était le dirigeant ; son importance dans le processus d'information était telle qu'il commandait également le bureau topographique du Cabinet impérial, hiérarchiquement supérieur à son homologue militaire [23]. De fait,
« aucun autre officier, y compris Berthier, ne nous semble avoir été associé d'une façon si intime au travail de pensée de Napoléon. A ce titre, Bacler d'Albe a tenu dans l'Etat-Major impérial une situation unique : seul, il a rempli auprès de Napoléon celles des fonctions d'Etat-Major qu'on doit considérer comme les plus élevées et qui consistent à préparer la décision du Chef » [24]
Cette permanence témoignait de l'importance que Napoléon, ancien officier d'artillerie, accordait à la géographie. « La parfaite connaissance du terrain [étant] d'une importance majeure à la guerre » [25], il avait besoin d'un officier qui centraliserait cette information cruciale pour initier un plan d'opération. Afin de faire mouvement à une armée sans cesse plus importante - qui compta en juillet 1812 quelque cinq cent soixante mille hommes - une connaissance préalable et détaillée du terrain, des positions de l'ennemi, des communications et des cours d'eau était nécessaire. De même, une information spécifique sur les approvisionnements - bétail, céréales -, les magasins de stockage, les moyens de transport et les étapes devait être réunie.
Pour cela, l'Empereur était obligé de s'en remettre aux services d'outils plus spécialisés. Pour les données purement géographiques, le Dépôt de la guerre était l'établissement le plus adéquat. L'arrêté du 15 prairial an VIII (1er juin 1799) en avait un instrument chargé de
« recueillir et classer l'historique des faits et mouvements des armées avec les plans et cartes y relatifs, de faire travailler à la formation, copie et envoi des cartes, plans itinéraires, reconnaissances et mémoires militaires utiles aux opérations des armées » [26].
Pour mener à bien cette mission, le Dépôt s'organisait en deux parties, l'une topographique [27] et l'autre historique. Alors que la seconde témoignait d'un désordre résultant des bouleversements de la Révolution, la première assuma péniblement sa fonction de documentation nécessaire à l'élaboration des plans d'opération jusqu'en 1808. Après Brumaire, la reprise en main avait d'abord porté sur les méthodes de classement et de recherche de l'information, ainsi que sur le renforcement de la bibliothèque [28]. Ensuite, après qu'il eut décidé de reformer le corps des ingénieurs-géographes et de l'organiser militairement (1808-1809) [29], Napoléon se dotait d'un outil de renseignement réellement opérationnel, c'est-à-dire apte à répondre à ses besoins. Sa correspondance avec Berthier et avec les chefs des différentes armées de l'Empire comptait une centaine d'instructions d'ordre topographique. Aux lendemains de sa victoire sur l'Autriche, en août1809, Napoléon édictait une véritable norme de recueil de l'information géographique :
« Une méthode précise est la seule qui convienne à l'Empereur. On annoncera la longueur des chemins et leur largeur, leurs qualités ; on dessinera exactement les détours des chemins, qui souvent ne peuvent s'expliquer que par la bizarrerie du terrain. Les rivières doivent être aussi tracées et mesurées avec soin, les ponts et les gués marqués. Le nombre des maisons et des habitants des villes et des villages sera indiqué. Autant que possible, on cotera les hauteurs des collines et montagnes, afin qu'on puisse facilement juger les points dominants ; ces cotes ne doivent être que relatives entre elles. On ne peut sur ce point, et sur beaucoup d'autres, entrer dans des détails trop minutieux ; mais il faut exprimer toujours de la manière la plus simple comment la chose se peint à l'œil et à l'observateur. (...) Il y aura une échelle constante pour tous les dessins » [30].
Les officiers du génie, les généraux de cavalerie et les aides de camp qui se voyaient régulièrement chargés de telles reconnaissances devaient également, bien qu'ils ne fussent pas ingénieurs-topographes, se conformer à de telles exigences de précision. Napoléon n'en était pas dupe, aussi insistait-il parfois pour que le cavalier fut accompagné d'un ingénieur ; « il ne s'agit pas d'un contrôle de leur part, ils constituent une seconde voie d'information » [31]. Systématiquement, avant une entrée en campagne, des officiers confirmés étaient envoyés sur les avants de l'armée, sinon au-delà des lignes ennemies. La plus connue étant celle de l'été 1805 : pour préparer sa carte du théâtre des opérations, Napoléon envoya le général Murat, sous le nom de « colonel Beaumont » , accompagné d' « un officier parlant allemand ou un secrétaire » fourni par le préfet de Mayence « sans que l'officier (...) sache » l'objet réel de la mission ; il s'agissait pour Murat de saisir « l'ensemble du pays, la largeur des rivières du pays, et ce dont il pourra avoir besoin » , depuis Francfort jusqu'aux lisières de la Bohème [32]. Depuis Munich, le général Bertrand se voyait assigner « une reconnaissance en règle » de la même zone [33].
Le général Savary, dont le « goût pour la petite guerre » [34] le prédestinait à ce genre de mission, était de toutes les reconnaissances confidentielles depuis 1795 jusqu'à sa nomination au ministère de la Police, en 1811. Sa renommée était telle qu'au lendemain de la victoire d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, on soupçonna le generalmajor autrichien Franz von Weyrother, chef d'état-major austro-russe, de lui avoir vendu le plan de manœuvre, profitant du séjour de Savary comme parlementaire au camp allié [35]. D'autres officiers furent affectés aux missions de février et septembre 1806, en Pologne et en Prusse. Le port d'une lettre à un souverain était aussi l'occasion de recueillir des informations à caractère militaire. La mission de Bertrand était de celle-là. Il en allait de même pour les généraux Claude Gardane et François-Nicolas Haxo, envoyé en 1807 l'un Téhéran [36], l'autre en Turquie d'Europe [37], et le capitaine Vincent Boutin, l'année suivante en Alger [38]. Sous couverture d'agent des relations commerciales, il repartit en 1811 pour le Levant, mais fut assassiné par la secte des Assassins quatre ans plus tard, sur le chemin du retour [39].
Pour la connaissance des forces ennemies, l'Empereur s'en remettait depuis l'été 1805 [40] aux services diplomatiques. Recevant un état du « mouvement des vaisseaux ennemis » , il demanda « un pareil travail sur les forces anglaises de terre. La même personne chargée du mouvement des flottes devra être chargée par vous de faire les mêmes états pour moi sur cet objet, et de tenir une boite à compartiments pour tous les mouvements de l'armée anglaise de terre y compris l'artillerie, et en réservant des places pour les mouvements des généraux et officiers d'état-major » . Ce travail devait lui être adressé. Il ne servit pas, le projet de descente en Angleterre ayant été abandonné au profit d'une campagne en Allemagne. Un état militaire russe fut alors demandé aux légations françaises en Prusse, en Autriche, en Pologne et en Turquie. Pour « mettre de la régularité dans [s] on travail des relations extérieures » , Napoléon demanda le 28 février suivant que lui fussent communiquées « toutes les lettres de [s] es ambassadeurs et agents des relations extérieures » , ainsi que « la traduction des journaux anglais et étrangers, et, lorsqu'ils ne contiendront rien d'important, seulement la note de leur arrivée et leur date » [41]. Ces données servaient à actualiser les livrets des armées étrangères.
Dans les mois qui suivirent, le ministère des Relations extérieures se dota d'un Bureau de la statistique extérieure [42]. Son fonctionnement est assez méconnu et la relation déplorable qu'en fait Bourrienne ne semble pas des plus crédibles [43] ; à peine peut-on dire qu'au printemps 1811, il était dirigé par l'auditeur au Conseil d'Etat, Elizabeth-Louis-François Lelorgne d'Ideville, un secrétaire-interprète attaché au bureau des Consuls, puis au Relations extérieures (il était ainsi à Erfurt, en septembre 1808, secrétaire de Hugues B. Maret [44], secrétaire d'Etat [45]). Il en fait une sorte de « cabinet noir » alors qu'il n'était tout au plus qu'un bureau d'analyse des dépêches diplomatiques et des publications étrangères quant aux compositions et aux mouvements des troupes militaires. Elles étaient compilées en des bulletins transmis journellement à l'Empereur et périodiquement au sein du livret des armées étrangères. En campagne, cette information était systématiquement mise à jour, permettant à Napoléon de connaître l'état des troupes ennemies aussi bien que des siennes ; le souverain prenait en effet « plus de plaisir à [la] lecture » mensuelle des états de ses troupes et « flotte, ce qui forme une vingtaine de gros livrets (...) qu'une jeune fille n'en prend à lire un roman » [46]. Ainsi se faisait-il une idée de « l'état de l'échiquier » [47].
Le Bureau de la Statistique extérieure compilait également pour Napoléon un renseignement d'intérêt général - politique, commercial, financier, intrigues curiales, opinion publique - sur les pays européens. L'Empereur regardait les ambassadeurs comme des espions et ne se priva jamais de les enjoindre à lui fournir de telles informations. Mais il fit également placer « à Turin, à Gênes, à Florence, à Rome, à Amsterdam, à Hambourg, et peut-être dans quelques autres villes de l'ancienne France » , comme employés de banque ou de commerce, des agents du « cabinet noir » de la Poste de Paris. A l'insu du personnel français, « hormis des directeurs de la poste, qui en seraient les commissaires » , ils devaient ouvrir les correspondances et transmettre ensuite « leur travail au directeur général » des Postes, à Paris [48].
Les commandants militaires en opération ou en stationnement en Europe devaient également établir des espionnages, les moins habiles se voyant parfois conseiller : « Un bon chef d'espionnage vous serait nécessaire [49] » . Combien même Napoléon enjoignit son fils adoptif, Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, de n'ajouter « aucune foi aux espions, il y a plus d'inconvénient que d'avantage à en avoir » [50], il en fit un usage intensif.
« Ces espions ne sont pas des agents du Gouvernement, ne sont pas des fonctionnaires publics, ne sont pas même à la rigueur chargés de missions : ce sont des hommes qui sont là comme Français, qu'on paye comme l'on veut, et qui écrivent ce qu'ils veulent » [51].
Ils servaient aussi bien à recueillir de l'information qu'à accomplir des manœuvres de déception. La plus connue est naturellement celle de Charles-Louis Schulmeister infiltrant l'état-major du maréchal Mack et permettant la reddition de la place-forte d'Ulm, verrou sur la route de Vienne, en 1805 [52]. D'autres eurent lieu régulièrement, contre les agents anglais en Allemagne ou bien contre les représentants du comte de Provence. On se souvient de l'enlèvement du « consul » Sir George Rumboldt, « que Napoléon fit saisir à Hambourg, et que Frédéric [de Prusse] , protecteur de la neutralité du nord de l'Allemagne, l'obligea de rendre » en octobre 1804 [53]. Cette opération « spéciale » digne d'une autre époque n'était que le résultat d'une série de manœuvres contre les conspirateurs agissant pour le compte de l'Angleterre dans la plaine germano-polonaise ; vingt-huit communications de ce genre se retrouvent dans la correspondance impériale [54]. Méhée de la Touche intoxiqua ainsi le consul anglais de Munich, Sir Francis Drake [55].
Une lettre de l'Empereur à son ministre des Relations extérieures, Maret, du 20 décembre 1811, montrait bien les méthodes qu'il privilégiait pour obtenir des renseignements :
« Ecrivez en chiffres au baron Bignon que, si la guerre avait lieu, mon intention est de l'attacher à mon quartier général et de le mettre à la tête de la police secrète comprenant l'espionnage dans l'armée ennemie, la traduction des lettres et pièces interceptées, les rapports des prisonniers, etc. ; qu'il est donc nécessaire que, dès aujourd'hui, il monte une bonne organisation de police secrète ; qu'il faudrait qu'il eût deux Polonais parlant bien la langue russe, militaires, ayant fait la guerre, intelligents, et dans lesquels on pût avoir confiance, connaissant l'un la Lithuanie, l'autre la Volhynie, la Podolie et l'Ukraine, et un troisième parlant allemand et connaissant bien la Livonie et la Courlande. Ces trois officiers seront chargés d'interroger les prisonniers. Ils devraient parler parfaitement le polonais, le russe et l'allemand. Ils auront sous leurs ordres une douzaine d'agents bien choisis, lesquels seront payés suivant les renseignements qu'ils donneront. Ils devraient également être en état de donner des éclaircissements sur les endroits où passerait l'armée. (...) En commençant cette organisation, les trois agents de correspondance devront avoir des agents sur les routes de Pétersbourg à Vilna, de Pétersbourg à Riga, de Riga à Memel, sur les routes de Kiev, et sur les trois routes qui, de Bucharest, conduisent à Saint‑Pétersbourg, à Moscou et à Grodno ; en envoyer à Riga, à Dunabourg, à Pinsk dans les marais, à Grodno, à donner l'état de situation des fortifications jour par jour. Si les renseignements sont satisfaisants, je ne regretterai pas une dépense de 12 000 francs par mois. Pendant la guerre, les récompenses pour ceux qui donneront des avis utiles à temps seront indéterminées. Il y a parmi les Polonais des hommes qui connaissent les fortifications et qui peuvent, de ces différentes places, bien indiquer l'état où elles se trouvent [56] . »
Etrangement, ces instructions ressemblaient à celles adressées en nivôse an XI (janvier 1803) à Jean-François Galon-Boyer, ci-devant sous-chef du bureau des archives du ministère des Relations extérieures. Cet ancien agent du Conseil exécutif provisoire [57] reprenait du service à Varsovie pour
« recueillir des renseignements précis qui (...) manquent sur l'état militaire qu'entretiennent (...) les trois cours d'Autriche, de Russie et de Prusse (...) . Arrivé à Varsovie, son premier soin en se faisant connaître comme homme de lettres, négociant voyageur ou sous toute autre rapport qui puisse attirer la confiance, sera de se former des connaissances utiles et de se lier avec les personnes qui par leur position et leurs rapports pourront le plus avantageusement servir aux biens de ses observations (...) . Sa correspondance sera exacte et suivie. Il devra l'apurer et la fera passer sous le couvert d'un négociant dont le nom lui sera donné et qui sera d'ailleurs chargé de lui faire passer les fonds nécessaires » [58] .
Cette mission s'acheva en juillet 1804 et servit plus à surveiller les agissements du comte de Provence qu'à apporter un renseignement d'intérêt militaire. Toutefois, ces instructions mettaient en évidence une constante du renseignement impérial, la pénétration des sociétés visées afin de recueillir des informations.
Bien souvent, dans la conception napoléonienne du renseignement - surtout après les campagnes d'Espagne (1808-1814) et de Russie (1812) -, « le vice (...) n'avait point été dans les personnes, mais bien dans les choses » [59]. Ainsi, l'action du « cabinet noir » n'était un secret pour personne. Tous les pays européens pratiquaient le viol des correspondances et les diplomates se gardaient de rien écrire de confidentiel, à moins de ne le confier à un messager confidentiel. Certes, « tel envoyé d'une petite puissance, admis dans l'intimité de l'ambassadeur [d'une plus grande], faisait passer le lendemain ce renseignement sous les yeux de l'Empereur, en croyant le transmettre bien mystérieusement à sa cour » [60]. Ainsi furent découvertes les fuites du ministère de la Guerre en direction de la Russie en février 1812. Mais les missives pouvaient également avoir été écrites en sachant qu'elles étaient lues, et ainsi participer à une opération d'intoxication [61].
Les risques de mauvaises analyse de l'information étaient également grands. Au moment où Napoléon pensait affronter le gros de l'armée ennemie à Iéna, parce qu'incomplètement renseigné, le 14 octobre 1806, l'aile droite commandée par Davout, pourtant pas novice en matière de recueil et d'analyse de l'information, dut attaquer les troupes commandées par le roi de Prusse à Auerstadt. La même chose, avec des conséquences plus graves quant au salut de l'Empire, devait encore se dérouler à Waterloo, neuf ans plus tard. Au lieu de Grouchy, ce fut Blücher que Napoléon vit déboucher sur son aile droite, caché dans la fumée de la bataille... De même, l'Empereur éludait, comme souvent les responsables politiques et militaires lorsque le renseignement ne correspond pas à leurs vues, certaines informations à lui soumises. Ainsi, en avril 1811, Bacler d'Albe se vit adresser par le Dépôt de la guerre une Description géographique et statistique de la Russie , réalisée d'après des traductions françaises des ouvrages allemands parus deux ans plus tôt. Reçut fraîchement par le bureau topographique du Cabinet, ce travail
« dissipait les trois illusions qui allaient perdre Napoléon : croyance que les serfs se soulèveraient contre le tsar dans certaines régions à l'arrivée de la Grande Armée ; tentative de faire dévaluer la rouble en fabriquant de faux billets ; méconnaissance du climat » [62].
Enfin, la bonne organisation impériale ne pouvait pas s'affranchir des limites techniques de son époque. Pendant les campagnes de Prusse (1807) et d'Autriche (1809), des comptes-rendus de reconnaissance, répondant parfaitement à la commande napoléonienne « quant à l'exactitude et à la perfection » , arrivèrent trop tardivement pour être utilisés, soit qu'ils étaient devenus obsolètes, soit qu'ils n'étaient plus d'actualité. De même, la qualité du travail des ingénieurs-géographes pendant ces opérations s'était souvent bornée à faire
« connaître plus en détail le pays parcouru par l'armée, ou tout au plus à transmettre par la levée des champs de bataille l'image de ces théâtres de la gloire de l'Empereur. Il semble cependant que leur objet principal devrait être de devancer l'armée pour observer dans ses plus petits détails la nature et les ressources u pays dans lequel elle va se porter » [63].
En précisant que ces travaux devaient « parvenir (...) au général en chef qui, informé par eux, serait toujours en état de se décider sur-le-champ » , l'auteur de ce rapport sous-entendait qu'une masse suffisamment importante de l'information échappait néanmoins à l'Empereur. Cette affirmation n'était pas sans rappeler le jugement du baron Pasquier, conseiller d'Etat nommé préfet de police de Paris en 1810 :
« Une des plus graves difficultés (...) ressortait du contrôle perpétuel de cinq à six police dont plusieurs marchaient et agissaient en rivalité les unes des autres (...) . Puis on avait à se défendre des avis donnés par les correspondances secrètes dont le nombre n'a jamais été bien connu et par les bulletins particuliers » [64].
En plus du retard et de la rétention de renseignement, il fallait compter avec les conditions normales des activités de renseignement en territoire ennemi. Des correspondances pouvaient être interceptées. Des codes pouvaient être cassés, comme au printemps 1811, puis en août 1812 en Espagne [65]. Ainsi, durant les campagnes d'Espagne et de Russie, nombre d'ordres et de rapports ne parvinrent pas à destination. Ainsi, deux porte-manteaux adressés par le ministre de la Police au Secrétaire d'Etat furent-ils abandonnés au défilé de Vilna [66]. Dans de pareilles conditions fut perdu le livret de l'armée russe [67] ; lorsque l'état-major de cette dernière en prit connaissance, elle fut étonnée de sa justesse. Les agents diplomatiques pouvaient également se voir empêcher, non seulement d'obtenir des informations, mais tout simplement de remplir leur mission officielle. Désirant empêcher les Français d'apprendre le passage de la Prusse dans le camp austro-russe à la veille d'Austerlitz (2 décembre 1805), l'ambassade de Berlin fut mise en quarantaine, « toutes les voies de communication et d'information (...) fermées rigoureusement » [68] du 7 octobre au 9 décembre 1805. Ce ne fut que par une rumeur venant « de différentes petites cours d'Allemagne » que Antoine Laforest fut avisé de la signature du traité de Postdam, onze jours auparavant [69].
Enfin, il fallait tenir compte de la nature des combats. Depuis la campagne de 1796 en Italie jusqu'en Autriche en 1809, le renseignement impérial trouva des appuis auprès de certaines catégories de personnes, certes minoritaires, mais motivées idéologiquement. Ainsi l'avocat Ange Pico (1795-1797) et Francesco Tolli (1796-1800) en Italie, sous les ordres du capitaine Jean Landieux, chef de la « partie secrète » de l'armée d'Italie, ou encore Charles-Louis Schulmeister (1795-1809) en Allemagne, recruté par le chef d'escadron Savary. Ou encore les espions stipendiés du ministère des Relations extérieures, comme le naturaliste Auguste de Nerciat, Pater, Samadet, Lincoln, Mengaud, Baudus, en Allemagne (1797-1805), Pierre-Claude de Poterat [70], Certani, Marlingen et Cœffier en Autriche (1795-1802), ou Théodore Chemineau en Espagne (1807-1809) [71]. En 1813, alors que les restes de la Grande-Armée refluaient dans des relents de typhus, de tels hommes manquaient et Napoléon en était réduit à envoyer, et faire envoyer par le roi de Bavière son dernier allié, des « officiers blessés, très intelligents et parlant allemand » pour les Français, et « intelligents » pour les Bavarois, prendre les eaux de Carlsbad et Töplitz, et « observer tout ce qui se fait » [72]. Les agents prêts à se mettre au service de la France manquaient dorénavant, comme ils avaient manqué en Espagne et en Russie.
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Si l'on accepte la définition de Clausewitz du renseignement, à savoir « l'ensemble de la connaissance que l'on a de l'ennemi et de son pays, le fondement donc de nos plans et de nos opérations » [73], il est alors difficile de ne pas conclure que Napoléon avait été bien servi par ses ambassadeurs, ses aides de camp et ses généraux itinérants, ses espions et son « cabinet noir ». Pour bien cerner la conception napoléonienne du renseignement, il faut en revenir à Jomini, qui servit l'Empereur. La gestion de l'information était pour lui primordiale, aussi bien pour la guerre que pour la gestion d'une nation et d'un Empire. Selon Jomini, le renseignement était « précisément là une des causes qui rendent la théorie de la guerre si différente de la pratique [74] . » Mais Napoléon a bien démontré que, depuis son cabinet, toute une analyse stratégique du renseignement, civil, militaire, économique, culturel, se faisait. Une confusion se faisait parfois entre agents de recueil (hors espions) et agents d'exécution, tant au niveau militaire, pour les reconnaissances confidentielles, que civile.
Au niveau tactique, Napoléon était plus en phase avec le stratège prussien lorsqu'il affirme qu' « la plupart des renseignements sont faux » [75] ; Clausewitz renvoyait moins à un manque d'information qu'à la façon dont la distorsion et la surcharge d'information produiront de l'incertitude quant à la situation réelle. L'Empereur ne disait pas autre chose lorsqu'il écrivait :
« L'expérience vous apprendra la différence qu'il y a entre les bruits que l'ennemi répand et la réalité. Jamais, depuis seize ans que je commande, je n'ai donné de contre-ordre à un régiment, parce que j'attends toujours qu'une affaire soit mûre et que je la connaisse bien avant de faire manœuvrer. » [76]
Les ordres traitant de renseignement avoisinent les deux cent cinquante dans la seule Correspondance éditée par les soins de Napoléon III. Ils invalident le jugement de Clausewitz selon lequel « ce que la pénombre soustrait à une vision claire, c'est au talent qu'il incombe de le deviner, sauf à miser sur la chance » [77]. La chance de Napoléon, comme le souligne le général Lewal, fut d'avoir un « service d'état-major, au point de vue des informations, de la participation (...) et enfin de l'exécution des reconnaissances » [78], tant au niveau stratégique que tactique.
Naturellement, le fonctionnement ne fut pas toujours très bon. Des défaillances apparurent inévitablement. Elles résultaient pour partie des conditions de travail de l'époque. Il en allait ici des communications comme de la latitude laissée aux différents agents dans leurs pays d'affectation. Sans parler des temps de guerre et du rayonnement de la France en Europe, ni de la tentation, finalement universelle, de ne pas croire dans le renseignement reçu...