
Notes historiques
La fin d'un monde : le bureau du chiffre du Quai d'Orsay en 1904 « Jusqu’à maintenant, les Français n’ont pas écrit tant sur l’histoire de la cryptologie en France, bien que cette histoire soit glorieuse » , notait David Kahn en 20021 . A la suite de Sophie de Lastours2 , Alexandre Ollier a certes contribué à renouveler la contribution de l’historien américain3 pour le renseignement militaire d’avant la Première Guerre mondiale. Toutefois, le travail de Christopher Andrew4 reste le seul concernant le bureau du Chiffre du ministère des Affaires étrangères. L’absence de sources directes (les archives du service ont été brûlées en 1940) et le manque de référence indirecte dans d’autres fonds l’expliquent autant que le relatif désintérêt de l’historiographie actuelle pour l’étude des relations internationales. Et ne parlons pas de celle du renseignement5 . La publication d’une photo des agents du bureau du Chiffre, sur le site du Quai d’Orsay6 , offre pourtant une opportunité de lecture nouvelle. Datée de 1904, elle permet de rappeler le rôle de ce département dans l’évolution de la cryptographie (chiffrement) et de la cryptanalyse (déchiffrement) et de présenter son fonctionnement interne. Mais cette photo de J. Parbaud7 figurant quinze hommes montre un aspect du ministère des Affaires étrangères, son engagement dans des questions de renseignement, qui est en train de cesser d’exister.

Toutefois, elle appartient à un genre pratiqué depuis quelque temps déjà au sein de ce ministère, officiellement ou non. Ainsi, depuis l’hiver 1860, était-il de tradition au sein du bureau du Chiffre qu’une photo, de groupe ou individuelle, fut prise annuellement. L’initiative en revenait à un jeune attaché, venu de la division de la comptabilité et des fonds, mais surtout photographe amateur, Chenu8 . Quarante-quatre ans plus tard, cette habitude était non seulement encore en pratique, mais avait semble-t-il été étendue à tout le ministère.
La légende de cette photo de 1904 ne livre le nom que de dix des quinze présents : « Darmet (Charles), Beguin-Billecocq (Jean), Billecocq (Charles), Marmottel, Beauchene (Chauvot de), Merienne-Lucas, Meziere (Joseph), Bavelier (Charles), Beguin-Billecocq (Louis), Billecocq (François) ». L’identité des cinq autres n’est pas mentionnée, bien qu’on put la déduire. Leur anonymat tient vraisemblablement au fait qu’ils n’appartiennent plus au département. La présence de Jean Beguin-Billecocq et Charles Billecocq, membres du corps consulaire, le premier en partance pour le sultanat d’Oman, le second en formation9 , en livre d’évidence deux. Ils ont accompagné leurs pères, tous deux anciens chefs du bureau, Théodore-Louis-Marie Beguin-Billecocq (1867-1884) et Ernest-Alexis-Joseph Billecocq (1884-1891). Par un ordre de préséance propre au ministère des Affaires étrangères, ils sont assis, encadrant le consul à Mascate, le premier, soixante-dix neuf ans, appuyé fièrement sur sa canne, le second, soixante-quatorze ans, les bras croisés. Egalement assis, deux autres chefs, Charles-Marie Darmet (1891-1896), soixante-neuf ans, et Albin-Chrysostôme Marnotte (1900-1901), soixante-cinq ans, les entourent. Derrière eux, debout, figurent les six membres du bureau du Chiffre, que dirige Charles Dauchez (1901-1907), cinquante-six ans, et quatre anonymes, dont Camille Piccioni, quarante-cinq ans, qui dirigea le bureau (1896-1900), avant de gagner le cabinet du ministre Théophile Delcassé. Il ne manque dans cet aréopage que le commandant Etienne Bazeries, « le pragmatiste de la cryptologie. Ses contributions sur la théorie furent insignifiantes, mais il fut l’un des meilleurs cryptanalystes naturels que la science a connu »10 .
Le groupe fixé pour l’éternité par Parbaud ressemble avant tout à une photo de famille, celle des Billecocq et apparentés. Trois générations, de chaque côté, sont présentes. Elles témoignent aussi d’une dévolution à cette famille du bureau du Chiffre, au moins depuis que Hyppolite Billecocq, entré en 1813, en eût pris la direction en 1837. A l’exception de Damour et Belliard, entre 1848 et 1867, et depuis janvier 1891, deux Billecocq et un Beguin-Billecocq s’étaient même succédés à sa tête. Un quatrième, Louis Beguin-Billecocq, n’accédât au rang de sous-chef du bureau qu’en 1912. Depuis le décret du 29 avril 1907, entérinant la réforme proposée par Philippe Berthelot, chef adjoint du cabinet du ministre Stephen Pichon, un attaché ne pouvait plus diriger un bureau. Et François Billecocq finit sa carrière en décembre 1926 comme chiffreur de première classe. Cette apparente succession s’expliquait par un mode de fonctionnement de la carrière diplomatique de l’époque, plutôt que par un goût pour la cryptologie. L’endogamie administrative était largement répandue et la stabilité du personnel était remarquable depuis le Consulat11 . Concernant la parentèle Billecocq, elle s’était transformée en véritable charge, au sens de l’Ancien régime, puisque les fils ou les neveux succédaient aux pères ou aux oncles12 . Ainsi n’était-il pas rare de voir deux de ses membres, sinon plus comme en 1890 et en 1891, participer à l’activité de ce bureau comptant cinq à sept membres.
Les seuls apports indirects provenaient de services spécialisés du ministère, comme les directions de la comptabilité13 , des archives14 voire de la presse15 . Parfois, ils étaient recherchés à l’extérieur, comme à l’administration des lignes télégraphiques16 . Ces recrutements témoignaient de deux réalités, l’une intemporelle, l’autre récente. Les stages probatoires dans d’autres services participaient du fonctionnement normal du bureau du Chiffre, utilisant les capacités mathématiques des premiers pour créer les tables de codes, réalisées manuellement jusqu’à l’installation, le 10 novembre 1875, d’une presse, tandis que bien moins nombreux, les seconds assuraient un classement des informations recueillies, plutôt qu’un traitement. L’embauche de personnels étrangers au département était quant à elle rendue nécessaire par l’introduction d’une nouvelle technologie de communication, le télégraphe électrique17 , annexée au bureau en 1862. Sans que l’on en puisse déduire quoi que ce soit, deux agents intégrèrent le bureau après une expérience militaire, l’un engagé volontaire sous le Second Empire18 , l’autre après son service militaire républicain19 . En dehors de ces emplois spécifiques, aucun n’appartenait à un corps de chiffreurs20 ; tous étaient licenciés en droit et avaient commencé au grade d’attaché surnuméraire ou payé, où ils avaient fait preuve de leur probité et de leur discrétion. François Billecocq était même entré comme « attaché autorisé » au 1 er janvier 1890, c’est-à-dire n’appartenant pas au ministère des Affaires étrangères et donc sans traitement, n’accédant au rang d’« attaché payé » qu’au 22 janvier 1891…
La photo de Parbaud regroupait une bonne part du personnel du bureau du Chiffre au XIX e siècle. De cinq à sept membres tout au long de cette période, la réforme Berthelot de 1907 porta les effectifs à neuf, sept attachés payés et deux cadres ; le décret du 3 septembre 1912 octroya deux attachés supplémentaires. Ils y faisaient toute leur carrière, accédaient au rang de commis, commis principal, sous-chef, puis chef de bureau comme de coutume au sein du ministère des Affaires étrangères21 , du moins jusqu’à 1907. Hiérarchiquement, ils dépendaient du cabinet du ministre, véritable organe de commandement, dont le poids n’avait cessé de se renforcer depuis la monarchie de Juillet. Au sein du secrétariat particulier, deux à trois personnes suffisaient à « contrôler » ce département d’une centaine d’agents qu’étaient les Affaires étrangères. Elles assuraient
« l’ouverture des dépêches, la correspondance personnelle du ministre, les audiences, les travaux réservés, le chiffre, le départ et l’arrivée de la correspondance et des courriers, la centralisation des états, notes et registres relatifs au personnel ;la statistique, les traductions et les correspondances télégraphiques »22 .
Le cabinet devait permettre au ministre de suivre le travail de ses directeurs de division, dont l’influence rivalisait avec leur stabilité. Le chiffre était un moyen de communication mais également d’information, tout comme les travaux réservés23 et la statistique24 étaient des organes d’analyse du renseignement. Même le rattachement du service à la direction Politique et commerciale, puis des Affaires administratives et techniques, enfin des Archives25 , n’enleva pas véritablement cette subordination au cabinet.
La production du bureau du Chiffre se résumait à la composition des tables de chiffre pour la correspondance avec les postes diplomatiques, à son chiffrage et au déchiffrage des courriers nécessaires. Dans une optique de renseignement, elle concernait évidemment cette troisième fonction. Elle se retrouvait parfois dans la correspondance diplomatique, par des mentions indirectes laissant entendre que l’information provenait « d’une source secrète et sûre ». Mais il était rare qu’elle apparût explicitement sous la mention d’« un télégramme déchiffré hier »26 . Plus couramment, au gré des dossiers apparaissaient ces petits « verts » ; le chef du bureau de la Statistique (1903-1905), le secrétaire d’ambassade Octave Homberg, appelait ainsi les déchiffrements « en raison du papier de couleur particulièrement criarde sur lequel ils étaient établis, afin qu’ils ne risquassent pas de s’égarer dans les dossiers »27 .
L’installation d’un bureau du Chiffre au ministère des Affaires étrangères n’était pas intervenue avec l’avènement d’un tel département en 1589. Pendant l’Ancien régime, les deux divisions politiques (Nord et Sud) géraient elles-mêmes la correspondance chiffrée sortante28 . La surveillance du courrier diplomatique était du ressort des ouvreurs de lettres, linguistes et autres cryptographes, comme le fameux Antoine Rossignol et son fils Bonaventure, dépendant de la Ferme générale des Postes29 , tout en étant payés sur les fonds secrets des Affaires étrangères30 . Ils se retrouvèrent toutefois sans emploi à la suite du décret du 10 juin 1790 et la promulgation du secret des correspondances. Aux Affaires étrangères, le chiffre était devenu la responsabilité des chefs de bureaux, bien évidemment incompétents en la matière. Cinq ans plus tard, il n’y avait plus personne capable de donner la clé des lettres chiffrées employées par les cours étrangères. Alors que le Directoire s’interrogeait sur l’opportunité de rétablir un « cabinet noir », comme suggéré dans le rapport de l’ancien chiffreur Desroches du 26 octobre 179531 , une énième réforme de l’organisation interne du ministère des Relations extérieures rétablissait un bureau du Chiffre32 . Mais, jusqu’en 1852, la période ouverte par la révolution s’était soldée par un déclin cryptographique évident.
La rencontre de 1904 ouvrait donc sur un demi-siècle d’histoire cryptographique, depuis que l’utilisation de la correspondance diplomatique par câble avait apporté un renouveau. Malgré les interdictions contenues dans les conventions en vigueur, l’administration des Postes et télégraphes fournissait au bureau les copies de tous les télégrammes diplomatiques chiffrés33 . « L’un des grands problèmes des cabinets noirs de l’Ancien régime — mettre la main sur la correspondance diplomatique étrangère — était ainsi résolu. Le plus grand problème était désormais de savoir la déchiffrer34 . » Les « “hiérophantes”, ainsi que les appela Nisard »35 , du ministère des Affaires étrangères s’étaient montrés habiles « dans l’art cabalistique et passionnant de traduire ou, comme on disait jadis, de “palustrer”la correspondance chiffrée des ambassadeurs étrangers »36 . Au mieux techniciens et en rien théoriciens, Belliard et son adjoint Beguin-Billecocq, puis leurs successeurs, profitèrent aussi du renouveau des études cryptographiques à compter de 186337 . Il devait permettre l’éclosion d’une véritable « école française de cryptographie »38 , particulièrement performante, dans les années 1880-190039 . Ainsi, deux des meilleurs spécialistes français de l’époque, le commandant Etienne Bazeries40 et le chef d’escadron Gaëtan Henri Viarizio (de Viaris) di Lesegno41 , apportèrent-ils leur concours au succès du bureau du Chiffre.
Ces deux officiers étaient pourtant rivaux dans l’art cryptographique. Mais ils avaient été invités à participer à la première commission de réforme du bureau du Chiffre, du 29 septembre 1894 au 26 février 1895. Les investigations menées par Berthelot, assisté d’un jeune secrétaire d’ambassade, Paul-Henri-Horace Delaroche-Vernet, visaient à réduire de 40 % les coûts d’envoi des télégrammes chiffrés par l’utilisation de nouvelles méthodes de chiffrement. La politique d’ouverture de postes en Extrême-Orient, couplée à la succession de crises internationales (Chine, Egypte) et aux redevances à payer aux compagnies étrangères de câbles sous-marins, étaient par nature des dépenses incompressibles. Dès lors, il convenait de trouver une solution dans les méthodes de travail du bureau. Ancien élève de polytechnique, ancien officier de marine passé dans l’artillerie après une expérience préfectorale, le marquis de Viaris s’était fait connaître un an plus tôt par son livre Les dépêches secrètes et les conventions internationales (Paris, 1893). Il y proposait de simplifier les vocabulaires télégraphiques composés de mots de dictionnaires en utilisant les mathématiques. D’une approche plus pragmatique, Bazeries représentait la commission de cryptographie militaire42 , qui cherchait à installer au ministère de la Guerre un tel service. Par ailleurs, il avait été affecté au bureau du Chiffre des Affaires étrangères , du 22 août 1891 au 26 octobre 1893, pour se formaliser avec les procédures cryptographiques, pour lesquelles il venait de montrer des dispositions. Placé en fin d’emploi militaire le 20 février 1899, il devait retrouver cette affectation pour vingt-cinq ans ; étrangement, il ne figure pas sur la photo de Parbaud. Recommandé par un fonctionnaire du Quai d’Orsay, certainement Maurice Paléologue, responsable du bureau des Affaires réservées, il intervint comme expert du préfet de police de Paris, Louis Lépine (1899-1913) et du directeur de la Sûreté générale pour décrypter les dépêches de comploteurs anarchistes et orléanistes43 .
L’évolution des dépenses télégraphiques chiffrées (1891-1898)

En terme d’efficacité, la réforme proposée n’enraya pas l’envolée des coûts de transmission et il fallut attendre l’affinement des tables de chiffres de l’après-Première Guerre mondiale, pour voir le nombres de mots se réduire (dix mille mots en 1933, six mille auparavant), et l’avènement des machines chiffrantes après 1945. Dans l’immédiat, les agents du bureau du Chiffre avaient estimé que leur charge de travail s’en trouvait accrue et avaient obtenu deux attachés supplémentaires, soit six44 . Par contre, l’apport au renseignement du bureau ne s’en trouva pas vraiment modifié. Le chiffre italien avait été déchiffré entre avril et novembre 188745 . Suivirent le décryptage des chiffres anglais, à compter de 189146 , turc, à compter de 189847 , allemand, à compter de 189948 , russe, avant 190549 , et espagnol, à compter de 190650 , et de nouveau allemand en 191351 . Il n’y a pas vraiment d’indication pour les chiffres américains, pourtant réputés « d’écoliers »52 , belges et autrichiens.
La présence de militaires dans la commission de 1894-1895, puis la collaboration de Bazeries avec la Sûreté, à compter de 1898, n’avait pas alarmé un bureau du Chiffre (ni même le ministère des Affaires étrangères d’ailleurs) sûr de son savoir-faire, comme le montre la composition de la photo de 1904. Pourtant, les ministères de la Guerre et de l’Intérieur avaient entrepris de constituer leurs propres services de Chiffre. Même la « sorte de monopole des questions de chiffre » dont disposait Bazeries, aux dires du commissaire de la Sûreté générale Haverna, ne tarda pas être remis en cause. Malgré l’opposition du militaire, qui y avait échoué, le policier s’essaya à déchiffrer les codes japonais. En mars 1904, il réussissait53 . Ce succès conduisit à une crise en octobre 1905. Le président du Conseil, également ministre de l’Intérieur, Maurice Rouvier, entendait être agréable à son allié russe54 et demanda à son directeur de la Sûreté, René Cavart, de transmettre les décodages japonais à son homologue russe à Paris, le responsable de l’Okhrana55 , Arkady Mikhailovitch Harting56 . Naturellement, le bureau du Chiffre des Affaires étrangères intercepta la transmission du Russe et crut avoir affaire à une nouvelle affaire d’espionnage. Comme la Sûreté ne pouvait révéler la nature des ordres reçus, ni infirmer une fuite inexistante, tandis que ses assurances d’une sécurité sonnaient faux, le bureau du Chiffre se vit enjoindre de suspendre ses relations avec elle. A cela s’ajoutait une brouille personnelle entre Bazeries et Haverna.
Cette rupture eut deux conséquences majeures du côté du ministère de l’Intérieur. La première conduisit à confier, au printemps 1907, la responsabilité du nouveau service photographique (en fait cryptographique) de la Sûreté à Haverna. Et lorsque le policier demanda à une de ses relations de lui indiquer une personne de confiance connaissant le russe, le jeune capitaine Marcel Givierge fut sollicité. La seconde fut d’amener la Sûreté à surveiller les télégrammes diplomatiques expédiés de Lyon, Lille et Nice pour fuir le contrôle de l’administration parisienne et du Quai d’Orsay57 .
« Les Affaires étrangères voyaient évidemment à regret qu’à l’Intérieur on déchiffrait les dépêches diplomatiques d’Espagne et d’Italie. Cette amertume se conçoit facilement puisque l’Intérieur était informé de certaines questions concernant les Affaires étrangères. C’était en somme un contrôle dont elles s’effarouchèrent. Elles se continuèrent tant qu’à l’Intérieur fut la présidence du Conseil58 . »
Ce fut partiellement fait à partir du 14 janvier 191259 . Mais il fallut encore un an et demi pour qu’en mai 1913, le Quai d’Orsay put le faire cesser. Le service photographique de la Sûreté avait découvert les ouvertures du ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon, en direction du Saint-Siège… L’affaire d’octobre 1905 intervenait également six ans et demi après le transfert, le 24 avril 1899, des compétences du contre-espionnage incombant jusque-là à la section de statistique, le service de renseignements de l’armée empêtré dans l’Affaire Dreyfus.
Une des raisons de cet embarras incombait directement au bureau du Chiffre des Affaires étrangères. Le 2 novembre 1894, les hommes de Charles-Marie Darmet avaient intercepté un télégramme de l’attaché militaire italien, le lieutenant-colonel Alessandro Panizzardi, au général chef d’état-major Nicola Marselli. Les premières ébauches de déchiffrement laissèrent croire que le capitaine Dreyfus, mis en état d’arrestation quinze jours plus tôt, était peut-être le traître recherché depuis le 29 septembre. L’incertitude résidait en ce que l’Italien avait utilisé un nouveau code. Le 6 novembre, Maurice Paléologue, chef du bureau des Affaires réservées, avait confié, « à titre personnel », ces premiers résultats à son homologue de la section de statistique, le lieutenant-colonel Jean Conrad Sandherr ; une copie en fut faite pour servir l’accusation. Pourtant, le déchiffrement définitif, le 10 ou le 13 novembre, ne devait plus laisser de doute quant à son innocence. Le capitaine Pierre Ernest Matton, chargé de suivre les affaires italiennes à la section de statistique, fut même invité par son chef à fournir, par l’entremise d’un de ses agents doubles, un faux message à Panizzardi. Portant des noms propres facilement reconnaissables, il devait permettre au bureau du Chiffre des Affaires étrangères, qui l’intercepterait inévitablement, de le déchiffrer aisément. Cette contre-épreuve devait permettre de révéler la nouvelle clé utilisée dans le télégramme du 2 novembre60 . L’ébauche du 6 novembre 1894 ayant servi à condamner le capitaine Dreyfus, Maurice Paléologue, délégué par le ministère des Affaires étrangères lors du procès en cassation et au conseil de guerre de Rennes, fut amené à en démontrer sa fausseté le 27 avril 189961 . Cette déposition avait été précédée par un violent échange de lettres entre février et mars 1899, entre les deux ministres de la Guerre et des Affaires étrangères ; rien qu’entre le 9 et le 27 février, ils s’échangèrent trois missives62 .
Le résultat inévitable de cet épisode de « polémologie administrative »63 fut un embarras du côté des militaires à poursuivre toute collaboration avec le Quai d’Orsay. Du point de vue des Affaires étrangères, l’Affaire Dreyfus renforça leur hostilité à toute forme de coopération en temps de paix, ce qui fut confirmé par l’instruction ministérielle du 24 février 1906. Un tel choix ouvrait naturellement à l’armée la voie à un rapprochement avec la Sûreté générale dans leurs ambitions cryptographiques. Une collaboration s’était établie rapidement entre le commissaire Haverna et le capitaine Cartier, secrétaire de la commission de cryptographie militaire depuis 1900 et détaché à la section de renseignement64 en octobre 1903. Cette relation était essentielle pour les militaires, qui n’avaient aucun accès aux télégrammes chiffrés diplomatiques nécessaires à la formation de leurs chiffreurs. Une solution avait été trouvée avec les postes d’écoutes de l’armée et de la marine en Méditerranée afin de recueillir les cryptogrammes et les procédés de chiffrement des marines anglaise, italienne et espagnole. Implicitement, il s’agissait de la première utilisation conjointe de la télégraphie sans fil et de la cryptanalyse dans la recherche du renseignement d’intérêt militaire. L’étape suivante consistait en un véritable partage de ces sources diplomatiques. L’idée d’une commission interministérielle de cryptologie, évoquée une première fois à la fin des années 1890, fut reprise par la commission de cryptographie militaire en 1908. Les ministères de la Marine, des Colonies, de l’Intérieur et des Postes et Télégraphes donnèrent leur accord. Seules les Affaires étrangères refusèrent. En janvier 1909, la nouvelle commission était officiellement instituée.
Cette création demeura toutefois purement symbolique, sa première réunion n’ayant lieu que le 14 mai 1912. Son objectif était pourtant double : montrer l’isolement du Quai d’Orsay et donner une légitimité à l’état-major pour établir sa propre s ection du chiffre. L’entremise du capitaine Givierge, affecté à l’état-major particulier du ministre de la Guerre, Alexandre Millerand en janvier 1912, fut décisive. A la demande du commissaire Haverna, il s’était mis en rapport avec le commandant Cartier, affecté au bureau central parisien de correspondance franco-russe par TSF. L’objectif du policier était de relancer l’activité de la commission interminis térielle. Les deux militaires en profitèrent pour proposer au ministre la constitution d’un bureau du chiffre. Ils obtinrent gain de cause rapidement, mais seulement pour la mobilisation. Givierge profita de sa position dans l’entourage du ministre pour s’entretenir avec lui de la question. Et Millerand de lui demander d’étudier la création d’une section permanente. Le capitaine Givierge rédigea avec le commandant Cartier un projet. Soumis au ministre le 20 juillet, il était approuvé deux jours plus tard. La section du Chiffre entra en fonction le 1 er septembre. Rattachée au cabinet du ministre, son effectif était moins nombreux qu’aux Affaires étrangères, limité à trois personnes : Cartier en prit la direction, à la demande de Givierge, qui devint son adjoint, et un administrateur civil65 .
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Si elle ouvre sur un passé glorieux, la photo de J. Parbaud marque aussi la mise en retrait du bureau du Chiffre du ministère des Affaires étrangères dans les activités de renseignement. Cette responsabilité n’était pas uniquement le fait d’une conjonction de la Sûreté générale et de l’état-major général de l’armée. Elle résultait aussi d’une baisse d’intérêt au sein du ministère. Le rattachement à la direction Politique et commerciale, le 25 septembre 1912, démontrait combien, depuis le départ de Théophile Delcassé, le 6 juin 1905, il manquait à la direction du département un souci du renseignement. Le chiffre redevenait un moyen de communication diplomatique. Il est vrai que la qualité des informations obtenues par ce biais avait été bien aléatoire. Les problèmes de décryptage, comme l’absence d’une véritable analyse avaient rendu parfois la diffusion des messages confuse. Les contresens avaient été fréquents, ainsi que l’avait présenté la controverse autour du « télégramme Panizzardi ». Le 7 novembre 1887, Emile Flourens avait même cru que la réponse du Chancelier allemand Otto von Bismarck au Premier ministre britannique Lord Salisbury concernait un amendement à la Triple Alliance, conclue cinq ans plus tôt, alors qu’il ne s’agissait que du texte originel du traité d’alliance germano-autrichien de 1879. Onze plus tard, Delcassé avait cru, suite à une nouvelle incorrection, à un ultimatum britannique lors de la crise de Fachoda. En 1901, il avait même pensé qu’un traité avait été signé entre l’Italie et la Grande-Bretagne au sujet de la Tripolitaine.
Ces exemples témoignent d’une manière de travailler qui n’était pas propre au bureau du Chiffre des Affaires étrangères, mais que l’on retrouvait également à la section de statistique66 . Aucune analyse critique, ni interne, ni externe, du document n’était réalisée. L’important était de diffuser une information que l’on ne prenait pas vraiment le temps de vérifier. Cela tenait évidemment à la nature du personnel affecté à ces tâches. Les hommes réunis sur la photo de 1904 étaient très certainement habiles à chiffrer et déchiffrer la correspondance de son ministre et des diplomates français. Ils avaient établi les tables de chiffres et savaient s’en servir. Mais, quelle était leur connaissance des affaires internationales ? Quelle était leur capacité l’analyse, unique étape qui transforme l’information en renseignement ? Face au « télégramme Panizzardi » déchiffré , même leur ministre, pourtant diplomate de profession, Gabriel Albert Auguste Hanotaux, avait jugé la pièce de peu d’importance…
| 1918 | 1920 | 1938 | 1939 |
Au bureau du Chiffre | 5 | 2 | 1 | 4 |
Dans les postes | 22 | 18 | 4 | 7 |