
Notes historiques
Le premier service de renseignement italien (1863-1925) La politique d'unification italienne mise au point par le Premier ministre du royaume de Piémont-Sardaigne reposait sur une alternance de diplomatie et de guerre. Inévitablement, Camillo Benso di Cavour fit usage d'espions, comme le librettiste de Verdi, Temistocle Solera - qui lui servait de courrier avec Napoléon III - la belle Virginia Elisabetta Luisa Carlotta Antonietta Teresa Maria Oldoïni, comtesse de Castiglione, rodée à la manœuvre courtisane, ou l'ancien officier de la Garde nationale piémontaise, Omero Bozoni, chargé de corrompre au Vatican le cardinal secrétaire d'Etat, Mgr Giacomo Antonelli[1]. Toutes les cours et chancelleries d'Europe étaient ainsi approchées par les agents de la Maison de Savoie. Des réseaux se tissaient dans les principales villes des Etats pontificaux et du royaume de Naples, montés par les ambassadeurs et consuls piémontais ; les administrations, police et armées comprises, comme les mouvements nationalistes et patriotiques étaient systématiquement pénétrés. Dans le même temps, une opération de déstabilisation de la vallée du Danube était prévue au plus haut niveau. Dix mille fusils étaient achetés aux alliés français par Cavour après l'armistice de Villafranca (12 juillet 1859). En avril 1861, il cherchait à les faire entrer dans les Balkans par voie maritime, mais redoutait les agents de son ami Sir James Hudson, ambassadeur britannique à Turin, qui surveillaient les ports italiens ; il songeait à utiliser les services de Léopold Magnan, capitaine d'état-major et « agent français le plus intrépide et intelligent en [Europe] Orient[ale] »[2], mais Napoléon III ne donna semble-t-il pas son autorisation[3].
Tirant les leçons de la guerre austro-piémontaise du printemps 1848, les Carabiniers royaux, avec le bon sens de cette arme constituée à la chute de Napoléon sur le modèle de la gendarmerie française, s'étaient mis en position de recueillir du renseignement militaire dix ans plus tard. Sous les ordres du colonel Ferdinando Martiri di Montù Beccaria, ils complétaient leur réseau territorial des gares de quelques escouades prévôtales, mises à la disposition du quartier général de l'armée et de grandes unités. Aux points stratégiques du front, sous-officiers et carabiniers les plus capables opéraient en bourgeois. Ils devaient entrer en territoire autrichien ou pontifical, passer derrière les lignes ennemies et transmettre leurs rapports. En cas de capture, chose possible tant en Lombardie, en Ombrie que dans les Marches, où il ne manquait pas de fidèles aux Habsbourg et au Pape, ils étaient invariablement fusillés comme espions[4].
En avril 1855, fort de ses observations pendant la guerre de Crimée[5], le commandant d'état-major Giuseppe Govone proposa quelques « Breve istruzione sul Servizio degli Uffiziali del Corpo Reale di S.M. in tempo di guerra », parmi lesquelles la création d'un service de renseignement militaire ; lors de la seconde guerre d'indépendance de juin-juillet 1859, promu lieutenant-colonel, il prit en charge au grand quartier-général piémontais les fonctions de renseignement[6]. Au printemps 1863, en prévision d'une nouvelle guerre contre l'Autriche, l'état-major italien[7] décida de se doter d'une structure permanente de coordination du recueil de l'information. Il est à noter la symétrie avec l'Autriche, qui a fondé en 1850 son Evidenzbureau ; dirigé par le Major Anton Ritter von Kalik jusqu'en 1864, puis par le colonel Georg Ritter von Kees jusqu'en 1866, il était devenu actif et permanent à l'occasion des guerres italiennes à partir de 1859[8].
La structure italienne était commandée par le commandant Edoardo Driquet. Cet officier moustachu de trente-neuf ans devait cette promotion à sa naissance budapestoise autant qu'à son engagement au service de l'indépendance italienne depuis 1848. Fin connaisseur de l'Empire austro-hongrois, il en parlait les différentes langues. Ses talents n'étaient pas seulement linguistiques. Cet officier était aussi le seul, au sein de l'armée italienne, à pouvoir mener les missions incombant à cette structure en prévision de la guerre à venir. Ainsi, en janvier 1866, il participa aux négociations d'une alliance de revers avec la Prusse, rencontrant le chancelier Bismarck et le général en chef, Helmuth von Moltke. Le 8 avril, la conclusion d'un accord, où l'Italie se voyait octroyer la Vénétie, fut pour lui un succès ; les 24 juin et 20 juillet, les défaites terrestre de Custoza et maritime de Lissa firent de lui une victime expiatoire. Rendu responsable de ce désastre, il était brusquement démissionné, tandis que son service était dissous.
Driquet n'était pas le seul Hongrois de l'armée royale italienne à s'être vu confier une mission particulière. Général des Alpini, ce corps de chasseurs alpins formé par Garibaldi, et aide de camp honoraire de Victor-Emmanuel, Istvàn Türr fut mis, le 28 juin 1866, à disposition du marquis Emilio Viscomti-Venosta, redevenu ministre des Affaires étrangères. Cet ancien officier autrichien fut chargé de faire aboutir le projet de front danubien échafaudé par Cavour avec un budget de quatre cent mille lires[9]. Le même jour, les consuls généraux italiens de Constantinople, Bucarest et Belgrade se voyaient demander de lui apporter tout le soutien nécessaire. Là encore, le projet ne semble pas avoir eu de suite[10].
Alors que le traumatisme de la défaite face à la Prusse, cinq ans plus tard, provoqua une réflexion française autour du renseignement, essentiellement autour de la statistique des armées étrangères et du contre-espionnage[11], l'Italie entra dans une longue léthargie. Le renseignement militaire reprit son caractère traditionnel, c'est-à-dire temporaire, pour la durée des campagnes. Des militaires reprirent leurs reconnaissances, solitaires ou en groupe, comme le capitaine de bersaglier Eugenio Rossi. En 1893, il était affecté en garnison à Pinerolo, au sud-ouest de Turin, mais surtout à une centaine de kilomètres de la France. A l'occasion d'un long séjour à la forteresse de Fenestrelle, à une cinquantaine de kilomètres de Briançon, il rédige une simulation « Projet français de coup de main contre les défenses avancées de la frontière italienne ». L'époque étant aux tensions diplomatico-coloniales entre Rome et Paris, ce « Projet » fut apprécié par l'état-major à sa juste valeur. Il valut à De Rossi des « vacances » en France : en vélo, il partit visiter la Savoie, la vallée du Rhône et les Alpes maritimes. Et d'observer attentivement les mouvements des troupes françaises, leurs modalités opérationnelles de transport et de mobilisation. Il parvint même à récupérer un fusil dernier modèle, le Lebel 1886 modifié 1893, oublié par quelque soldat français dans une crevasse où un peloton s'était perdu sur le versant italien du Pian delle Marmotte. Cet « excursionniste » militaire parcourut également la Suisse où il observa la Landswehr à l'exercice. Muté en 1897 à Udine comme aide de camp du général commandant la brigade Bergamo, il profite de son temps libre pour « visiter » la Carinthie et la Slovénie. Après un séjour à Turin, il rejoignit l'état-major général, à Rome, en décembre 1900, affecté à l'Ufficio storico.
Voisin de ce bureau se trouvait un service d'un nouveau genre, établi trois mois plus tôt, l'Ufficio « I » pour information. Sa création se justifiait autant par un Risorgimento non-achevé que par l'implication de l'armée dans des missions d'ordre public.
« Trois ou quatre locaux meublés presque indécemment, dans une mezzanine du ministère de la Guerre, donnant sur une arrière-cour intérieure, avec un plafond si bas à sentir de l'étouffement, et si obscur qu'il s'y tenait aussi allumée la lumière en midi plein[12]. »
Pourtant, l'Italie venait de se doter d'un organe de renseignement militaire permanent. Comme la section de statistique française[13] ou la Sektion IIIb allemande[14], elle ne se composait pas d'un personnel pléthorique, loin s'en fallait. En tout et pour tout, il comptait trois personnels : un officier supérieur, de rang de colonel (75 % du temps) ou lieutenant colonel (25 %), le dirigeait, un capitaine faisait fonction de secrétaire et un capitaine de carabinier était chargé de la prévôté et du contre-espionnage. Jusqu'en 1904 était affecté à l'Ufficio « I » un officier du cours de perfectionnement d'état-major[15]. Conscient de la faiblesse de son effectif, le second commandant de service de renseignement italien, le colonel Garioni, demanda vainement que le ministère de la Guerre nommât un officier supérieur, au titre d'adjoint, et deux capitaines. Il fallut attendre 1912 et l'arrivée d'un nouveau chef du service de renseignement, le colonel Poggi, pour voir les effectifs progesser, un second capitaine était affecté au secrétariat, tandis qu'un autre renforçait le contre-espionnage[16] ; mais il ne parvint pas à faire adopter le principe d'une organisation déconcentrée. Tout juste obtint-il que le budget alloué passât de cinquante mille à deux cents mille lires[17]. Plus généralement, il ne se trouva pas un commandant de l'Ufficio « I » qui ne se plaignît de « devoir recueillir des informations et soutirer des secrets dans le monde entier » sans véritables moyens[18].
Il convient toutefois de ne pas sur-dimensionner ces questions, notamment celle du personnel. En effet, le service ne manquait pas d'agents déployés sur le terrain, systématisant les excursions initiées par le capitaine Rossi. Ce dernier intégra brièvement le service de renseignement, en octobre 1902. Après une délicate mission en Corse, où il s'était occupé à consolider un réseau d'informateurs, il fut promu chef de bataillon et muté à Milan en février 1903. L'été suivant, retrouvant son vélo, il sillonna le Trentin. Jusqu'en 1909, il semble qu'il coordonna une activité d'espionnage, grâce aux compétences d'irrédentistes italiens, profitant de leur insertion dans un tissu local encore sous domination autrichienne ; la découverte de ce réseau par l'Evidenzbureau d'Innsbruck aggrava la crise latente entre les deux pays pourtant alliés[19], sans pour autant entamer durablement sa capacité opérationnelle[20]. Ainsi, Cesare Battisti, élu de la Diète de Vienne depuis deux ans, rejoignit formellement l'Ufficio « I » au printemps 1913 et reconnut de mai à septembre la province autrichienne de Trente. Fin juin 1914, il fit de même dans la province de Belluno et devait partir ensuite dans le Haut-Adige, mais l'assassinat de Sarajevo, le 28 juin, interrompit son périple[21]. Bien que la frontière nord-est de l'Italie concentra l'essentiel des capacités de renseignement italiennes, l'Ufficio « I » connut de beaux succès en Méditerranée, où il accompagnait les orientations coloniales gouvernementales. A partir de 1906, il mit systématiquement sur pied des expéditions scientifiques en Tripolitaine, qu'il confiait à de distingués géographes universitaires : sans le savoir, ces derniers préparaient les cartes détaillées pour le débarquement que le gouvernement italien préparait... Lui-même était le jouet de la Banco di Roma dans cette affaire[22]. De même, l'apparente faiblesse des capacités de contre-espionnage de l'Ufficio « I » était aisément contrebalancée par le réseau de casernes de carabiniers sur le territoire italien et leur couverture des gares et des villes-frontières.
Les commandants du premier service de renseignement italien
| Nom | Prénom | Grade, Arme | Périodes |
Driquet | Edoardo | Commandant, état-major | 1863-1866 |
De Chaurand de Saint Eustache | Felice | Colonel, Artillerie | septembre 1900-juin 1902 |
Garioni | Vincenzo | Colonel, Bersaglier | juillet 1902-juin 1905 |
Negri | Silvio | Lieutenant-colonel, Bersaglier | juillet 1905-septembre 1912 |
Poggi | Rosolino | Colonel, Infanterie | octobre 1912-octobre 1915 |
Garruccio | Giovanni | Colonel, état-major | octobre 1915-septembre 1917 |
Marchetti | Odoardo | Lieutenant-colonel, Alpini | septembre 1917-décembre 1919 |
Caleffi | Camillo | Colonel, état-major | décembre 1919-février 1921 |
Vigevano | Attilio | Colonel, Alpini | février 1921-octobre 1925 |
En somme, l'action du bureau dépendait avant tout des officiers qui le composaient. En dehors des colonels Negri et Vigevano, qui restèrent en poste sept et cinq ans, aucun des six autres commandants ne dépassa les trois ans (33 %) ; leur moyenne se place à un peu plus de deux ans (50 %), seul un ne resta qu'un peu plus d'un an (17 %). A la veille de Caporetto, le choix du colonel des Alpini, Odoardo Marchetti, pour succéder au terne Garruccio, promu général, s'explique plus par la focalisation de l'état-major italien sur le front autrichien, où un spécialiste de la montagne serait plus performant à la tête de l'Ufficio « I » qu'un officier d'état-major. Les possibilités d'agir sur les structures des commandants de l'Ufficio « I » étaient impossibles, d'autant que le ministère de la Guerre et l'état-major ne se préoccupaient, ou plutôt ne comprenaient, pas vraiment l'utilité d'un service de renseignement permanent. Là encore, un tel comportement des autorités politico-militaires n'était pas surprenant et se rapprochait largement des processus en cours à l'étranger, en France par exemple.
Malgré son installation sommaire au sein de l'état-major, l'Ufficio « I » n'était pourtant pas isolé. Au contraire, il était en relation avec l'Ufficio Situazione (Opérations), destinataire évident de son information améliorée. En outre, à l'initiative du lieutenant-colonel Negri, une liaison avec l'Ufficio monografie e guide militare du lieutenant-général Carlo Porro di San Maria s'était mise en place[23]. Jusqu'en 1913, époque à laquelle ses activités au-delà des frontières furent découvertes par l'Evidenzbureau, ce service géographique recueillait des données sur les zones d'intérêts stratégiques qu'il mettait ensuite à disposition du service de renseignement afin d'enrichir ses données et de livrer un produit fini, imprimé sous forme de livrets distribués de façon restreinte. En combinant l'étude des espaces et leur utilisation par l'homme, la géographie militaire italienne participait à l'effort de renseignement, dont la finalité était avant tout de comprendre, d'interpréter et, si possible, d'anticiper[24]. Cette étonnante modernité est suffisamment rare dans cette pré-histoire des services de renseignement contemporain pour être signalée.
Entre la rupture des relations diplomatiques avec Vienne, le 11 août 1914, et l'entrée de l'Italie en guerre contre l'Autriche, le 23 mai 1915, le renseignement militaire italien établit des liaisons avec ses homologues anglais et français. Les premiers étaient particulièrement intéressés par les informations italiennes en Méditerranée orientale, dont ils étaient privés depuis que la Sublime Porte ottomane s'était rangée derrière le Reich wilhelminien. Afin de pas mettre en cause sa neutralité, Rome leur avait d'abord seulement autorisé l'accès aux documents venant des consulats italiens du Levant dès lors qu'ils contenaient des informations militaires[25]. Début mai 1915, le gouvernement italien fit savoir à son homologue britannique qu'une mission militaire pouvait être envoyée à Rome. Commandée par le brigadier-general Delmé Radcliffe, l'ancien attaché militaire, elle comprenait une section de renseignement aux ordres du colonel Vivian Gabriel[26], de l'armée des Indes. Elle y rejoignait la mission militaire française, commandée par le lieutenant-colonel Henri de Goudrecourt, qui assistait les attachés militaires, le colonel Jullian, et naval dans leur observation du conflit dans les Balkans et en Adriatique[27].
Le 8 juin, les premiers renseignements militaires italiens étaient fournis aux alliés[28]. Début juillet, le colonel Nicolà Brancaccio et le commandant Luigi Sacco rejoignaient Paris[29]. Deux mois plus tard, ils participaient à la coordination de l'effort franco-anglo-russo-italien de renseignement au sein du Bureau interallié de l'état-major de l'armée, créé les 10 et 11 septembre[30]. Un an plus tard, la réforme de l'Ufficio « I » y ajoutait une section économique chargée de lutter contre la contrebande de guerre[31]. Aux côtés des alliés, l'Italie eut à faire face à deux conceptions différentes du renseignement. Alors qu'une coopération s'était mise en place entre l'Ufficio « I », le Servizio Informazioni della Regia Marina et le renseignement britannique en Egypte[32], les Français se bornaient politiquement à traiter les informations venant du front italien directement depuis le deuxième Bureau de leur état-major parisien, où s'était ouvert une section italienne le 12 juin[33]. A moins qu'il ne faille simplement y voir la marque de la suprématie de l'école cryptographique française, lisant les documents diplomatiques italiens en clair depuis 1887, tant dans les armées qu'aux Affaires étrangères et à l'Intérieur[34]...
Par ses compétences en matières de contre-espionnage, le service de renseignement italien était également en contact avec l'Ufficio Riservato du ministère de l'Intérieur. La montée en puissance de la police italienne s'était accompagnée d'un élargissement des compétences dévolues à ce ministère qui le mettait en relation avec le renseignement militaire. Les activités sensibles, réservées au cabinet du ministre par le décret du 18 juillet 1866, étaient transférées à celui du directeur général de la Sécurité publique (Pubblica Sicurezza) le 3 juillet 1887, puis transformées en division autonome, l'Ufficio Riservato[35]. Comme dans tout ministère, notamment aux Affaires étrangères et à celui de l'Afrique italienne[36] pour ce qui nous concerne, un tel bureau était chargé essentiellement du courrier concernant des affaires ne pouvant être traitées qu'au plus haut niveau de l'administration. L'information qui arrivait à l'Intérieur concernait généralement des personnes suspectes de subversion ou de déstabilisation ; les mutations sociales de l'Italie de cette fin du XIXe siècle engendraient sporadiquement des flambées révolutionnaires dans les campagnes et les régions industrielles. Du maintien de l'ordre public au contre-espionnage, il n'y avait souvent qu'un pas. Pays de création récente, des agents d'influence des anciens pouvoirs, Bourbon mais surtout Habsbourg, agissaient en sous-main, alimentant cette sourde contestation.
Les carabiniers formaient le bras armé de la répression et, ce faisant, de l'Ufficio Riservato. Après l'arrivée du colonel Poggi, en octobre 1912, le règlement n° 103 adopté par le ministère de la Guerre confirma ce partage de tâche : aux militaires appartenaient le renseignement, tandis que les carabiniers conservaient la responsabilité du contre-espionnage[37]. Le ministère de l'Intérieur profita toutefois de la Première Guerre mondiale pour venir contrebalancer la mainmise des militaires sur cette question. Amalgamant le caractère préventif du contrôle des socialistes et celui extraordinaire concernant l'espionnage et la surveillance des étrangers[38], la création de l'Ufficio centrale di Investigazione, en septembre 1916 et officialisé en octobre 1917, était voulu personnellement par Vittorio Emanuele Orlando, nouveau ministre de l'Intérieur. Confié à la responsabilité du directeur général de la Sécurité publique, Giacomo Vigliani, cette création fut complétée par la mise en fiche du mouvement révolutionnaire, à travers le Casellario politico centrale[39], et le contrôle postal, télégraphique et téléphonique. Ce nouveau service de contre-espionnage s'appuyait sur un réseau de confiance en Italie et à l'étranger, à commencer de la Suisse[40].
Alors que l'Italie en était à sa « quatrième » guerre contre l'Autriche, l'Ufficio « I » voyait son monopole dans le recueil du renseignement menacé. La concurrence n'était pas un problème en soi, mais ses conséquences furent dommageables à tout point de vue. Au sein du Comando Supremo, les « manifestes divergences entre l'Ufficio "I" et l'Ufficio Situazione »[41] finirent par désorganiser la filière de recueil d'information dans son entier, au point que les Informazioni truppe operanti (ITO)[42] cherchèrent vainement à profiter de la situation pour s'émanciper de la tutelle du premier bureau[43]. Cette situation acheva de brouiller le colonel Garruccio avec le généralissime Luigi Cadorna. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le jugement lapidaire du capitaine Tullio Marchetti sur le colonel Garioni : « Malgré sa bonne volonté, il ne concluait rien »[44]... S'ajoutaient encore
« une quantité de services de renseignement au sein du ministère des Affaires étrangères, de la présidence du Conseil, (...) du ministère de la Marine (...). Ainsi, le peu de forces vraiment utiles disparurent et leur activité fut en grande partie perdue en rivalité, concurrences et jalousies, au grand détriment de l'intérêt du service[45]. »
En soi, il ne s'agissait pas vraiment d'une nouveauté, et encore moins d'une spécificité italienne. Les trois administrations collaboraient déjà avec le renseignement militaire lors de la conquête de la Libye, en 1911-1912... De plus, l'implication de la présidence du Conseil dans le domaine de la diplomatie secrète héritée de Cavour ; Giovanni Giolitti utilisa les services de l'affaire comte de Misurata, Giuseppe Volpi, dans le cadre de l'affaire libyenne, au point qu'il en fit le premier gouverneur de la Tripolitaine[46].
Quels que puissent être les témoignages des contemporains[47], le renseignement italien ne semble pas avoir démérité lors des opérations militaires qu'il affronta, que ce fut la campagne de Libye ou la Grande Guerre. Ou du moins, pas plus que les autres services européens. Les informations recueillies sur les forces militaires et les défenses turques, l'appui logistique (armes et argent) aux tribus arabes et même le financement de la presse française montraient une grande habilité pour un service aux si faibles possibilités. Certes, il bénéficiait de la collaboration des Affaires étrangères et de l'embryonnaire Servizio Informazioni della Regia Marina. Enfin, les possessions occidentales de l'Empire ottoman n'étaient pas les terres irrédentes du Nord-Est de l'Italie. L'Evidenzbureau comptait parmi les plus efficaces et les plus modernes services de renseignement de l'époque. Il était seulement surpassé par la Russie pour la cryptographie, mais dominait le renseignement radioélectrique ; les services français et britannique venaient ensuite. La connexion autrichienne avec la Sektion IIIb allemande, bien que ne traitant pas l'Italie, lui apportait en outre des ressources en matière de déception. Toutes choses dont était dépourvues l'Ufficio « I » et qui apparurent clairement dans les deux « surprises » d'Asiago, lors de l'offensive du printemps 1916, et de Caporetto, à l'automne 1917. La nature du front dans ces confins montagneux se caractérisait par des ratios espace-forces élevés, des systèmes de défense élaborés et une puissance de feu importante. Dans ces conditions, chaque camp découvrant simultanément les capacités et les intentions de l'autre, les renseignements annulaient la majeure partie de leur propre effet. Il ne restait que la déception pour faire la différence dans les phases de mobilité. Et l'Evidenzbureau se montra plus habile à ce jeu...
Pourtant, les dispositions prises par l'Ufficio « I » lors de la déclaration de guerre allaient dans le bon sens. Les informations sur les dispositifs austro-hongrois dans le Trentin étaient précis[48]. Les plans de mobilisation, élaborés par le colonel Garioni dès 1906, prévoyaient le détachement d'officiers de renseignement dans les villes frontières. Si leur mise en place préventive avait été refusée par le gouvernement Giolitti en octobre 1912, ils le furent dans l'urgence de la guerre fin 1914[49]. L'un des premiers fut l'Ufficio Informazioni dell'Esercito Italiano de Vérone, établi par le baron Giuseppe Fiorio[50]. Le 19 avril 1915, le généralissime Cardona décidait la création de sept Uffici staccati d'informazioni presso la frontiera NE, dont Brescia et Udine[51]. Le premier fut fermé au profit de celui de Vérone le 24 août suivant[52], tandis que la première réforme de l'Ufficio « I » du 5 septembre 1916 ne laissait subsister que le dernier et celui de Milan[53]. Le centre d'Udine consistait en fait en dix officiers des deux premières sections de l'Ufficio « I » détachés au Comando supremo pour suivre les fronts, et que la réforme rattachait à l'Ufficio Situazione. Le centre de Milan, rebaptisé Ufficio speciale militare à l'été 1915, couvrait les activités autrichiennes en Suisse[54]. Au fil de l'avancée italienne du printemps 1918, de nouveaux centres de renseignement furent ouverts à Turin, Gênes (relation avec les alliés), Trieste[55] et Trente.
Les effectifs de l'Ufficio « I » - devenu Servizio informazioni del Comando supremo par la réforme de 1916 - augmentèrent également avec la guerre. Nonobstant les personnels ITO, qui ne dépendaient pas administrativement de lui, mais des corps d'armées auxquels ils étaient attachés, des spécialistes rejoignirent avec la mobilisation le service de renseignement. Le 30 mai 1915, date de l'entrée en guerre (c'est-à-dire du transfert sur Udine des deux premières sections) de l'Ufficio « I », son effectif comptait une centaine d'hommes ; par le jeu des mutations entre le centre de Rome et les bureaux périphériques, d'autres arrivèrent pendant toute la durée de la guerre, mais sans en modifier la taille maximale. Officiers et sous-officiers, d'active comme de réserve, étaient des spécialistes, notamment les chiffreurs de la 4e section, les traducteurs et interprètes de la 5e et ceux de la section presse[56].
Cela dit, l'Ufficio « I » n'était pas dépourvu d'insuffisances, qui ne firent qu'amplifier l'impression de faillite de ce service aux yeux d'observateurs critiques ou peu au fait des questions de renseignement, surtout après Caporetto[57]. Il manquait un contre-espionnage adéquat. Les services d'interception télégraphique et téléphonique, comme le chiffre, n'étaient pas des plus efficaces. Pour le mettre en place dans l'urgence, il fut fait appel au commandant Luigi Sacco, connu pour initier le premier service de radio-transmission de campagne lors des opérations en Libye. En juillet 1915, affecté à la mission italienne envoyée auprès du Grand-Quartier-Général français de Chantilly, il put se familiariser avec les techniques qu'employaient les hommes du colonel Cartier, maîtres du chiffre de l'époque. Mais la coopération française n'était pas évidente, aussi bien avec les Italiens qu'avec les Britanniques d'ailleurs. Et de même que ces derniers en 1916[58], l'Italien finit par obtenir qu'ils traitassent les messages autrichiens interceptés sur le front italien. Mais les temps de transmission et de traitement rendirent rapidement cette solution caduque. Il obtint toutefois du colonel Garruccio de réorganiser le service du chiffre de l'Ufficio « I ».
Grâce à ses principaux collaborateurs, Tullio Cristofolini, Mario Franzotti et Remo Fedi, il réussit à forcer les chiffres de campagne, diplomatique et naval autrichiens. Quelques chiffres allemands utilisés dans les Balkans le furent aussi, comme le cryptogramme relatif au voyage du général Falkenhayn en Grèce en janvier 1917. Toutefois, « les premières applications, imparfaites et partielles pour les immanquables misonéisme et scepticisme de certains organes, en retardèrent plutôt le perfectionnement »[59]. Le choc de la défaite de Caporetto permit pourtant à Sacco de convaincre le Comando supremo d'abandonner les vieux codes de chiffrement, que les Autrichiens avaient aisément décryptés, pour ce nouveau système qu'il avait au point, mais que l'état-major avait refusé parce que trop compliqué. Ses succès lui valurent une promotion spéciale au grade supérieur en mai 1918[60].
L'action de Sacco fut facilitée par le départ du généralissime Cadorna, victime de Caporetto, et par la réorganisation de l'Ufficio « I » décidée par son nouveau commandant, le colonel Odoardo Marchetti. Il parvint à en faire un service qui « fonctionne d'une façon satisfaisante »[61]. Pour cela, il réussit à imposer une coordination à tous les niveaux. Les questions de contre-espionnage furent enfin traitées, à partir de février 1918, entre l'« unité de contre-espionnage et de police militaire de la section »[62], celle du Servizio Informazioni della Regia Marina et l'Ufficio centrale di Investigazione. Même chose pour les activités de recueil de l'information que les renseignements du Comando supremo et de la Marine montaient au-delà des lignes austro-hongroises[63]. Les officiers ITO des armées furent également conviés à coordonner leurs actions au sein de Centres de recueil de renseignement divisionnaires et de brigades, ainsi qu'à des réunions hebdomadaires avec le sous-chef d'état-major, le colonel Pietro Badoglio[64].
Le colonel Marchetti obtint également qu'une section « P », pour propagande, fût attachée à chaque armée. Il empruntait une solution adoptée par les Français à destination des terres perdues d'Alsace-Moselle depuis 1915. Toutefois, elle prendrait l'allure d'une « légion sacrée », comme on l'appelait à l'époque, car composée notamment de mutilés, et devait d'abord regonfler le moral des troupes après Caporetto. Comme dans l'original français[65], la coordination de ces sections « P » se fit au niveau des centres de renseignement de l'Ufficio « I ». A ce niveau, de jeunes officiers de réserve occupant des fonctions littéraires dans le civil mettaient en parole les mots d'ordre décidés par le Comando supremo[66]. Ainsi, le journaliste Concetto Pettinato, correspondant de La Stampa en Russie, en Pologne et en Autriche notamment, mobilisé en octobre 1915, avait d'abord été affection dans les sections d'Udine, avant d'être envoyé au centre de Milan pour animer le service « P »[67]. Il incombait également à cet organe de l'Ufficio « I » de préparer la conquête de cœurs des civils habitant les terres irrédentes ramenées à la patrie italienne par la défaite de l'Autriche-Hongrie.
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La Première Guerre mondiale avait permis à l'Ufficio « I », notamment sous l'impulsion du colonel Marchetti, d'atteindre une dimension réellement opérationnelle. Les effets de la réorganisation de 1918 ne furent pas remis en question par la démobilisation des armées et la réduction inévitable de personnel qu'elle engendra[68]. Sa structure resta nationale, avec quatre centres détachés à Gênes, Milan, Udine et Trieste. Il conservait des compétences en matière de contre-espionnage, l'Ufficio centrale di Investigazione étant réformé au profit d'un Servizio informazioni, puis Service confidentiel, tandis que l'Ufficio riservato intégrait les Affaires générales et réservées : sa première section (ordre public) prit en charge le Casellario politico centrale[69]. En février 1921, au moment du changement de commandement, il cessait d'être le Servizio informazioni del Comando supremo pour reprendre son nom originel.
L'évolution de l'Ufficio « I » est difficile à suivre dans les dernières années de l'Italie libérale[70]. Ses deux derniers commandants, qui entrèrent en fonction à la suite du colonel Marchetti et se succédèrent, les colonels Caleffi et Vigevano, n'ont laissé que peu d'information[71]. Mais il semble qu'ils continuèrent à perfectionner le service, lui permettant d'être l'organisme fédérateur du renseignement militaire italien à partir du 15 octobre 1925, avec la constitution du Servizio informazioni militare. Il en alla de même pour l'Ufficio riservato qui, le 4 novembre 1926, servit de noyau pour la constitution des Ispettorati speciali di polizia, dont naquit l'Opera vililanza repressione antifascismo.