
Notes historiques
Les « mesures actives » soviétiques contre Pie XII Le but de cet article n'est pas de participer de quelque façon à ce que certains ont appelé les « Pius Wars » [1], mais de chercher une réponse sur leur origine. Nous ne parlerons pas du prétendu « silence » du pape le plus controversé de l'histoire récente, mais chercherons à déterminer comment le contexte de la Guerre froide offrit à cette histoire d'apparaître comme un vrai fait de la Seconde Guerre mondiale. Le plus étrange n'est pas ce qui s'est produit, mais que l'interrogation initiale sur ces « silences » soit apparue dans une pièce de théâtre de Rolf Hochhuth, Le Vicaire (1962). Depuis lors, critiques et défenseurs de Pie XII se sont opposés régulièrement dans les livres et les médias ; les premiers sont toujours parvenus à trouver un écho important dans la sphère publique. Il y a deux périodes principales dans les « Pius Wars » : le milieu des années 1960 et la fin des années 1990. Si la deuxième période est liée à une phase de médiatisation de la mémoire de la Shoah [2], la première est clairement liée à la Guerre froide.
Pendant cette première période, les « Pius Wars » se concentrèrent sur la politique du Saint-Siège pendant la Seconde Guerre mondiale. Personne n'a jamais suspecté que cette polémique faisait partie de la politique soviétique contre l'Occident en général, et l'Eglise catholique en particulier. L'offensive a commencé pendant le règne de Pie XII, avant 1958, mais s'est renforcée après la publication de la pièce de Hochhuth. Bien avant la Deuxième Guerre mondiale, le Saint-Siège avait considéré l'Union soviétique comme une menace, mais comme le déclara le frère jésuite Paolo Dezza en 1942, « Le danger communiste existe, mais actuellement le danger nazi est plus sérieux » [3]. Dans le climat de Guerre froide qui s'instaura juste après la victoire de 1945, le Saint-Siège était perçu comme un danger par Moscou. L'Union soviétique commença à diffuser une image négative du pape, ouvrant les « Pius Wars » . L'attaque se fondait sur des documents venant directement des archives de la Congrégation pour les affaires ecclésiastiques extraordinaires , au Vatican [4]. Ces dispositions initiales biaisèrent inévitablement la réponse du Saint-Siège parce qu'elle faisait face à une opération d'information soviétique.
Cette opération soviétique de désinformation peut être vue en deux temps, correspondant à deux modes d'action. La première série d'attaques apparut dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans la presse de Soviétique. La deuxième trouva son origine dans le milieu théâtral alternatif de Berlin-Ouest.
Dans son premier discours en allemand depuis la libération de Rome, Pie XII déclara aux supérieurs et aux étudiants du Collegio Germanico Ungarico , le 12 octobre 1944, qu'il suivait « les développements de l'Allemagne d'après-guerre avec amour et, au besoin, lui [donnerait] son aide [5] ». Ce souci papal était non seulement pour l'Allemagne, mais également pour la Pologne et la Hongrie, où l'Armée rouge menaçait l'Eglise catholique. Il promettait aussi d'être plus agressif contre l'Union soviétique, affirmant préparer une forte condamnation du communisme, clarifiant clairement son incompatibilité avec le catholicisme. Le message papal de Noël 1944, suivi de la publication de la condamnation dans l' Osservatore Romano , marqua le point de départ de la charge contre l'URSS. La guerre n'était pas finie et le Saint-Siège cherchait à jouer un rôle de médiateur entre la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l'Allemagne contre Moscou [6].
Le 31 décembre, le journal de Parti communiste d'Union soviétique, la Pravda , accusa le pape de faire l' « Apologie des crimes nazis » dans son message. Un mois plus tard, le 8 février 1945, le nouveau patriarche orthodoxe de Moscou, Alexis, accusait sur la radio publique soviétique Pie XII de fascisme, essayant d'excuser l'Allemagne pour ses crimes [7]. Ce type d'attaque fut à nouveau employé durant l'été 1949. D'abord, la Pravda estima que l'excommunication des communistes par le Pontife romain avait été dictée par la réaction internationale et qu'elle constituait un décret d'anathème contre « un tiers de l'humanité » [8]. Ensuite, à la veille d'une importante conférence en Union soviétique, le métropolite Nikolai, parlant au nom de l'église orthodoxe russe, dénonça le pape comme « antichrétien » et « agent de l'impérialisme américain [9] » .

Ces attaques médiatiques venant de l'Est, auxquelles tous les médias pontificaux, mais également les journaux occidentaux - comme les Times de Londres et de New York, mais aussi Le Monde et le Figaro - répondirent, dura jusqu'à la mort de Pie XII, le 9 octobre 1958. Elles montraient clairement la crainte soviétique des capacités pontificales en Europe de l'Est, mais étaient également le résultat des grandes pénétrations soviétiques de l'entre-deux-guerres [10]. Ainsi s'expliquait que le message de Moscou contre la Papauté fut soudainement repris par un périodique de New York, The Protestant . Dans son numéro de février 1945, il avait publié la déclaration de mille six cents ministres protestant et chefs religieux d'Amérique du Nord affirmant que le Vatican ne devait avoir aucune influence dans les discussions d'après-guerre, « puisque la papauté a jeté son poids dans la lutte humaine actuelle du côté des ennemis de la démocratie. » Adressée à Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline, négociants déjà à Yalta, la pétition répétait ce qui devait devenir un argument standard des attaques contre le pape et exigeait qu'aucun corps religieux, et plus particulièrement le Saint-Siège, ne prit part aux discussions sur l'après-guerre [11].
En plus des articles des Izvestia et de la Pravda , c'était la première fois que de telles accusations apparaissaient. Elles ne faisaient que rééditer une polémique similaire contre l'église catholique après la Première Guerre mondiale. Cette rhétorique anticatholique était habituelle aux Etats-Unis depuis le dix-neuvième siècle. Elle reprit au moment où la Seconde Guerre touchait à son terme. Une chose était cependant différente : The Protestant avait été une voix puissante dans le conflit contre le fascisme et l'antisémitisme aux Etats-Unis, sous la houlette d'un poète de gauche canadien, Kenneth Leslie. Son but était de servir à la diffusion des idées de la démocratie libérale, mais aussi d'être l'instrument de l'organisation des ecclésiastiques américains en une voie démocratique et efficace, et d'agir comme un lobby politique puissant. Mais The Protestant devait faire face à des difficultés financières, et tout au long de la période allant de 1939 à 1947, Leslie organisa des douzaines de dîners de bienfaisance. Un journal romain catholique décrivit en 1947 The Protestant comme un « Espoir rouge » et accusa Leslie de servir loyalement « le but de Moscou d'éliminer l'Eglise catholique, comme principal obstacle moral sur le chemin de la domination soviétique dans le monde » [12]. Finalement, The Protestant se vit asséner par le sénateur McCarthy « les coups les plus féroces » [13] et le droit de Leslie de travailler, sinon de résider, aux Etats-Unis lui fut retiré en 1949.
Les activités médiatiques soviétiques contre le Saint-Siège et les réponses des médias pontificaux changèrent de nature avec le temps. L'intense activité de la période 1945-1949 était liée à la mise en place des régimes soviétiques en Europe de l'Est. Les violentes attaques de la presse polonaise contre le pape Pie XII, accusé d'être le maître d'œuvre de la dissidence dans le pays, étaient une réponse politique à la lettre pontificale aux évêques polonais à l'occasion du dixième anniversaire du début de la guerre. Répondant point par point à la lettre du pape, chaque journal exigea de l'épiscopat catholique de « corriger les mensonges évidents et nocifs » du pape en publiant un rapport niant ses accusations de persécution religieuse [14]. Puis, la chute d'intensité de ces opérations d'information put s'expliquer par des capacités de renseignement contre Saint-Siège en baisse. D'une certaine manière, comme le cas des Rosenberg le montra, la pression pontificale avait relevé le défi soviétique et en avait triomphé. Rappelant que face à une question de vie humaine, le pape n'avait jamais refusé d'intervenir, « cependant sans pouvoir juger du bien-fondé du cas » [15] - le Saint-Siège se borna seulement à transmettre l'information selon laquelle il avait reçu de « nombreux et pressants » appels en leur nom [16] -, L'Osservatore Romano , qui était la « vérité » de la Secrétairerie d'Etat, pouvait montrer la suprématie du catholicisme contre le communisme [17].
A Moscou, ce constat était cruel. Ainsi commencèrent les « Pius Wars » ! Juste après la mort de pape, les dirigeants du renseignement soviétique décidèrent de détruire l'autorité morale du Vatican en Europe occidentale. L'idée en était venue au président du KGB, Aleksandr Shelepin, et à Aleksey Kirichenko, membre du Politburo responsable des politiques internationales. Jusque-là, le KGB avait combattu son « ennemi mortel » en Europe de l'Est, où le Saint-Siège avait été crûment attaqué comme séide de l'espionnage à la solde de l'impérialisme américain, et ses représentants avaient été sommairement emprisonnés comme espions. Dorénavant, Moscou voulait porter le fer au Vatican, sur ses propres prêtres, sur son territoire même, et le faire percevoir comme un bastion du nazisme. Dans le même temps, le KGB commençait à infiltrer des agents dans les établissements pontificaux de formation, le Russicum ( Petrov et Rogulin ) et la Pontificia Università Gregoriana ( Antanas et Vidmantis ). Profitant de l'ouverture que le Saint-Siège offrait à l'occasion du second Con cile [18], où des représentants officiels des églises orthodoxe et catholique d'Europe orientale étaient invités, le KGB plaça des ecclésiastiques dans l'administration apostolique ( Apostol , Rass , Sluga et Saul ) [19]. En outre, le service de renseignements soviétique accompagna cette pénétration par une opération de déception. En février 1960, Nikita Khrouchtchev approuva ce plan très secret [20].
A l'automne 1963, un inconnu ouest-allemand, du nom de Rolf Hochhuth, créait à Berlin-Ouest la pièce Stellvertreter. Ein christliches Trauerspiel ( Le Vicaire. Une tragédie chrétienne ) [21]. Elle fut ensuite jouée à Bâle le 3 décembre, à Vienne le 27 janvier 1964, à Londres le 21 juin 1963 ( The Representative ), à Paris le 9 décembre ( Le Vicaire ), à New York le 28 février 1964 ( The Deputy ) et à Tel-Aviv le 20 juin. Des représentations furent annulées suite à diverses manifestations dans les théâtres et dans les rues [22]. La thèse principale que cette œuvre de fiction prônait était que Pie XII avait soutenu Hitler et l'avait encouragé dans sa volonté génocidaire. Elle déclencha immédiatement une polémique énorme autour de la personne de Pie XII, dépeint comme un homme froid et sans cœur, davantage préoccupé par les propriétés du Vatican que par le destin des victimes d'Hitler. Le texte original, rédigé pour une représentation de sept heures, fut édité en allemand avec quarante à quatre-vingts pages d'annexes - selon les éditions - que Hochhuth appelait « Historische Streiflichter » (« éclairages historiques »). Le Vicaire fut traduit dans une vingtaine de langues [23], mais ces éditions étrangères furent toutes rigoureusement coupées et ne reproduisait pas l'annexe originale.
Comme Kenneth Leslie, ni Rolf Hochhuth, ni son producteur allemand, Erwin Piscator, n'étaient connus comme communistes. Le premier, un Allemand de trente-deux ans, correcteur d'épreuves pour la maison d'édition Bertelsmann, commençait juste sa carrière en tant qu'auteur indépendant. Le Vicaire était son premier drame, qu'il avait d'abord proposé à Ruetten und Loenig , un éditeur du groupe de Bertelsmann. Ce dernier lui avait rendu sa copie quand le Saint-Siège avait obtenu une injonction pour arrêter le processus d'impression. Alors apparut, incidemment pourrait-on dire, Piscator, qui expurgea le travail de Hochhuth et, deux ans plus tard, une nouvelle version du Vicaire était publiée par la maison d'édition de Hambourg Rowohlt . Quand il rencontra Hochhuth, Erwin Piscator [24] était un directeur et producteur de théâtre de soixante-huit ans. Fondateur du Proletarische Volksbühne (Théâtre prolétaire) de Berlin en 1920 et des principes du théâtre politique , il avait trouvé l'asile en l'Union Soviétique quand Hitler arriva au pouvoir (1931-1936), puis avait émigré aux Etats-Unis (1940), via Paris. Il retourna en République fédérale d'Allemagne après avoir été expulsé pendant l'ère McCarthy en 1951, comme beaucoup d'intellectuels. Il devint directeur du Freie Volksbühne (Scène populaire libre) de Berlin-Ouest après 1957, dans la foulée de l'élection de Willy Brandt comme maire. Si Piscator n'était pas spécifiquement connu pour être communiste, il semble qu'il était plus qu'un sympathisant [25].
Pendant ses dix premières années de représentation, Le Vicaire contribua à réduire Pie XII ad Hitlerum . Cette évolution était très étrange pour une œuvre de fiction, sans aucune prétention historique. Néanmoins, faisant face à la polémique, le Saint-Siège pensa qu'il était nécessaire de répondre à la polémique, mais fournit une réponse historique. Par cette erreur, il en changeait sa nature intrinsèque.
Juste après sa publication, Le Vicaire produisit une bourrasque des livres et d'articles, accusant et défendant le Pontife [26]. Certains allèrent loin afin d'associer le pape aux atrocités d'Auschwitz, d'autres démontèrent méticuleusement les arguments de Hochhuth, mais tous contribuèrent à attirer une attention énorme sur une simple pièce de théâtre. Jusqu'à la fin des années 1970, voire au début des années 1980, régulièrement des livres furent édités contre ou en faveur de Pie XII, puis la question perdit graduellement son intérêt, tandis que l'attention de la presse populaire magazine et des principaux éditeurs de livres s'émoussait. Mais la question n'était pas entièrement morte... Aujourd'hui, beaucoup de gens qui n'ont jamais entendu parler du Vicaire sont sincèrement convaincus que Pie XII était cet homme froid et mauvais qui détestait les Juifs et aida Hitler à les éliminer, comme décrit dans l'œuvre de Hochhuth.
Face à cette situation, dès la fin de 1964, le pape Paul VI (1963-1978), un des collaborateurs les plus proches de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale, décida de combattre le factice Pacelli dépeint dans la pièce par une publication importante, tirée des authentiques archives historiques, des actions du véritable Pacelli. Quatre pères jésuites - le Français Pierre Blet, l'Italien Angelo Martini, auxquels s'associèrent en 1966 l'Allemand Burkhart Schneider et un an plus tard l'Américain Robert A. Graham - furent chargés de dépouiller le matériel de la période de la Seconde Guerre mondiale ; pour deux d'entre eux, Schneider et Martini, ce fut même l'œuvre de leur vie, la mort emportant le premier en 1976 et le second en 1981, après que l'impression du dernier volume eût commencé. Les Actes et Documents du Saint Siège relatifs à la Seconde Guerre mondiale , édités par la Secrétairerie d'Etat, furent publiés en onze volumes entre 1965 et 1981 [27]. Ils contiennent plus de cinq mille câbles, lettres et notes présentés, in extenso pour la plupart, dans leur langue originale - italienne en majorité - mais aussi en anglais, en allemand, en français et en latin, avec une grande introduction historique et un important appareil de notes critiques.
Les archives contenues dans chaque volume, présentées en ordre chronologique, ont été divisées par les rédacteurs en sections principales. Cinq volumes couvrent les tentatives du pape d'exercer une influence sur les événements politiques de la guerre, quatre autres décrivent les efforts du Saint-Siège pour aider les victimes de la guerre , où le mot victimes ne se rapportait pas uniquement aux Juifs. Les deux derniers volumes se penchent sur la correspondance, politiquement très importante, entre le pape et les évêques d'Allemagne et de Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale. La qualité de cette publication vaticane se conforme au niveau des standards élevés de semblables publications d'archives réalisés dans d'autres Etats occidentaux.
Cependant, en ce qui concerne la crédibilité de cette documentation, des doutes furent émis par les adversaires de Pie XII, mais ils ne furent jamais confirmés scientifiquement. Il est vrai que les documents figurant dans les archives secrètes du Vatican ne peuvent, pour le moment être consultés, que jusqu'en 1922 seulement [28], permettant ainsi aux polémistes de considérer cette publication comme « partielle, comportant maintes pièces rédigées d'emblée à titre justificatif (...) , destinées à légitimer le comportement du pape et placées sous le contrôle du personnel romain (...) . On ne saurait donc l'opposer, en cas de contradiction ou d'antagonisme, à la correspondance diplomatique non destinée à la publication [29] ».
En d'autres termes, il n'était pas possible de vérifier la fiabilité de la publication du Saint-Siège pour les années de 1939-1945. Mais, dans un grand nombre de cas, il était possible de consulter des versions alternatives. Pourtant, avant le Great Britain and the Vatican during the Second World War [30] d'Owen Chadwick en 1987, aucun universitaire travaillant sur cette question ne le fit. Les raisons en sont nombreuses, l'idéologie n'étant pas la dernière. Dans cette étude pourtant, la publication du Vatican fut confrontée avec succès à d'autres sources archivistiques.
Ces études ne faisaient alors que poursuivre l'action que quelques-uns avaient accompli avant l'automne 1962 à partir des archives même du Vatican. Pour éviter la moindre implication du bloc soviétique - et empêcher également une nouvelle erreur comme dans le cas de Mindszenty [31] - le KGB avait voulu que l'accusation d'antisémitisme contre le défunt pape vînt d'Occident, utilisant des preuves les plus pontificales possibles. A cet effet, les services de renseignement soviétiques employèrent Hochhuth et Piscator à Berlin-Ouest. Mais à Rome, la tâche était plus difficile, car au début des années 1960, personne n'avait accès aux archives de la période de la Seconde Guerre mondiale [32].
Le nouveau chef du service de renseignement étranger soviétique, le général Aleksandr Sakharovsky [33], se rappela que le Service roumain de renseignement exterieur ( Departamentul de Informatii Externe , DIE) était en excellente position pour entrer en contact avec Vatican et pour obtenir l'accord afin d'effectuer une recherche dans ses archives [34]. L'opération reçut le nom de code « Seat12 ». Dans le contexte du Vatican 2, un émissaire roumain déclara au Saint-Siège que son pays était prêt à renouer les relations diplomatiques rompues, en échange de l'accès à ses archives et d'un prêt sans intérêt d'un milliard de dollar sur vingt-cinq ans [35]. Naturellement, l'accès aux archives papales devait permettre de trouver les preuves historiques qui aideraient le gouvernement roumain à justifier publiquement son changement d'attitude envers le Saint-Siège. Un mois plus tard, un agent roumain eut un premier contact avec un représentant pontifical lors d'une réunion dans un hôtel genevois. Il semblerait qu'il fut présenté à Mgr Agostino Casaroli, minutante à la Secrétairerie d'Etat et membre du corps enseignant de l'académie ecclésiastique pontificale à Rome [36]. Trois jeunes officiers du DIE camouflés en prêtres roumains se virent ensuite accorder l'accès aux archives du Vatican.
Entre février et l'automne 1962, c'est-à-dire entre le moment où Hochhuth rencontra la première fois Piscator et la première représentation du Stellvertreter à la Freie Volksbühne de Berlin-Ouest, le DIE réussit à sortir des archives de la Sacrée Congrégation pour les affaires ecclésiastiques extraordinaires des centaines de documents en relation avec l'action de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce matériel fut immédiatement envoyé au KGB par l'intermédiaire d'un courrier spécial, même s'il ne contenait aucune preuve de l'incrimination du pontife. « La plupart du temps, il s'agissait de copies des lettres personnelles, de transcriptions de réunions et de discours, le tout rédigé dans le style routinier du langage diplomatique que l'on pouvait s'attendre à trouver. Néanmoins, le KGB continuait à demander plus de documents [37] » . Et les Roumains en envoyèrent plus. Après avoir été retouchée par les experts du Département D du Premier directorat du KGB, toute cette documentation, fut communiquée à Erwin Piscator, qui récrivait la pièce de Hochhuth, pour former les volumineuses annexes de l'édition publiée à Hambourg au moment même où la pièce se jouait à Berlin-Ouest ...
Le Vicaire était une « mesure active » soviétique (une opération de déception en langage du KGB) contre le Saint-Siège. Cette pièce était une action non-diplomatique de la politique étrangère soviétique. Dans un conflit idéologique comme la Guerre froide, la culture, l'histoire ou l'art dramatique étaient des outils pour continuer la « guerre par d'autres moyens » .
Selon la définition admise de l'OTAN, la déception englobe toutes « les mesures conçues pour tromper l'ennemi par la manipulation, la déformation ou la falsification d'information pour l'induire à réagir d'une façon préjudicielle à ses intérêts [38]. »
Ces « mesures actives », pour reprendre l'appellation du KGB, avaient une véritable importance dans l'approche soviétique des relations internationales ; elles dérivaient de la nature totalitaire de ce système politique. Mais elles étaient également le résultat de la vision idéologique que Moscou donnait à la Guerre froide. Au sein du premier directorat du KGB, chargé du renseignement extérieur, le nouvellement créé Département D, comme désinformation ( dezinformatsiya ), était responsable de l'opération contre le Saint-Siège.
Il avait été créé en janvier 1959 et employait plus de cinquante agents [39]. Son chef, le général Ivan Ivanovich Agayants [40], avait acquis la célébrité avec ses mémoires et ses livres faux. Il était connu pour avoir dirigé, pendant son séjour parisien (1947-1948), un petit groupe d'historiens faussaires, connu sous le nom d' école de Bessodovsky , du nom d'un ancien diplomate soviétique Grigorii Bessodovsky [41]. Avec Agayants, l'accusation de nazisme était devenue un argument facile utilisé contre la « partie adverse », comme était qualifié l'ennemi dans la langue de la communauté de renseignement de la Guerre froide. Elle était plus performante que la désinformation diffamatoire habituellement utilisée ; cette méthode indigne et désagréable était devenue aisément identifiable pour beaucoup comme une tentative des Soviétiques de manœuvrer l'opinion publique. C'est pourquoi les « mesures actives » étaient menées en liaison avec la section du Politburo responsable de la politique internationale.
Les accusations de collaboration nazie (contre des personnes) ou de renaissance d'activités nazies (contre l'Etat), qui furent employées contre la République fédérale d'Allemagne pendant l'hiver 1959-1960 [42], se révélèrent des « mesures actives » réussies tant elles étaient faiblement perçues, voire passaient complètement inaperçues. Les Soviétiques répandirent une grande variété d'informations, d'arguments et de slogans afin d'influencer publics et gouvernements étrangers. Ils parlaient alors d'« information dirigée ». Faux ou simplement erronés, comme contre le Saint-Siège entre 1944 et 1963, il s'agissait de désinformation. Mais des informations véridiques pouvaient aussi bien être diffusées, si les Soviétiques pensaient servir leurs intérêts.
Comme l'opération Vicaire le montrait, les Soviétiques choisissaient des arguments et des slogans destinés à frapper instinctivement les esprits. Apparemment, ils les avaient sélectionnés en pensant qu'elles inciteraient le public-cible à agir dans un sens conforme aux intérêts soviétiques. Ainsi, propagèrent-ils avec hâte arguments et slogans, indépendamment du fait qu'ils fussent vraiment crus ou perçus comme malhonnêtes. L'information, la désinformation et les arguments transmis par les Soviétiques pouvaient encore être différenciés selon leur caractère élaboré ou brut, et selon la nature et du thème des messages, dérogatoires, conciliants ou alarmistes [43]. Certains furent ainsi des « coups de feu de tireurs d'élite aux résultats individuels importants » , tandis que d'autres « formaient plutôt des progressions plutôt raffinées dans des campagnes de longue durée » [44] ; Pie XII a été la principale cible des deux. Contre lui, les mesures actives soviétiques diffusèrent des messages empruntant aux deux types : les campagnes de presse (1944-1953) consistaient en une série d'opérations de mauvaise foi, sophistiquées et alarmistes ; l'opération Vicaire utilisa par contre un véritable slogan brut, dérogatoire et authentique. Le troisième type existant, qui consistait en une désinformation sophistiquée et conciliante, ne fut pas utilisé contre le Saint-Siège entre 1944 et 1963.
Une des plus efficaces, des plus difficiles à détecter, et des moins intelligibles « mesures actives » soviétiques fut l'utilisation d'agents d'influence. Il s'agissait d'étrangers recrutés par le KGB afin de modifier les avis des publics et des gouvernements étrangers. Ces agents furent extrêmement utiles parce qu'ils apparaissaient comme des patriotes fidèles à leur pays qui exprimaient simplement leurs propres avis personnels, aucunement dictés par le KGB ; ceux-ci étaient en réalité conçus pour accompagner les actions et les priorités des orientations soviétiques de politique étrangère. Ce type mesure active était le plus difficile à identifier, mais également le plus efficace si l'agent d'influence était un haut fonctionnaire ou une figure publique respectée dans son pays.
Cela explique la longue efficacité de Vicaire . Non seulement l'accusation est venue d'une pièce de théâtre, une œuvre littéraire de fiction, mais tous les historiens qui la disséminèrent en affichant leurs points de vue ne pouvaient être soupçonnés d'être des défenseurs du communisme. Mieux, parmi ces universitaires scrupuleux, il y avait des détracteurs juifs, comme Guenter Lewy ou Saul Friedländer. Ceci était particulièrement important dans le contexte de formation d'une mémoire juive, en la marge de l'épreuve d'Eichmann. De ce point, les « Pius Wars » gagnaient leur autonomie. Et quand une nouvelle vague d'attaques commença vers la fin des années 1990, derrière Le pape et Hitler [45] du journaliste John Cornwell, ce fut comme si cette histoire venait de nulle part. Le livre reçut des commentaires presque tous euphoriques des journalistes et des commentateurs culturels. Seuls quelques-uns, comme Peter Steinfels, du New York Times , ou Kenneth Woodward, de Newsweek , se rappelèrent les batailles de Hochhuth et remirent en cause les conclusions de Cornwell ; mais il y avait tant d'années qu'ils avaient enquêté sur cette question qu'ils se trouvèrent comme leurs collègues, dépourvus pour fournir des détails au sujet des erreurs du livre. De nouveau, publications, à charge et à décharge furent alors publiées. Même si cette nouvelle « Pius Wars » n'avait rien à voir avec les objectifs soviétiques - il s'agissait en fait d'une nouvelle émotion américaine anticatholique et d'une attaque contre l'évolution des dernières années du pontificat de Jean-Paul II -, elle employait les mêmes arguments que trente ans auparavant.
Les arguments furent alors écrits par Rolf Hochhuth et arrangés par Erwin Piscator en 1962... Qui était l'agent d'influence ? Certainement pas Hochhuth. Il semble qu'il ne se rendit pas compte d'avoir employé du matériel venant du KGB. Mais il était clair qu'il avait été la marionnette des Soviétiques. Pour sa deuxième pièce produite en 1967 au Freie Volksbühne de Berlin, Soldiers. Necrology on Geneva , il utilisa un livre de David Irving [46], alléguant que Winston Churchill était responsable de la mort du Premier ministre polonais, le général Wladyslaw Sikorski, en 1943, contestant la version officielle de l'accident d'avion et affirmant qu'il s'agissait d'un meurtre. Il s'en suivit une féroce polémique en Grande-Bretagne, quand la première représentation programmée au Britain's National Theatre fut décommandée par décision de l'administration du théâtre [47]. Derrière cette intervention, il y avait une enquête de services de renseignement. En février 1969, le coordinateur du Renseignement, Sir Dick White (ancien-chef des MI-5 et MI-6) présentait son rapport à Sir Burke Trend, secrétaire du Cabinet pour transmission au Premier ministre Harold Wilson : « Irving est un jeune et prolifique historien britannique, avec des penchants fascistes connus (...). Il y a de nombreuses raisons de suspecter, mais à vrai dire pas de preuves, que les activités de Hochhuth et d'Irving fassent partie d'une opération de désinformation soviétique à long terme contre l'Occident [48]. »
Le contrôleur de Hochhuth, en fait le véritable agent d'influence soviétique, était Erwin Piscator. Jusqu'à sa mort le 30 mars 1966, il adhéra aux idées de Trotski. Metteur en scène célèbre d'avant-garde pendant la république de Weimar (1919-1931) [49], responsable du Proletarische Volksbühne (1920-1924), avant de devenir le directeur du véritable Volksbühne (1924-1931), il organisait des soirées de satire, des chœurs parlants et des revues politiques au nom du Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) [50], financé par son principal propagandiste, Willy Münzenberg [51]. Piscator put ainsi élaborer audacieusement cette conception d'une production en lien avec l'analyse politique et économique de son époque, pour donner corps à un théâtre politique . Après son départ d'Union soviétique, il retrouva Münzenberg à Paris, tant dans l'édition et au Deutscher Schriftsteller de Schutzverband (Association de protection des auteurs allemands), que dans les cercles du Front populaire, dans les réunions de soutien à la République espagnole, ou parmi des connaissances communes. Pendant l'ère de McCarthy, son atelier dramatique fut dépeint dans la presse comme une organisation communiste « de compagnons de route » et Piscator dut quitter les Etats-Unis et retourner à Berlin.
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Comme avait l'habitude de dire, s'adressant à des subalternes, le président du KGB Youry Andropov, maître inégalé de la déception soviétique, « les gens sont plus prompts à croire les infamies que la sainteté » [52]. Il s'agit d'une constante de la communication, internationale ou nationale, politique, économique ou culturelle. Quand un mauvais argument est médiatisé, il faut déployer une force quatorze fois supérieure pour en venir à bout. De ce point de vue, toutes les opérations d'information en direction des médias de masse ou contre des personnes, comme les « mesures actives » soviétiques, étaient conçues de la même façon. Les « Pius Wars » en sont un parfait exemple. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques utilisèrent les médias de masse pour salir le pape et pour corrompre les imaginaires occidentaux. Pendant les années 1960, ils utilisèrent la culture pour toucher les intellectuels qui, à leur tour, disséminèrent leur message vers les populations. Les Soviétiques l'ont fait pour Pie XII, mais également pour l'assassinat de Kennedy [53].
Il est souvent très difficile aux Occidentaux de comprendre cette approche soviétique fondamentalement différente des relations internationales, particulièrement vingt ans après que l'Union Soviétique se fut effondrée. De fait, cette centralité que les Soviétiques octroyaient aux opérations de « mesures actives » a toujours été gravement sous-appréciée. Il s'agissait d'un moyen particulièrement adapté à la nature de la Guerre froide. Comme la deuxième « Pius Wars » le démontra à la fin du siècle dernier, cette façon cognitive de faire la guerre pouvait facilement être gagnante. Parfois même après que son initiateur eût disparu...
Cette compréhension est très importante de nos jours alors que nous sommes entrés dans une ère d'hyper information, se caractérisant par une perte d'esprit critique, un appauvrissement culturel et une absence de mémoire longue.