Accueil arrow Notes historiques arrow L’assassinat de Chapour Bakhtiar

NOTE HISTORIQUE N°39
L'ASSASSINAT DE CHAPOUR BAKHTIAR

Alain Rodier
14-05-2013

 

 

 

 

Image
Chapour Bakhtiar

 

Genèse de l'affaire

Chapour Bakhtiar est un homme politique issu de la grande bourgeoisie iranienne. Il a fait ses études au lycée français de Beyrouth, puis en métropole. Opposé à toutes les dictatures, il songe un moment rejoindre les brigades internationales en Espagne. En 1939, il s'engage dans l'armée française, puis, une fois démobilisé, il rejoint la Résistance. Après la guerre, il retourne en Iran. Il s'oppose au régime du Shah Reza Pahlavi jusqu'en 1978. Il le paye de plusieurs peines de prison qui, cumulées, font un total de six années d'incarcération. Toutefois, le 4 janvier 1979, le Shah acculé par la révolution interne, le nomme au poste de Premier ministre. Mais c'est bien trop tard. Il est renversé le 1er février lors du retour au pays de l'ayatollah Khomeiny. Dix jours plus tard, il quitte le pays discrètement et parvient à rejoindre la France. Il crée en 1980 le Mouvement national de la résistance iranienne (MNRI) qui s'oppose à la nouvelle théocratie iranienne. Globalement, le MNRI est un mouvement pacifique, à la différence des autres mouvements de résistance iraniens.

Le 14 mai 1979, l'ayatollah Khalkhali, le juge religieux qui préside de la cour révolutionnaire déclare publiquement son intention d'« éliminer les corrupteurs sur la terre » et que « ceux qui ont quitté l'Iran après la Révolution sont considérés comme de véritables criminels et sont passibles de la peine de mort ». Dans ses propos, il fait nommément allusion à Chapour Bakhtiar, car cet opposant est profondément anticlérical et donc haï par le régime des mollahs. Le 7 décembre de la même année, suite à l'assassinat à Paris de Moustapha Chafik, un membre de la famille royale, il renouvelle ses menaces en déclarant que « les fedayins islamiques mènent leurs activités en Europe et aux Etats-Unis afin de localiser et de punir les criminels pour leurs fautes ». Il désigne de nouveau Chapour Bakhtiar comme une cible car « il fait campagne contre l'imam Khomeyni depuis son lieu d'exil à Paris ».

Le 18 juillet 1980, une première tentative d'assassinat a lieu. Un commando de cinq activistes conduit par Anis Naccache, un Palestinien converti au chiisme, tente d'éliminer Chapour Bakhtiar à son domicile de Neuilly sur Seine, où il réside en compagnie de sa fille. L'appartement lui a été prêté par un ami proche, le docteur Abdorrahman Boroumand. La tentative échoue grâce à l'intervention des forces de sécurité mais se solde par la mort d'un policier et d'une voisine. Un second fonctionnaire de police est grièvement blessé d'une rafale de pistolet-mitrailleur et restera lourdement handicapé jusqu'à son décès en 2008. Naccache est arrêté puis condamné à la perpétuité en 1982. Il est expulsé en 1990 après de sombres négociations avec l'Iran concernant la libération d'otages français détenus au Liban. Depuis, il séjourne entre Téhéran et Beyrouth.

Les assassinats d'opposants iraniens se poursuivent de plus belle. Le 4 juin 1989, Boyahmadi, un membre de l'organisation « l'Etendard de la liberté d'Iran » (ELI) est assassiné à Dubaï. La victime avait été un des principaux collaborateurs de Chapour Bakhtiar en Iran avant de rejoindre les monarchistes. Le 23 octobre 1990, Cyrus Elahi, un autre membre de l'ELI est abattu à Paris par un inconnu. Enfin, le 18 avril 1991, c'est au tour du docteur Abdorrahman Boroumand, le président du conseil exécutif du MNRI et ami de Bakhtiar, d'être poignardé à mort dans le hall de son immeuble, à Paris.

La préparation de l'assassinat

Mise en place des tueurs

13 juin 1991. Farydoun Boyerahmadi, un membre du MNRI ayant toute la confiance de Chapour Bakhtiar, déclare accueillir chez un ami dénommé « Michel » - résidant au 2, rue Goiot à Reims[1] - deux de ses « connaissances » venant d'Iran : Mohammad Azadi et Ali Valiki Rad[2]. Selon lui, ces deux personnes doivent effectuer un séjour touristique en France du 15 juin au 15 septembre 1991. Les deux certificats sont délivrés à la mairie de Reims, le 16 juin. Par contre, leur visa ne sera demandé que le 17 juillet et enregistré le 21. Il leur est accordé le 26 juillet.

En fait, l'enquête du juge Jean-Louis Bruguière déclenchée après l'assassinat de Chapour Bakhtiar révèlera que Boyerahmadi a été retourné par les services secrets iraniens (Vevak) depuis des années[3]. Il renseignait Téhéran sur les faits et gestes des membres du MNRI depuis l'intérieur du mouvement. Avant de pouvoir retourner vivre en Iran, il lui est demandé d'accomplir une dernière mission : faciliter à l'assassinat de Chapour Bakhtiar. C'est lui qui, profitant de la confiance lui étant accordée, a pour mission d'introduire auprès du leader du MNRI les deux tueurs entraînés en Iran qui sont chargés de l'exécution du contrat.

 

26 juin 1991. Parallèlement à cette démarche, un certain Norian Nasser (en fait Mohammad Azadi) demande auprès de l'ambassade de France en Iran un visa de quinze jours débutant le 10 juillet 1991. Il prétend vouloir acheter des équipements électroniques auprès de la société française Syfax, dont le siège est situé au 66 bis avenue V. Cresson à Issy-les-Moulineaux. Cette dernière a en effet invité l'intéressé à venir en France vers le 20 juin 1991. Le même jour, un certain Kamal Hosseini (en fait Valiki Rad) effectue une démarche identique auprès des services consulaires français. La société Syfax est tout à fait légalement en affaires avec le Maghreb et l'Iran. Son correspondant en Iran est un certain Massoud Hendi[4] qui a également ses entrées auprès de l'IRIB, l'agence nationale de presse iranienne. Il sera découvert par la suite qu'il est en rapport avec le ministère du Renseignement, le Vevak car il a en sa possession la ligne directe du ministre ! C'est donc lui qui se charge des démarches nécessaire pour faire « inviter » les deux hommes à la demande express de Hossein Sheikhattar, un fonctionnaire important du ministère des Télécommunications. En effet, ce denier ne souhaite pas apparaître directement sur le devant de la scène, vraisemblablement car il dépend d'un organisme d'Etat. En effet, dans ce type d'opération, il est vital que l'Etat commanditaire ne puisse pas être impliqué d'une manière ou d'une autre. Sheikhattar, qui occupe un poste de responsabilité dans le domaine des communications par satellites, se rend fréquemment à l'étranger - et en particulier en France - où il a ses entrées chez Matra et Alcatel. Il y a tout lieu de penser qu'en plus de ses attributions bien réelles au sein de son administration, il émarge également au Vevak, qui profite ainsi de ses introductions à l'étranger.

Il ressort de ces préparatifs que les tueurs iraniens étaient en possession fin juillet de deux permis de séjour différents avec des identités distinctes. Ils pouvaient donc pénétrer sur le territoire français par deux voies différentes.

Mise en place d'un « centre opérationnel » à Istanbul

Début juillet Un « centre opérationnel » chargé de coordonner l'affaire est mis en place à Istanbul grâce à un homme d'affaires turco-iranien du nom de Mesut Edipsoy. En effet, ce dernier y possède un appartement et en loue un deuxième dans le quartier d'Atakoy. Les activités d'Edipsoy l'amènent à se déplacer fréquemment en Europe et aux Etats-Unis. En fait, l'enquête laissera supposer qu'il est un interlocuteur du Vevak auquel il sert d'honorable correspondant d'infrastructure (HC Infra)[5]. Il entretiendrait également des liens troubles avec le monde criminel turc. Il est probable que plusieurs officiers du Vevak se sont installés à demeure dans ces deux locaux. Ils auraient - entre autres - été chargés de confectionner des faux passeports turcs qui seront remis ultérieurement aux deux tueurs.

Farydoun Boyerahmadi effectue début juillet un voyage à Istanbul. Le but de ce voyage n'a jamais été éclairci, mais il est probable qu'il a servi à régler certains détails de l'opération.

Mise en place d'une équipe de recueil en Suisse

13 juillet. Un certain Zeinolabedine Sahradi arrive en Suisse muni d'un ordre de mission des Affaires étrangères délivré le 16 juin. Ce dernier stipule qu'il doit se rendre à l'ambassade l'Iran à Berne pour une période de trois mois. Il a reçu un ordre de virement de 3 872 dollars (50 000 rials) auprès de la banque Melli, précisant qu'il devait se rendre à Bern du 21 juillet au 21 octobre. La banque Melli confirmera le 10 août que la somme a bien été perçue par l'intéressé. Il sera démontré lors de l'enquête que cet individu a participé à l'exfiltration d'un des tueurs depuis la Suisse.

 

15 juillet. Golam Hossein Shoorideh de la Barton Company - un Iranien qui sera à l'origine de la demande de visa pour la Suisse d'un membre de la conspiration[6] chargé d'exfiltrer un des tueurs - demande pour lui et pour son collaborateur Ahmad Aidipour un visa de trois mois, du 20 juillet au 20 septembre, pour séjourner en France avant de se rendre en Belgique puis aux Etats-Unis pour ses « affaires ». Il passe par l'intermédiaire de Mr. Peloux, un ancien diplomate français qui a été en poste en Iran. Ils se connaissent car Peloux a épousé une Iranienne dont une des soeurs est la femme de Shoorideh. C'est d'ailleurs lors du mariage de Peloux qui se tient le 25 juillet à Paris, qu'il lui demande de faciliter ses démarches pour obtenir de nouveaux visas.

 

24 juillet. Shoorideh et Aidipour séjournent brièvement en Suisse. Shoorideh démentira ultérieurement affirmant s'être rendu en Belgique. Il a effectivement quitté Bruxelles le 26 avant d'embarquer le 30 juillet à Roissy, à bord d'un vol à destination des Etats-Unis. Il reste un « trou » dans son emploi du temps entre le 26 et le 30. C'est vraisemblablement à ce moment là qu'il effectue une dernière reconnaissance.

 

25 juillet. Vakili Rad, sous l'identité de Nasseri, appelle madame Salahshour depuis Téhéran pour retenir son studio situé dans un immeuble au 36 avenue d'Italie, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Il lui louera effectivement le 2 août. Ce studio est destiné à servir de cache temporaire à Boyerahmadi après l'assassinat de Chapour Bakhtiar. En effet, Boyerahmadi ne suivra pas la même voie d'exfiltration que ses complices.

 

27 juillet. Boyerahmadi participe à une réunion du MNRI destinée à désigner un successeur au docteur Abdorrahaman Boroumand dans la villa occupée par Chapour Bakhtiar au 37, rue Cluzeret, à Suresnes. Une chaise vide a été laissée en symbole du disparu. Boyerahmadi y dépose des fleurs pour lui rendre hommage. Cela démontre le professionnalisme de l'intéressé qui sait qu'il va passer à l'action quelques jours plus tard. Il recueille une information particulièrement intéressante pour la suite des opérations : le jardinier et la femme de ménage seront absents en août pour leurs congés d'été. Bakhtiar sera donc seul avec son secrétaire, qui habite à la même adresse. Seuls les policiers en faction à l'entrée seront à tromper. Cela simplifie notablement le problème.

 

30 juillet 2011. Azadi et Vakili Rad atterrissent à Orly et sont accueillis puis cornaqués par Boyerahmadi. Il faut dire qu'ils ne parlent pas français ce qui leur sera très préjudiciable après avoir rempli leur mission quand ils ne seront plus accompagnés par un interprète.

L'assassinat

6 août 1991. Entre 10 et 11 h 00 du matin, Boyerahmadi demande à louer une grosse voiture rapide pour « rejoindre Deauville » auprès de l'agence Rent a Car au 55 avenue E. Vaillant à Boulogne. Il se ravise au dernier moment.

- 15 h 15. Le fils aîné de Chapour Bakhtiar, Guy, quitte son père après avoir effectué un footing avec lui. Inspecteur des Renseignements Généraux (RG) depuis 1974[7], c'est lui qui est chargé d'organiser sa protection rapprochée. La garde est assurée par quatre policiers de la 36e compagnie de CRS de Thionville. Son père l'informe qu'il attend la visite des trois Iraniens sans faire plus de commentaires ni donner d'instructions particulières. Guy Bakhtiar ne s'inquiète donc pas car les visites sont nombreuses et toujours programmées à l'avance.

- 16 h 40. Le secrétaire particulier Sorouch Katibeth rentre au domicile de Suresnes après avoir fait quelques courses en ville.

- 17 h 10. Farydoun Boyerahmadi, au volant de sa vieille BMW rouge, accompagné comme prévu d'Azadi et de Valiki Rad, se présente au poste de garde du 37 rue Cluzeret. Ils arborent des costumes sombres pour « faire honneur » à Chapour Bakhtiar qui pleure toujours le décès de son ami Boroumand. La maison cossue a deux étages dont le premier prolongé d'une terrasse qui donne sur le devant. Le rez-de-chaussée est occupé par les CRS qui assurent la garde des lieux. La zone vie se trouve au premier niveau. Chapour Bakthiar a exigé que la garde ne soit montée que devant la maison car les rondes donnant sur l'arrière le dérangent en raison des bruits de pas faits sur le gravier. De plus, il refuse catégoriquement la présence de tout policier à l'étage, même lors de la venue de visiteurs. Bien logiquement, il tient à préserver son intimité et le secret de ses rencontres. Une fois le portique de détecteur de métaux passé, l'identité des trois arrivants est vérifiée[8]. Ils sont même soumis à une palpation de sécurité. Un paquet contenant une photo encadrée qu'ils apportent avec eux en guise de cadeau est passée au détecteur à métaux portable.

Une fois les trois visiteurs introduits auprès de Chapour Bakhtiar, le secrétaire sert le thé puis se retire en compagnie de Boyerahmadi sur la terrasse jouxtant la cuisine. Chapour Bakhtiar se retrouve alors seul avec Azadi et Valiki Rad. Tout va alors très vite. Un des deux hommes étrangle Bakhtiar écrasant son larynx. Ce dernier s'écroule en suffoquant sur le canapé sans pouvoir émettre le moindre son. Un des deux hommes va chercher dans la cuisine deux couteaux, l'un à viande et l'autre à pain. Il poignarde Bakhtiar à treize reprises avec le couteau à viande puis lui tranche la gorge et les poignets avec celui à pain. Sa montre Rolex lui est retirée, vraisemblablement en guise de preuve ou de trophée. L'horreur même de cette véritable boucherie est voulue car elle sert d'exemple. Elle est destinée à prévenir les opposants du sort qui les menace à tout instant et en tous lieux.

- 17 h 45. Sorouch Katibeth revient de la terrasse. Un des deux assaillants le saisit par derrière pendant que l'autre l'étrangle par devant pour l'empêcher de crier. Comme Bakhtiar, il est ensuite poignardé puis égorgé. Les assassins nettoient ensuite soigneusement les couteaux et leurs vêtements tâchés d'éclaboussures de sang dans la cuisine. Le corps de Bakhtiar qui repose toujours sur le canapé est recouvert d'une nappe. Celui de son secrétaire est caché aux vues de la fenêtre par une corbeille à papiers. Le téléphone est décroché de manière à faire croire que Chapour Bakhtiar est en conversation.

- 18 h 00. Les trois visiteurs repartent comme ils sont venus. Les CRS ne remarquent pas les taches de sang sur les costumes sombres qui sont fermés jusqu'au col.

Boyerahmadi conduit ses deux complices au bois de Boulogne où ils changent de vêtements, ceux tachés de sang étant jetés dans une poubelle ; leurs passeports sont également déchirés et jetés. Boyerahmadi les dépose ensuite à une bouche de métro puis abandonne sa voiture dans un quartier de Paris. Le véhicule sera retrouvé plusieurs jours après, ainsi que les vêtements qui ont été récupérés par une prostituée. Ces derniers permettront par la suite à la police scientifique d'identifier formellement les coupables.

En ce qui le concerne, Boyerahmadi rejoint le studio qui a été loué par Vakili Rad dans le XIIIe arrondissement de Paris. Il y restera terré jusqu'au 13 août, en attendant que l'on vienne lui fournir des faux papier pour quitter le pays.

 

Image
La maison du 37, rue Cluzeret à Suresnes. La terrasse où sera vu vivant pour la dernière fois
Sorouch Katibeth, le secrétaire de Bakhtiar, est bien visible.

 

Nuit du 6 au 7 août. Dotés d'identités turques aux noms de Musa Kocer et d'Ali Haydar Kaya, Vakili Rad et Azadi voyagent en train vers Annecy. Ne parlant pas le français, ils manquent leur correspondance à Lyon. Ils appellent la base opérationnelle d'Istanbul pour demander de l'aide.

 


 

7 août. Les policiers de garde sont relevés par des collègues appartenant à la CRS 37 de Strasbourg. Ce fait qui semble de relever du pur hasard[9] peut expliquer que les nouveaux venus ne s'inquiètent pas outre mesure de ne pas voir Chapour Bakhtiar, les consignes étant nouvelles pour eux. Ils ne s'étonnent pas non plus que les cartons de nourriture livrés commencent à s'entasser dans le péristyle et que personne ne vienne, comme d'habitude, leur donner la liste des visiteurs du jour. En fait, il semble qu'aucune visite n'était programmée pour le 7 août[10].

Un coup de fil en Iran est passé depuis une cabine publique située au 40 avenue d'Italie à Issy-les-Moulineaux : le 987 41 21 29, une ligne connue pour être employée par le Vevak. Il semble que c'est Boyeramahdi qui a téléphoné à ses commanditaires pour rendre compte de la bonne exécution de la mission. Il avait déjà utilisé ce numéro en juillet de la même année. Toutefois, si le fait que les assassinats ne sont pas découverts immédiatement profite bien aux assassins en fuite, car ils ne sont alors pas recherchés, cela sème un doute dans l'esprit des autorités du Vevak. La cellule d'Istanbul commence à s'affoler en se posant la question : la mission a t-elle vraiment été remplie avec succès ? De nombreux coups de téléphones sont alors passés à Téhéran[11], Londres, Los Angeles et à Paris. Ces appels permettront ensuite aux enquêteurs de mettre en cause les réseaux du Vevak.

- 09 h 26. Fereshteh Jahanbani, une Iranienne vivant à Paris depuis 1983 est contactée depuis l'appartement loué par Edipsoy à Istanbul. En fait, cette femme est un agent clandestin recruté en 1987 par le Vevak. En effet, son domicile qui est « logé » grâce à ce coup de fil, sera perquisitionné en octobre 1991. Une grille de codage et trois stylos d'encre sympathique seront découverts. De plus, l'intéressée fera des aveux complets. Le but de l'appel reçu d'Istanbul était de lui demander de s'informer sur ce qui se disait à propos de Chapour Bakhtiar.

- 13 h 40. Vakili Rad et Azadi arrivent enfin à Annecy par le train. Les deux hommes tentent alors de rejoindre Genève en taxi par le point de passage de Thônex Vallard. Ils présentent leurs passeports turcs qui auraient été délivrés par l'ambassade de Suisse à Téhéran. Les douaniers suisses qui notent des anomalies sur les visas des passeports[12] les refoulent et les confient dans la nuit à leurs homologues français. Ces derniers les relâchent presque aussitôt car aucun mandat d'amener ne pèse encore sur eux.

 

8 août 1992. 11 h 55. Les cadavres sont enfin découverts par le fils de Chapour Bakhtiar qui revient d'un déplacement. L'inspection des alentours permet de conclure qu'il n'y a pas eu de tentative d'effraction. Des recherches sont alors entreprises pour retrouver les trois visiteurs du 6 août. Leur identité est connue car consignée lors du contrôle à l'entrée. Il faut bien se rendre à l'évidence : ils ont disparu de la circulation. Un mandat d'amener est aussitôt lancé.

L'exfiltration

12 août. Azadi et Vakili Rad parviennent enfin à passer en Suisse, non sans avoir oublié une mallette dans une cabine de téléphone d'Annecy. Le contenu de la mallette sera par la suite très utile aux enquêteurs. Les deux hommes se séparent pour ne pas attirer l'attention car ils savent qu'ils sont désormais recherchés.

 

13 août.

- 08 h 00. Paris. Madame Shalahshour se rend à son studio et y rencontre un individu qu'elle identifiera ultérieurement comme étant Boyerahmadi. Ce dernier quitte alors l'appartement.

Genève. Le même jour, Azadi rencontre un Iranien du nom d'Akbari Bijan devant les bureaux d'Iran Air à Genève, rendez-vous qui a été programmé à l'avance. Il lui rend son passeport turc et reçoit en échange de nouveaux papiers iraniens. Vakili rate le rendez-vous de dix minutes et commence à errer dans la ville[13].

- 12 h 30. Azadi est vu dans le hall de l'hôtel l'Etoile. Il y rencontre un « homme d'affaires » iranien qui occupe la chambre n°41 sous l'identité de Ghasmi (ou Ghasemi) Nejad Nasser depuis le 9 août. Ce dernier avait obtenu un visa pour la Suisse valable du 10 juillet au 10 août via la société Comatra, sise 2 chemin de Lussex, 1008 Jouxtens Mezery (canton de Vaud). A noter que cette société avait également obtenu un visa pour un certain Ardeshir Faezi dont la présence en Suisse n'a pu être repérée lors de l'enquête. L'homme qui a demandé les visas est Hassan Shoorideh. Ghasmi Nejad Nasser avait obtenu un billet d'avion Téhéran-Genève le 29 juillet à la demande du ministère des Affaires étrangères iranien, ce qui n'est pas normal pour un simple « homme d'affaires ». En effet, le ministère ne prend en charge les déplacements que des personnages officiels. Ghasmi Nejad Nasser et Azadi partagent, à partir du 13 août au soir, une chambre à l'hôtel Jean-Jacques Rousseau, 13 rue Rousseau à Genève. Cette chambre a été louée au préalable par un complice non identifié. La même chambre est occupée par un certain Rezage Hamid.

Le même jour, un certain Zeynalabedine (Zeyal) Sarahdi[14] arrive à Genève. Membre de la famille de Rafsanjani, il a obtenu un visa de trois mois pour séjourner en Suisse[15]. Il arrive à l'hôtel Bernina à Genève. Il téléphone à 19 h 53 puis à 21 h 21 à l'hôtel Jean-Jacques Rousseau, où sont descendus Ghasmi Nejad et Azadi. Il semble qu'il est en contact direct avec Nejad pour l'aider à exfiltrer Azadi. Il appelle aussi la structure clandestine d'Istanbul. Une fois arrêté par la police française en septembre, il niera s'être rendu en Suisse à ce moment là. Il affirmera même que les autorités iraniennes avaient « perdu son passeport ». Le ministère prétendra durant l'enquête que Sarahdi se trouvait bien en Iran en juillet, affirmation qui ne peut être prouvée en aucune manière.

 

14 août.14 h 30. Paris. Boyerahmadi rejoint un appartement situé au 1/3 rue Saint Charles à Paris, dans le XVe arrondissement. Ce studio avait été loué par un docteur iranien du nom de Djahanghir, par l'intermédiaire d'un certain Yazdi Bouroumand, à madame Shahmohammadlou. Ce dernier a expliqué qu'un ami logerait là en attente d'un visa pour les Etats-Unis. En fait, un Iranien du nom de Javanshir (et non Djavanghir) a effectué un séjour à l'hôtel Arcade à Orly du 11 au 13 août. C'est lui qui aurait loué l'appartement de la rue Saint Charles. Cela tend à démontrer qu'un individu (voire plusieurs car Yazdi Bouroumand a déclaré à Madame Shahomahammadlou séjourner également à l'hôtel Arcade d'Orly) ou une équipe de soutien se trouvait en France juste après l'assassinat.

 

15 août. Paris. Madame Shahmohammadou se rend à son studio de la rue Saint Charles. Elle rencontre une personne qu'elle identifiera ultérieurement comme étant Boyerahmadi. Il utilisait alors la fausse identité d'Akbari ou Akbarian. Il quitte la France pour les Etats-Unis sous une identité fictive. Son séjour a vraisemblablement été préparé par Edipsoy, qui se rend souvent aux Etats-Unis pour « affaires ». Selon les autorités françaises, la Californie, qui accueille environ 500 000 Iraniens, est une base importante pour le Vevak. Les autorités américaines gênées par ces déclarations l'admettront que plus tard.

Suisse. Azadi et Ghasmi Nejad quittent Le pays à destination de l'Iran, vraisemblablement via Istanbul.

 

21 août. Vakili Rad, qui s'est rasé les moustaches, est arrêté par la police suisse alors qu'il erre toujours le long du lac de Genève. Il est transféré en France où il demande à appeler des numéros de téléphone qui, curieusement, ont également été joints depuis l'appartement d'Istanbul les 3 et 5 juillet.

Le centre opérationnel d'Istanbul ferme, les opérateurs quittant le pays pour l'Iran.

 

13 septembre. Massoud Hendi est arrêté alors qu'il passe des vacances en famille à Paris. Cette inconséquence laisse à penser qu'il croyait fermement ne pas avoir été repéré par les enquêteurs.

 

23 décembre. Sarhadi est arrêté en Suisse. Il sera extradé vers la France cinq mois plus tard.

Le procès et les condamnations

Seuls trois mis en examen comparaissent devant la Cour de justice spéciale parisienne le 2 novembre 1994, les autres accusés ayant pu se mettre à l'abri. Le 6 décembre, les condamnations sont prononcées. Vakili Rad et Hendi sont reconnus coupables et condamnés à la perpétuité. Par contre, Sarhadi est acquitté faute de charges recevables suffisantes. Les six Iraniens jugés par contumace (Azadi, Boyerahmadi, Edipsoy, Sheikhattar, Gholam Hossein Shoorideh Shiazinejad et Nasser Ghaseminejad) écopent d'une peine de prison à perpétuité. Vakili Rad et Hendi recouvreront la liberté des années plus tard pour « raison d'Etat ».

Les commanditaires

Les opérations homo, nombreuses à l'époque, étaient réalisées avec l'aval des plus hautes autorités iraniennes. Un comité réunissait autour du Guide suprême de la Révolution - l'Ayatollah Ali Khamenei - le président Rafsandjani, le ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati et le ministre des Renseignements Ali Fallahian. Ce dernier ne cache d'ailleurs pas la politique de liquidation menée à l'égard des membres de l'opposition par le Vevak qu'il dirige. En effet, lors d'une interview à la télévision d'Etat iranienne le 30 août 1992, il déclare : « nous les traquons également à l'extérieur du pays. Nous les maintenons sous surveillance. L'année dernière, nous sommes parvenus à infliger des coups fondamentaux à leurs plus hauts dirigeants »...

 

Image
Ali Fallahian, le tout puissant chef du Vevak de l'époque.

 

Cette opération menée par le Vevak est exemplaire. L'assassinat s'est déroulé d'une manière tout à fait professionnelle. Comme dans bien d'autres cas, c'est l'exfiltration des acteurs qui a posé problème. C'est certainement la phase la plus délicate à préparer dans ce type d'action. Le fait de ne pas avoir pris en compte les tueurs dès leur fuite de Paris pour les guider vers la Suisse (un départ pour l'Iran n'aurait pas été assez discret et aurait immanquablement « signé » l'opération homo) est une grave erreur. Ensuite, avoir abandonné un des protagonistes sur le terrain est une faute majeure. C'est un peu le paradoxe des services secrets iraniens. Ils sont capables du meilleur (techniquement parlant) comme du pire. C'est ce qui handicape toujours leurs opérations dans la guerre secrète qu'ils mènent aujourd'hui contre Israël. Toutefois, il convient de souligner une différence de culture. Les Iraniens ne semblent pas considérer le rapatriement de leurs agents opérationnels comme une priorité. Dans une certaine mesure, ils se moquent également que leurs opérations leur soient attribuées avec certitude. Ces deux faits font qu'ils demeurent extrêmement redoutables, particulièrement en raison des réseaux qu'ils ont su créer au sein de la communauté d'expatriés qui leur apporte son soutien de par le monde.



  • [1] Et pourtant, Boyarahmadi a son domicile à Issy-les-Moulineaux.
  • [2] Il n'est pas prouvé que ces deux identités sont réelles, ces individus ayant utilisé de nombreux faux papiers.
  • [3] De nombreux cadres des mouvements d'opposition iraniens sont retournés par le Vevak. Ainsi, Manoucher Akasheh, le représentant du MNIR au Koweït, est dans ce cas à la fin 1988. Déjà à cette époque, Boyarahmadi semble avoir été un agent des services spéciaux iraniens car il est bien connu d'Akasheh.
  • [4] Il sera condamné à dix ans de prison en 1994 et libéré en 1998, avant une visite officielle que devait effectuer le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Hubert Védrine.
  • [5] Les « HC » à la différence des « agents » ne sont pas rémunérés pour leurs services. Ils agissent majoritairement par convictions personnelles. Certains ramènent des renseignements, d'autres servent logistiquement les services secrets, par exemple en fournissant des prétextes de déplacements, ce qui est le cas dans cette affaire.
  • [6] Nasser Ghasmi Nejad qui s'occupera d'Azadi.
  • [7] Il est de nationalité française car sa mère, épousée en premières noces par Chapour Bakhtiar, est bretonne. Il décèdera quelques années plus tard d'une « crise cardiaque ». Détail étrange, sa sœur est également morte d'une « crise cardiaque » en 1991 (Bakhtiar avait quatre enfants).
  • [8] Les visites annoncées font l'objet d'une liste nominative qui est remise tous les jours aux policiers en faction.
  • [9] Le facteur « chance » joue toujours un grand rôle dans les opérations clandestines comme à la guerre.
  • [10] Il sera reproché beaucoup de choses aux policiers. C'est oublier un peu vite que c'est le fils même de Chapour Bakhtiar qui avait en charge l'organisation de la protection de son père, lequel ne tenait pas à être surveillé de trop près. Toutefois, le délai intervenu avant la découverte des corps est effectivement une faute.
  • [11] Particulièrement au siège du ministère des Télécommunications où travaille Sheikhattar et à l'IRIB, qui compte dans ses correspondants Massoud Seyed Hendi.
  • [12] Théoriquement obtenus auprès de l'ambassade de Suisse à Téhéran, ils portent les numéros de série de visas émis en France. De plus, ils sont encore légèrement humides, ayant été collés dans la précipitation.
  • [13] Les rendez-vous clandestins sur la voie publique obéissent à des règles strictes. Les horaires doivent être respectés scrupuleusement car ceux qui les ont fixé n'attendent pas pour des raisons de sécurité.
  • [14] Il sera arrêté à Bern le 23 décembre 1991, étant sous le coup d'un mandat d'arrêt international.
  • [15] Il devait descendre à Berne pour y occuper un poste d'archiviste au sein de la représentation diplomatique iranienne ; son ordre de mission est signé de Ali Akbar Velayati.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement
21 boulevard Haussmann, 75009 Paris - France
Tél. : 33 1 53 43 92 44 | Fax : 33 1 53 43 92 92 | Contact