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NOTE HISTORIQUE N°14
L'AFFAIRE AVANT L'AFFAIRE : LE DISCRÉDIT DU COLONEL VINCENT, CHEF DE LA SECTION DE STATISTIQUE DE L'ÉTAT-MAJOR DE L'ARMÉE

Gérald Arboit
07-06-2008

Dans son Journal de l'Affaire Dreyfus, publié postérieurement au décès de son auteur, Maurice Paléologue s'éloignait parfois du compte-rendu journalier des événements pour laisser la place à la réflexion :

« L'acte de trahison, qui a motivé en 1894 la condamnation de Dreyfus, se rattache à une série de faits semblables qui ont commencé à se produire en 1886 et qui se sont poursuivis jusqu'en 1896. Ces faits sont imputables à trois personnes, qui opéraient tantôt de concert, tantôt isolément, et dans ce dernier cas, à l'insu les uns des autres. Les états-majors allemands, autrichiens et italiens, au profit de qui travaillaient ces trois personnes, semblent n'avoir entretenu de rapports directs qu'avec deux d'entre elles ; ils ont peut-être même ignoré le nom de la troisième, qui était pourtant le plus apte à fournir des renseignements précieux. La première est Maurice Weil ;la seconde est le commandant Esterhazy. »

S'il ne donnait aucun nom pour la troisième, il n'indiquait pas moins qu'il s'agissait d'« un officier d'un très haut grade, qui, après avoir occupé durant plusieurs années des fonctions importantes au ministère de la Guerre, exer[çait] un commandement de troupe »[1]. Weil et Esterhazy s'étaient rencontrés à la Section de statistique dans ses premières années d'existence, en 1876, et avaient ensuite suivi des carrières différentes. Le premier, « capitaine de cavalerie de l'armée territoriale », était devenu l'ordonnance du général gouverneur de Paris, Félix Saussier[2]. Le second, également proche du gouverneur militaire de la capitale, poursuivait une carrière chaotique dans l'infanterie. Pourtant, ces trois protagonistes de la cabale contre le capitaine Alfred Dreyfus n'avaient aucun lien avec le service de renseignement de l'Armée française en 1886. Qu'entendait Maurice Paléologue en les liant tous trois dans une conspiration décennale, sur fond de flambée nationale-boulangiste ?

Un élément de réponse pourrait se trouver dans le sort fait au chef de la Section de statistique de l'époque, le colonel François-Honoré Vincent[3]. Il était le quatrième officier à occuper cette fonction depuis sa création officielle au sein du Deuxième bureau, dans le cadre du nouvel « état-major général du ministre de la Guerre » institué par le décret du 12 mars 1874. Débarrassé d'une partie de ses oripeaux hérités du vieux Dépôt de la Guerre, le nouvel organe prend la dénomination de « statistique militaire et étude des armées étrangères ; archives historiques » ; il regroupe en fait les troisième et quatrième sections du Dépôt, « travaux historiques » et « statistique militaire et travaux régimentaires ». Première appellation du renseignement, et certainement plus juste que la logistique avancée par le général Jules Lewal[4], la statistique avait été initialement menée par le ministère des Affaires étrangères pendant le Premier Empire. Elle n'avait pris son sens militaire qu'avec les aménagements du Dépôt en 1869 et la création d'un état-major ministériel par l'arrêté du 8 juin 1871. L'action du lieutenant-colonel Joseph-Emile Vanson, qui avait servi sous les ordres de Lewal au Dépôt, avant de diriger le nouveau Deuxième Bureau républicain, avait permis l'autonomisation de la Section de statistique, chargé de l'acquisition du renseignement et de sa protection (contre-espionnage). Le décret de 1874 soulignait la particularité de cette section ; d'apparence rattachée au Deuxième bureau, elle était directement sous les ordres du sous-chef d'état-major coiffant... les Premier et Quatrième bureaux ! Certes, poursuivant la tradition de l'Armée en campagne, le renseignement dépendait du sous-chef d'état-major. Mais l'usage fit qu'il participât des « affaires réservées » du ministre de la Guerre, comme c'était du reste le cas aux Affaires étrangères.

Cette situation n'était pas sans poser quelques problèmes « éthiques », notamment de politisation du renseignement. En effet, il n'était pas rare que des officiers du service fussent employés dans des missions purement politiques, empiétant allègrement sur les compétences de la préfecture de police de Paris, qui elle-même ne manquait pas d'entretenir des agents à l'étranger. Ainsi le capitaine Nicolas Jean Robert Conrad Sandherr, adjoint du colonel Paul Adolphe Grisot[5], se vit-il détourné de son classement des tribus tunisiennes selon leur degré d'hostilité à la pénétration française, qu'il constituait depuis avril 1881, pour ouvrir le courrier du député Amédée Le Faure et surveiller ses agissements en Tunisie[6]. De même, le préfet Louis Andrieux recevait-il des informations depuis Berlin et Rome, dont la transmission au gouvernement aboutirent à l'automne 1881 à l'entrée des troupes françaises en Tunisie[7]... La Section de statistique dont le colonel Vincent prenait le commandement le 29 janvier 1883 était évidemment marquée par cette expédition ratée. Comme elle avait ruiné la crédibilité de Gambetta, elle finit par emporter, un an après le politicien, le chef des services de renseignement.

Le quatrième homme

Le colonel Vincent était le quatrième chef depuis douze ans à diriger la Section de statistique. Il prenait le commandement d'un service tellement secret qu'il n'avait pas encore véritablement d'appellation officielle[8], les noms de ses officiers ne figuraient pas encore à l'Annuaire de l'armée française[9]. Il succédait à ses deux inventeurs, les chefs d'escadron Abraham Auguste Samuel (1871-1873) et Emile Louis Constant Campionnet (1873-1880), ainsi qu'au colonel Grisot (1880-1883) ; les deux premiers avaient été promus lieutenant-colonel et versé, l'un à la tête du Deuxième bureau, succédant à Vanson[10], l'autre à l'état-major du gouverneur militaire de Paris[11], tandis que le dernier partait commander l'infanterie de la Légion étrangère, en Algérie. La mission originelle de cette section était de « renseigner le commandement français sur les troupes allemandes qui occupaient notre territoire ». Et, hormis Campionnet, qui était né à Montbrison, dans la Loire, Samuel était originaire de Sarrelouis, en Prusse, Grisot d'Auvillers-les-Forges, dans les Ardennes et Vincent d'Audun-le-Tiche[12], en Moselle ; tous étaient germanophones et connaissaient le territoire de l'ennemi, ayant approché ses coutumes, ses populations. De plus, le premier « bureau de première ligne » créé fut installé à Nancy ; appuyé par les gendarmes du département, que Samuel classait parmi ses « résidents fixes », ce poste gérait des « agents mobiles »[13]. Campionnet élargit la base d'intervention de ces agents en bordure des territoires annexés, depuis Belfort jusqu'à Longwy, mais également en profondeur, vers Strasbourg, Bâle, Cologne, Francfort, Berlin, Dresde, Mannheim. Il songeait aller plus loin encore, vers Turin, Vienne, Prague, mais se heurtait à la fragilité de son budget, fixé à quelque quatorze mille francs[14]. Il n'obtint qu'en 1878 une augmentation de son crédit, fixé par décret à cent quatre-vingt-six mille francs[15]. Arguant que le Nachrichtendienst disposait d'un budget de vingt millions et profitant de la présence du général Boulanger au gouvernement, Vincent demanda vainement un million[16].

La prise de commandement de Vincent se situait à un moment où l'espionnite et le nationalisme anti-allemand cherchaient un nouveau souffle. Elles se nourrissaient de la psychose des exploits de Wilhelm Johan Carl Eduard Steiber et de ses huit cents agitateurs de la guerre de 1870-1871[17]. Pourtant, si l'Allemagne craignait une revanche française, elle ne formalisa de sections au sein de son service de renseignement - comme l'Abteilung IIIa traitant la France et la Grande-Bretagne - qu'en 1889 ; comparable à sa contre-partie française, elle entretint onze stations dans des garnisons frontalières, dont Metz, Strasbourg, Sarrebruck, Karlsruhe et Coblence en direction de la France[18]. Cette psychose atteignit son paroxysme lors du passage au gouvernement du général Boulanger, notamment avec le vote de la loi du 18 avril 1886 « sur la répression de l'espionnage »[19].

Même dépourvu de moyen, la Section de statistique réussit à remplir sa mission. A l'époque, en liaison avec l'origine même du service, le plus grand succès que le renseignement pouvait connaître était de mettre la main sur le plan de bataille ennemi. La Section de statistique réussit une première fois en subtilisant le plan de mobilisation de 1875. Les informations étaient recueillies auprès de différentes sources (journaux, attachés militaires, rapports de gendarmerie, officiers en voyage, agents de chaque côté des frontières). Elles étaient essentiellement « statistiques », dans le sens où elles étaient avant tout descriptives, et concernaient l'Allemagne : observations du prince de Prusse sur l'organisation de l'armée, des troupes d'artillerie à pied, des divisions de cavalerie et des progrès théoriques et pratiques de la cavalerie depuis les dernières guerres ; analyse des revues militaires. Pour compléter ces données brutes, des questions spécifiques étaient posées aux attachés militaires, comme les budgets militaires et les achats faits à l'étranger. Des renseignements concernant les pays étrangers, militaires ou non, étaient parfois recueillis. Sur les armées européennes, ils concernaient les forces mobilisables, les effectifs, la situation des sous-officiers et des enfants de troupe, le chargement du fantassin en campagne. Ils détaillaient les corps spéciaux d'infanterie, les soldes des hommes de troupe, leurs uniformes, leurs insignes, le port de la barbe, les troupes coloniales, les airs nationaux, les législations concernant le duel, les bouches inutiles à évacuer des places-fortes menacées. Une esquisse historique de l'infanterie hollandaise fut établie de 1875 à 1878. En vue de l'occupation de la Tunisie, des renseignements sur les moyens employés par certaines nations européennes (Hollande, Grande-Bretagne, Russie, Autriche) pour occuper leurs colonies ou assurer la tranquillité sur leurs frontières furent assemblés[20].

Chargée du contre-espionnage, la Section surveillait aussi les ambassades, soudoyant valets et femmes de ménage pour obtenir le courrier arrivant, le courrier diplomatique étant du domaine des Affaires étrangères[21]. Enfin, elle traitait les voyages d'officiers allemands en France. Ces derniers étaient encouragés à prendre des congés dans les pays étrangers, des fonds de l'état-major général et des Affaires étrangères étaient même prévus à cet effet. Quelques officiers, sélectionnés pour leur parfaite connaissance linguistique, partaient même pour des missions de pénétration de six mois[22]. Enfin, elle collaborait avec la Sûreté et la gendarmerie pour mettre fin à l'espionnage allemand. Sans véritable succès toutefois. Non seulement un agent allemand infiltré à la Compagnie des chemins de fer de l'Est transmit les plans de déploiement de l'Armée en 1885, 1887, 1888 et 1893. Mais l'agent 17, l'Autrichien August Freiherr von Schluga, parvint à opérer librement de 1866 à 1916, dévoilant les plans de guerre français de 1870-1871 et d'août 1914, comme il s'était emparé à Vienne des plans autrichiens de 1866.

Un officier d'état-major

Le colonel Vincent prenait le commandement d'un organisme à qui il manquait tout, à commencer par le personnel et le crédit, mais qui devait pourvoir à l'identification de la nature de la menace allemande. La Section de statistique ne comprenait, chef compris, que cinq officiers, dont un archiviste et un interprète-traducteur. Par ailleurs, il apparaît que le personnel changeait avec le chef. Ainsi, Weil et Esterhazy avaient suivi Campionnet, tandis que Cordier, Henry, Matton, Lauth, Valdant et Gribelin n'arrivèrent qu'avec Sandherr. Cette double rotation, au niveau de l'encadrement comme des personnels, n'entravait pas les capacités du service. S'il est impossible de connaître l'identité des hommes de Vincent, tout juste peut-on avancer que le commandant Sandherr dépendait du service jusqu'en 1885 et le rejoignit comme adjoint dans la dernière année de commandement du colonel.  

L'homme qui s'installait au 282 du boulevard Saint-Germain n'était pas un néophyte en terme de renseignement. Agé de quarante-neuf ans, il appartenait à cette « arche sainte », célébrée par l'opinion, qu'étaient les officiers d'état-major. Sorti trente et unième sur quarante et un de l'école d'application en février 1857, il avait connu le nomadisme imposé à ce corps avant d'en perdre son seul avantage, « la compétition au sein d'un même corps »[23], par la loi du 20 mars 1880. Versé dans l'infanterie en tant qu'officier breveté et hors-cadre après la dissolution de son corps d'origine, il avait réalisé toute sa carrière dans les états-majors divisionnaires et de corps, depuis la fonction d'aide de camp jusqu'à celle de chef d'état-major. En 1859-1860, aide de camp du colonel Faidherbe gouverneur du Sénégal, il fit montre de courage et d'audace qui lui valurent d'être promu dans l'ordre de la Légion d'honneur (30 décembre 1858). Il mena également une reconnaissance de la partie occidentale du Sahara jusqu'à Adrar (avril-mai 1860) qui provoquèrent les témoignages de satisfaction des ministres de la Marine et de la Guerre (26 juillet 1860) ; d'autres suivirent en 1862-1865 et 1867. Il était « le dernier Européen qui ait exploré cette partie du continent africain »[24]. En 1863, son nom apparaissait parmi ceux des plus fameux explorateurs honorés par Jules Verne dans l'ouverture de ses Cinq semaines en ballon... Capitaine depuis onze ans au début de la guerre franco-allemande de 1870-1871, il n'avait pas été confirmé dans son grade de lieutenant-colonel, acquis un mois après sa nomination comme chef d'escadron, le 14 novembre 1870. Replacé, après huit mois de disponibilité, à ce dernier garde, il payait là son audace : son évasion de Metz, le 29 octobre 1870, comme quelque quatre cents de ses camarades, « pour aller au secours de [s]on pays »[25], alors que le reste de la garnison choisissait la reddition. Dans la justification que Vincent remit à la commission de révision des grades[26], il fit état de ses missions de reconnaissance « avec la brigade de dragons de Juniac », au moment de la bataille de Forbach (6 août 1870), puis sa gestion « du service des éclaireurs du 18e Corps » (novembre 1870-février 1871)[27]. Commandant le 18e Corps dissous, le général Billot[28] confirma les capacités de son subordonné à bien le renseigner par ses missions d'éclairage[29].

« Pas plus que ses protestations d'adhésion au nouveau régime, le parrainage de cet officier général n'empêcha pas sa demi-rétrogradation. Mais il inscrivait Vincent dans la clientèle d'un homme devenu puissant, même s'il fit une carrière moins rapide que le capitaine Henry Brugères, qui avait été l'aide de camp de Billot, et avait été confirmé dans son grade de commandant... Elle l'aida toutefois à rejoindre le saint des saints parisien, l'état-major général du ministre de la Guerre. Affecté dans un premier temps temporairement au Deuxième bureau pour participer à l'établissement de la carte de France (janvier-juillet 1873), il poursuivit ensuite sa carrière d'officier d'état-major en division et corps d'armée et fut promu dans officier de la Légion d'honneur (6 février 1877) avant de retrouver son grade de lieutenant-colonel (18 janvier 1879). La première nomination du général Billot comme ministre de la Guerre (30 janvier-29 juillet 1882) le ramena à Paris, le 20 avril 1882, comme secrétaire du comité consultatif d'état-major. Neuf mois plus tard, il était nommé colonel et commandant de la Section de statistique. Un cadeau du général Billot, démissionnaire depuis la veille, le 28 janvier 1883, pour protester contre le retrait d'emploi des princes de la maison d'Orléans, officiers dans l'armée. »

Officier républicain, Vincent n'eut pas à souffrir, cette fois, de l'acte de son protecteur. Pendant quatre ans, il s'acquitta de sa fonction avec le même brio que ses prédécesseurs. Il contribua même à infléchir un peu plus la direction que prenait son service, au moins depuis 1881, vers des missions de contre-espionnage. L'illusion du rattachement de la Section de statistique au Deuxième bureau, organe destiné à renseigner l'état-major général sur l'effort militaire étranger, en particulier de l'Allemagne, afin de lui permettre de construire les plans de la Revanche, apparaissait clairement lors du mandat transitoire de Vincent, entre Grisot et Sandherr. La raison tenait moins de l'intention que de la nécessité de suppléer au manque de fonds[30] pour recueillir de l'information directe sur l'Allemagne. Certes, il entretenait toujours des agents au-delà des frontières, comme le capitaine danois Sarawt et le journaliste Prohl[31]. Mais le nouveau chef de la Section de statistique partageait le sentiment de l'ancien chef du Deuxième bureau, le lieutenant-colonel Joseph-Emile Vanson, lorsqu'il prônait la centralisation du renseignement pour son service[32]

Peu après son arrivée, Vincent réussit là où Grisot avait échoué, en profitant d'une occasion inédite. Suite au retour de Pierre Waldeck-Rousseau au ministère de l'Intérieur, la Sûreté générale se trouva temporairement dépourvue de directeur[33], occasion que saisit Vincent pour obtenir de communiquer directement avec les commissaires spéciaux des chemins de fer. Jusque-là, ces derniers n'informaient que la Sûreté générale, à charge pour elle de diffuser l'information aux ministères qui pouvaient en avoir besoin. A partir du printemps 1883, la Section de statistique obtenait une nouvelle source de renseignement sur l'Allemagne, autant que sur ses agents implantés en France. Cette nouvelle organisation n'était pas sans inconvénient pour les fonctionnaires de police : représentants officiels du ministère de l'Intérieur, ils se voyaient en même temps chargés d'entretenir des relations officielles avec les autorités des pays voisins et de recueillir des informations, ainsi que d'entretenir des agents clandestins de l'autre côté de la frontière[34]. L'affaire Schnaebele, en avril mai 1887, découlait de cette nouvelle organisation.

L'épisode Boulanger (7 janvier 1886-18 mai 1887) amplifia évidemment la tendance transforma la Section de statistique en service de contre-espionnage. Fin décembre 1886, le retour du commandant Sandherr s'expliquait par la nécessité de renforcer les moyens de surveillance des étrangers sur le territoire national. Aux termes de l'instruction « très confidentielle » du 9 décembre relative à la surveillance de la gendarmerie à l'égard des espions[35], profitant des résultats du recensement de 1886, il devait échafauder un moyen permettant de lister les populations à risque, considérées comme des espions potentiels. Il semble qu'il s'agissait d'une demande expresse du cabinet du ministre, certainement de son chef, le colonel Henri Félix Théodore Jung[36]. Les « rapports individuels » qui devaient remonter à la Section de statistique permirent d'élaborer les carnets A et B, le premier renfermant la liste des étrangers, le second une liste plus restreinte des suspects d'espionnage à interner dès le déclenchement des hostilités[37]. Concomitamment, en janvier suivant, Boulanger emportait l'accord du président du Conseil, ministre de l'Intérieur, René Goblet, pour l'établissement de services territoriaux de corps d'armée. Leur mission était de « veiller à ce qu'aucun étranger ne puisse nuire aux intérêts du pays, en trompant la surveillance des autorités civiles et militaires »[38], soit un travail de contre-espionnage à échelle nationale. Les fonds secrets de la Section de statistique alimentaient ce réseau d'informateurs, réparti sur les dix-neuf régions militaires et utilisant les services d'anciens soldats retraités ou démobilisés, de petits notables locaux. Enfin, le 7 mai 1887, Boulanger chargea la Section de statistique de centraliser tous les détails d'espionnage confirmés et articles de journaux concernant les « agissements des étrangers, arrestations, dénonciations, etc. » remontés par les commandants de corps d'armées[39]. Les conditions qui devaient conduire à la mise en accusation du capitaine Dreyfus trouvaient leurs origines dans cette politique[40]. Et il n'est pas anodin que l'homme qui devait succéder remplacer Vincent en fut chargé....

Cette émergence du contre-espionnage comme mission principale du service de renseignement de l'armée résultait d'une confusion conceptuelle entre l'espionnage extérieur et la subversion intérieure. Depuis le Second Empire, et les objectifs de la IIIe République se focalisant obsessionnellement sur l'Allemagne renforçaient cette tendance, la sécurité intérieure constituait la pierre angulaire du renseignement extérieure. La nomination de l'énigmatique Adalbert-Henri Foucault de Mondion, en novembre 1886, procédait aussi de cette tendance[41]. Chargé de réformer le fonctionnement de la Section de renseignement, il devait en fait assurer cette évolution vers une confusion du renseignement et du contre-espionnage sous prétexte de meilleure coordination. Dès cette époque se mettait en place l'atmosphère que constata Maurice Paléologue, dix ans plus tard, lors d'une période de réserve :

« La besogne du Service de Renseignement, que je n'avais encore jamais vue de si près, ne justifie guère le prestige romanesque et fascinant qu'elle exerce de loin. Qu'elle soit le plus souvent malpropre, nauséabonde, pleine d'imposture et de supercherie, elle l'est, pour ainsi dire, congénitalement : je ne le lui reproche donc pas. Mais ce qui la dépouille à mes yeux, de toute fantasmagorie, ce qui me la dépoétise radicalement, c'est qu'elle ait pour exécuteurs des officiers ! (...) Pourquoi nos mécanismes d'espionnage ne sont-ils pas transférés au ministère de l'Intérieur ? L'état-major garderait seulement l'inspiration des recherches et la critique de leurs résultats[42]. »

La politisation du renseignement

Une des réponses au questionnement du responsable du bureau des Affaires réservées à la direction politique des Affaires étrangères tenait certainement dans la place fort importante des ministres de la Guerre dans les différents conseils des ministres depuis Cissey jusqu'à Mercier, en passant par Billot et Freycinet (1871-1895). Sur le terrain, les rapports entre les agents de la Sûreté et les quelques hommes de la Section de statistique se faisaient dans un climat de « curiosité plutôt défiante »[43] de préférence à une réelle concurrence. Néanmoins, les changements ministériels pouvaient avoir de fâcheuses conséquences, non seulement pour leur chef, mais pour les hommes du renseignement de l'état-major. Il semblerait en effet que les mutations au sein de la Section de statistique ne répondissent pas à un rythme en cours dans les autres corps de l'armée, mais bel et bien obéissaient à une sorte de Spoil System à la française. A défaut d'enquête systématique, on peut observer que les personnels de Campionnet ne furent pas reconduits par Grisot, de même que Sandherr se construisit sa Section après le départ de Vincent.

Ce dernier quitta son poste à l'été 1887, pour prendre le 12 août le commandement de la subdivision de Dellys, division d'Alger. « Ce sont des convenances de service qui, seules, ont déterminé mon départ », déclara-t-il plus tard[44]. Le 11 février 1888, Charles Floquet, président de la Chambre des Députés, le recommandait pour le grade de général de brigade, mais le ministère estimait qu'il n'était « pas en ligne pour ce garde » deux jours plus tard. Le 6 juin, il était replacé dans les cadres de l'infanterie et nommé commandant du 2e Régiment étranger. L'idée de prendre une nouvelle fois la suite de Grisot fait l'effet d'une disgrâce pour Vincent. Le 10 août suivant, son inspection notait :

« Officier supérieur de grande valeur, très expérimenté, d'un grand savoir, possédant toutes les qualités de commandement. Sera toujours à la hauteur des situations les plus difficiles. A été un excellent chef d'état-major pendant la dernière guerre. A reçu à la suite de plusieurs missions les témoignages de satisfaction les plus complets de ses chefs. »

Un an plus tard, en août 1889, l'inspection laissait entendre des changements dans la carrière de Vincent induits par son commandement de la Section de statistique :

« Lorsque le Colonel Vincent est venu prendre en 1887 le commandement de la subdivision de Dellys, il quittait la situation de chef des renseignements au ministère de la Guerre. Il a montré dans son commandement à Dellys beaucoup de zèle, d'intelligence et d'activité. Je n'ai eu que des éloges à lui donner pour sa manière de commander. Depuis plus de 6 mois, il a été appelé à trois reprises successives à Paris par ordre supérieur, soit pour témoigner devant la Haute Cour de Justice, soit pour s'expliquer sur certaines publications faites dans les journaux au sujet de sa déposition et de ses anciennes fonctions. Il est encore en ce moment à Paris, retenu sans doute par ordre supérieur. Le Général de Division n'a reçu à ce sujet aucun commentaire. Il ne peut donc en rien dire. »

Et de préciser qu'il avait « été classé en 1re catégorie en 1888 pour le grade de Général de Brigade ».

La mention d'une audition devant la Haute Cour de Justice laissait entendre que l'officier allait être emporté dans l'équipée judiciaire contre l'ancien ministre de la Guerre, le général Boulanger, mis en non-activité par retrait d'emploi le 15 mars 1888. La mention d'un classement au tableau d'avancement laissait entendre que le sort du colonel Vincent était scellé. En marge d'une lettre du général Faidherbe du 10 juin 1888, une note manuscrite confirmait le complot : « Urgent. Qu'est-ce qui a été fait pour - ou plutôt contre - le colonel Vincent ? Sera-t-il promu en juillet ? » La note du cabinet du ministre, quatre jours plus tard, affirmait que l'officier n'était pas au tableau d'avancement ; le 19 juillet, le général Faidherbe en était informé. Le 22 novembre suivant, le gouverneur militaire de Paris, le général Félix Saussier, n'obtenait pas d'autre réponse. Que signifiait cette contradiction ? D'autant plus qu'au sein de l'armée, la camarilla anti-Boulangiste était menée par le trio Saussier-Billot-Brugère. D'évidence, Vincent connaissait les trois... Pour le moment, le colonel pensait avoir à faire à un simple refus d'inscription au tableau. Le 13 février 1889, il répondait encore à ce sujet au télégramme de la veille le convoquant chez le ministre de la Guerre. 

L'affaire prit une tournure nouvelle lorsqu'il reçut, le 21 mai, une convocation devant la Haute Cour[45]. Huit jours plus tard, il était à nouveau à Paris. Au terme de trois questions, dont l'une pour se présenter et l'autre sur les conditions de son départ, son témoignage porta sur l'utilisation des fonds secrets de la Section de statistique pendant le ministère de Boulanger[46]. Le colonel était rentré incrédule à Dellys. Deux séjours parisiens plus tard (mi-juillet et début septembre), il se voyait reprocher pêle-mêle l'achat d'« une propriété de 220 000 francs, sans en avoir les fonds » et « des emprunts nombreux, contractés vis-à-vis de personnes avec lesquelles il avait des relations de service et qui croyaient coopérer à la cause commune de la défense nationale, en obligeant le Directeur du Journal qui avait pris ce nom ». Le 15 octobre 1889, le chef d'état-major, le général Maillat, notait :

« Il semble même que dans l'esprit du Colonel cette confusion s'est produite et qu'il croyait servir le pays en consacrant à son journal des fonds primitivement destinés au service des renseignements, donnant ainsi une extension illicite à l'autorisation qui lui avait été accordée par le Chef d'état-major général et qui ne s'appliquait qu'à une somme de cinq mille francs[47]. »

En foi de quoi, le colonel Vincent se voyait placé en situation de non-activité par retrait d'emploi[48]. Le 26 avril 1892, il était placé en retraite à titre d'ancienneté sur sa demande.

 

*

 

Le colonel François Honoré Vincent a été une victime collatérale de l'affaire Boulanger. Ses prétendus détournements des fonds secrets sont impossibles à vérifier, mais les achats de journalistes et les financements de journaux étaient chose courante dans la France affairiste de la IIIe République[49]. L'accusation de détournement de fonds apparaît comme un moyen de se débarrasser d'un officier dont le seul tort fut d'avoir travaillé trop près du général Boulanger. Même si l'on ne peut préciser le part que joua la Section de statistique du lieutenant-colonel Sandherr dans cette affaire, il n'est pas inintéressant de noter que six ans avant l'arrestation du capitaine Dreyfus, la nécessité de protéger la république permettait tous les coups. Peut-être Vincent avait-il été victime des procédures qu'il avait lui-même mise en place. Encore une fois, la partie adverse ne fut pas l'Allemagne ennemie, mais une fraction de l'état-major parisien contre son service de renseignement. Le plus étonnant était peut-être de voir les mêmes utiliser les mêmes ressorts contre leur victime. Au premier rang se trouvait, mais est-ce vraiment un hasard, le « pacha », Félix Saussier. Voilà ce que cherchait peut-être à démontrer a posteriori Maurice Paléologue ?


  • [1] Journal de l'Affaire Dreyfus. 1894-1899. L'affaire Dreyfus et le quai d'Orsay (Paris, Plan, 1953), p. 156. Cf. son dossier personnel au Service historique de la Défense (SHD), département de l'armée de terre (DAT), 7 Yd 1616.
  • [2] SHD/DAT, 7 Yd 1 594.
  • [3] SHD/DAT, 5 Yf 73952.
  • [4] Cf. ses Eléments de guerre. Tactique du renseignement, 2 vols (Paris, Librairie militaire Dumaine, 1881).
  • [5] SHD/DAT, 9 Yd 170.
  • [6] Cf. SHD/DAT, 1 K 171, fonds privé du colonel Sandherr.
  • [7] Cf. Jean-Noël Janneney, « Les procations du préfet Andrieux », L'Histoire, n° 240, février 2000, pp. 48-51 et général André Bach, L'armée de Dreyfus. Une histoire politique de l'armée française de Charles X à « l'Affaire » (Paris, Tallandier, 2004), p. 211.
  • [8] On ne s'en préoccupa qu'au moment du retour de Sandherr à la section. Selon une note du bureau du personnel de l'administration centrale, en date du 17 décembre 1886, « il serait nécessaire de donner un nom de convention au service de renseignements, notamment pour détourner l'attention appelée d'une façon tout à fait regrettable par la presse. Le nom de section de statistique pourrait par exemple être donné. » La nomination de l'adjoint de Vincent et futur commandant de la section semblait offrir une opportunité [SHD/DAT, 1 K 171 et général André Bach, op. cit., p.540].
  • [9] Ce ne fut pas le cas avant 1894...
  • [10] Annuaire de l'armée française (Paris, Berger-Levrault, 1880), p. 4.
  • [11] Ibid., p. 80.
  • [12] ... où il y est né le 4octobre 1834 [Archives départementales de la Moselle, 7 E 38/3, 1833-1852].
  • [13] SHD/DAT, 7 N 11, compte-rendu d'installation du 17 septembre 1872.
  • [14] Environ 4 120 euros.
  • [15] Soit 54 710 euros.
  • [16] Environ 294 140 euros.
  • [17] Stefan Weiß, « Wilhelm Steiber und Bismarck », Wolfgang Krieger (dir.), Geheimdienste in der Weltgeschichte : Spionnage und verdeckte Aktionen von der Antike bis zur Gegenwart (Munich, Beck, 2003), pp. 126-137.
  • [18] Markus Pöhlmann, « German Intelligence at War, 1914-1918 »,  The Journal of Intelligence History, hiver 2005, vol. 5, n° 2, p. 28.
  • [19] Archives nationales, F7 12581.
  • [20] SHD/DAT, 7 N 664.
  • [21] Cf. Gérald Arboit, « La fin d'un monde : le bureau du chiffre du Quai d'Orsay en 1904 », http://www.cf2r.org/fr/notes-historiques/la-fin-un-monde-le-bureau-du-chiffre-du-quai-orsay-en-1904.php
  • [22] Robert T. Foley, « German Intelligence Assessments of France Before the Great War », The Journal of Intelligence History, hiver 2005, vol. 5, n° 2, p. 4.
  • [23] Général André Bach, op. cit., p. 514. Dans Qu'est-ce qu'un officier ? (Paris, Librairie illustrée, 1887), le lieutenant A. Froment, qualifie ce système de « mandarinat militaire » [p. 180].
  • [24] Henri Paquet, Dictionnaire biographique de l'ancien département de la Moselle (Paris/Metz, Picard/Sidot, 1887), p. 517. Cf. aussi la relation de son « voyage d'exploration dans l'Adrar (Sahara occidental) », Revue algérienne et coloniale, octobre 1860, pp. 458-493.
  • [25] SHD/DAT, 5 Yf 73952, Situation militaire de Mr Vincent (François Honoré) Lieutenant-colonel d'état-major à titre provisoire (...). Narration faite par l'officier du 15 novembre 1871.
  • [26] Sur cette épuration, cf. Jean-Frédéric Grimaux, L'Armée et l'instauration de la troisième République : une coexistence ambiguë (1870-1889), Doctorat, Droit, Paris II, 1984.
  • [27] SHD/DAT, 5 Yf 73952, Situation militaire de Mr Vincent, op. cit..
  • [28] Ibid., 7 Yd 1591.
  • [29] Ibid., 5 Yf 73952, Note de Mr le général ex-commandant du 18e Corps mise au dossier, du 4 juillet 1871.
  • [30] Sur ce point, cf. les commentaire du lieutenant A. Froment, dans L'espionnage militaire (Paris, Librairie illustrée, 1888).
  • [31] Nord Deutsche Zeitung du 28 avril 1887, repris par Le Journal des Débats du 29 avril 1887. Nous n'avons pas pu trouver d'information concernant ces deux agents que le journal allemand disait avoir été condamné pour haute trahison.
  • [32] Cf. SHD/DAT, 1 M 2256, Fonds Vanson, résumé des idées et des faits sur lesquels sont basées les propositions soumises au général chef d'état-major général de juillet 1875, p. 6, et Aperçu du service du 2e Bureau pendant les six jours de la mobilisation, juillet 1878.
  • [33] Sur la proposition faite à Emile-Honoré Cazelles de reprendre son poste, occupé de mars 1880 à mai 1882, et la fin de non-recevoir opposée par le président du Conseil, Jules Ferry, cf. Jean-Marc Berlière, Marie Vogel, « Aux origines de la police républicaine », Dossier n° 4 : Histoire de la police, http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article339.html.
  • [34] René Goblet, « Souvenir de ma vie politique : l'affaire Schnaebele », Revue politique et parlementaire, 1928, t. 137, n° 408, p. 180.
  • [35] SHD/DAT, 9 N 19. Cf. aussi 7 N 674, circulaires de Boulanger aux comandants de corps des 14 août et 22 décembre 1886.
  • [36] Général André Bach, op. cit., p. 546.
  • [37] Sur le carnet B, cf. la classique étude de Jean-Jacques Becker, Le carnet B. Les pouvoirs publics et l'antimilitarisme avant la guerre de 1914 (Paris, Klincksieck, 1973) et celle de Louis N. Panel, Gendarmerie et contre-espionnage (1914-1918) (Maisons-Alfort, Service historique de la Gendarmerie nationale, 2004).
  • [38] SHD/DAT, 2 I 323, rapport du 1er corps d'armée sur le service territorial de renseignements, 1887, pp. 8-9. Sur l'histoire des services territoriaux de corps d'armée, cf. Sébastien Laurent, « Aux origines de la "guerre des polices" : militaires et policiers du renseignement dans la République (1870-1914) », Revue historique, 2005, t. 606, n° 4, pp. 779-783 [article republié dans Frédéric Guelton, Abdil Bicer (dirs.), Naissance et évolution du renseignement dans l'espace européen (1870-1940). Entre démocratie et totalitarisme (Vincennes, Service historique de la Défense, 2006), pp. 28-31].
  • [39] Ibid., 7 N 674.
  • [40]  Cf. Allan Mitchell, « La mentalité xénophobe : le contre-espionnage et les racines de l'affaire Dreyfus », Revue d'histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 1982, t. 29, n° 3, pp. 489-499 [traduction française de « The Xenophobic Style: French Counterespionage and the Emergence of the Dreyfus Affair », The Journal of Modern History, septembre, 1980, vol. 52, n° 3, pp. 414-425].
  • [41] Hervé Breton, dans « M. Foucault de Mondion », La Libre Parole du 19 juin 1894, notait : « Nos lecteurs doivent se souvenir que M. de Mondion avait tenu une place importante dans la Section des renseignements dirigée au Ministère de la Guerre par le Colonel Vincent. »
  • [42] Op. cit., p. 54.
  • [43] Général André Bach, op. cit., p. 542.
  • [44] Haute-Cour de justice, Affaire Boulanger, Dillon, Rochefort, 2, Procédure. Déposition des témoins (Paris, impr. de P. Mouillot, 1889), p. 118.
  • [45] SHD/DAT, 5 Yf 73952.
  • [46] Haute-Cour de Justice, op. cit..
  • [47] SHD/DAT, 5 Yf 73952.
  • [48] Ibid., Rapport au Président de la République de Freycinet du 17 octobre 1889. Mention marginale : « Approuvé :Le Président de la République, signé : Carnot ».
  • [49] Cf. Patrick Eveno, L'argent de la presse française des années 1820 à nos jours (Paris, CTHS, 2003).

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