
Notes de réflexion
La direction du renseignement militaire a quinze ans. Les moyens d'une ambition ratée Le renseignement militaire, pour ne pas parler du renseignement tout court, a toujours été considéré comme un art mineur en France. Même les héros de la littérature d’espionnage ne sont pas français, pas plus qu’ils ne portent de noms français, comme si un espion français glorieux devait encore faire son apparition1 . Le renseignement peut être considéré un mythe négatif2. Cette répugnance à en discuter se retrouve systématiquement depuis les dictionnaires et encyclopédies du XVII e siècle jusque dans le spectacle du XX e siècle. En dépit de cela, la période d’Ancien régime apparaît assez habile à rassembler un renseignement utile. Néanmoins, après la révolution française, le dédain de l’espion est devenu un thème prédominant dans la société. Plus d’un auteur du XIX e siècle, à l’instar de Honoré de Balzac ou de Victor Hugo, méprisèrent bruyamment dans leurs écrits les hommes du renseignement. Ces sentiments négatifs ont culminé lors de l’affaire Dreyfus (1894-1906) qui, au fond, n’a pas permis une discussion ouverte sur le renseignement mais a plutôt donné naissance à la figure de l’« intellectuel français »3. Charles de Gaulle, marqué par le contexte social et nationaliste de son temps, apparaît ainsi comme l’antithèse de l’enthousiaste qu’était Winston Churchill; aussi s’inquiéta-t-il plus de forger une armée glorieuse. Même après la fin de la Guerre Froide, caractérisée par une légère mais notable ouverture aux influences américaines, cette répugnance prononcée à parler de renseignement persiste4.
C’est dans ce contexte que, deux mois à peine avoir quitté ses fonctions de directeur de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), atteint par la limite d’âge, le général d’armée aérienne François Mermet recevait une convocation chez le ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement. Le 10 mai 1989, il se voyait confier une « mission sur le renseignement militaire et ses perspectives d’évolution au cours de la prochaine décennie ». Elle s’inscrivait dans un vaste plan de réorganisation des services français, dont l’étape marquante avait été la transformation de la Direction de la sécurité militaire en Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), le 20 novembre 19815, suivie de celle du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE) en DGSE, le 2 avril suivant6. Le 20 décembre 1988, avait eu lieu la première visite d’un chef de gouvernement au nouveau service de renseignement étranger ; Michel Rocard7 avait annoncé qu’il engageait « une réflexion visant à améliorer la coopération entre les différents services de renseignements et de sécurité français »8. Le fonctionnement du Comité interministériel du renseignement (CIR)9 était revu dans ce sens le 20 avril 198910 et un plan triennal de renseignement gouvernemental était adopté. L’autorité des ministres de la Défense, de l’Intérieur et des Affaires étrangères était réaffirmée en la matière.
Les propos de Jean-Pierre Chevènement résumaient assez bien la pensée de Michel Rocard pour ce qui était du renseignement militaire ; ils s’inspiraient aussi des conversations que le ministre avaient eues avec le directeur de la DGSE, Claude Silberzahn11 :
« L’évolution rapide des techniques mises en œuvre — observation, écoute, transmissions ou traitement de l’information — aura des conséquences importantes sur les conditions de recueil, d’exploitation et de diffusion du renseignement. La modification des menaces ou l’apparition de nouvelles menaces liées notamment aux situations de crise à l’horizon de la fin du siècle doivent également susciter une réflexion sur les orientations données au renseignement militaire. »
Plus précisément, il demandait de prendre « naturellement en compte (…) les aspects liés à la coopération internationale, notamment avec nos partenaires de l’OTAN »12.
A l’évidence, les structures du renseignement militaire n’étaient plus suffisantes. Coordonnées par le Centre d’exploitation du renseignement militaire (CERM), créé en mars 1977 sous l’impulsion du chef d’état-major des armées, le général d’armée Guy Méry, elles se résumaient aux deuxième Bureaux des trois armées (Terre, Air, Mer), aux attachés militaires en poste à l’étranger et aux unités de reconnaissance stationnés en Allemagne. S’ajoutaient encore les capacités du navire d’écoutes Berry et des avions d’interceptions électromagnétiques (DC-8 Sarigue, Transall Gabriel), du Centre d’information sur le renseignement électromagnétique (CIREM), de la gendarmerie nationale, de la Direction générale de l’armement et de la Sécurité militaire. Le système fonctionnait mal, principalement orienté vers les forces du Pacte de Varsovie, au détriment d’une vision mondiale, insuffisamment doté en moyens humains et techniques et largement miné par une concurrence entre les différents personnels13. « Certains des renseignements envoyés à Paris pour analyse mettent trois à quatre semaines pour revenir vers l’unité qui les a émis, rendant obsolète leur exploitation opérationnelle »14. « Et lorsque certains officiers généraux réfléchissaient à sa modernisation, ils entrevoyaient un énorme “bidule”, naturellement informatique, touchant au concept fumeux de “renseignement de haut niveau” »15.
Pourtant, le 1 er septembre 1986, une première réorganisation avait créé l’Ecole interarmées du renseignement et de l’étude des langues (EIREL). Installée à Strasbourg dans les anciens locaux de l’Ecole militaire, elle regroupait le Centre de formation interarmées du renseignement militaire (CFIR), le Centre d’instruction du renseignement et d’interprétation photographique (CIRIP), le Centre d’enseignement des langues et d’études étrangères militaires (CLEEM), le Centre d’enseignement de l’allemand, dépendant de la prévôté des forces françaises en Allemagne et le Groupement Ecole 309 de l’armée de l’air. Cet effort en direction de la formation ne remettait pas en cause les orientations fondamentales du renseignement militaire, ni n’en améliorait pour l’immédiat les capacités. D’autant que le débat tournait plutôt autour d’une alternative précise : soit une remise à plat des pratiques et des institutions pour former un système réellement autonome ; soit construire au sein de la DGSE une branche « renseignement militaire », en absorbant l’appareil existant au sein d’une communauté unique de renseignement extérieur. D’un point de vue technique, l’état-major des armées penchait pour la première solution, tandis que la centrale de renseignement extérieur préférait la seconde. Il revenait donc à l’autorité politique de trancher. C’était l’enjeu de la mission confiée le 10 mai 1989 au général Mermet.
Une des quatre fonctions opérationnelles transverses des armées, le renseignement militaire, également qualifié d’intérêt militaire (RIM), consiste à « satisfaire les besoins en informations nécessaires à l’appréciation de situation et à la prise de décision, à tous les niveaux de commandement (stratégique, opératif ou tactique) »16. Le chef militaire en est le premier client, mais les responsables politiques et militaires en besoin d’anticiper, de préparer l’engagement des forces et de connaître leur environnement d’évolution peuvent également en être destinataires. Il participe au « renseignement de défense », dont le Premier ministre a besoin pour organiser la défense nationale, au même titre que le renseignement stratégique produit par la DGSE ainsi que, dans une moindre mesure, par les douanes, et le renseignement de sécurité fournit par la Direction de la surveillance du territoire (DST), les Renseignements généraux (RG) et la gendarmerie.
Cette définition excluait d’évidence l’option de fusion avec la DGSE. A l’issue de la tournée qui mena le général Mermet auprès des services de renseignement militaires des nations de l’Alliance atlantique17, il devenait clair que seule la création d’un organe centralisé de renseignement militaire s’imposait. En regroupant les différents moyens jusque-là dispersés entre les différentes armées dans une réelle volonté interarmées, une telle structure offrirait un corps intégré capable d’appuyer le ministère de la Défense, les forces armées et les autres départements ministériels. Par ailleurs, le poids financier de l’évolution technique, non seulement les nouveaux senseurs mais aussi l’espace, plaidait pour une mutualisation de l’effort. Autonomie et interarmisation étaient les maîtres-mots du rapport que l’officier général remit en septembre 1989 aux autorités politiques et militaires, dont le chef d’état-major, le général d’armée Maurice Schmitt, et le ministre Chevènement. Leur accueil fut des plus circonspect, pour ne pas dire hostile18.
Les multiples changements géopolitiques des années 1989-1991, ainsi que l’incapacité de la France à mettre sur pied une force de projection pendant la guerre du Golfe (août 1990), eurent tôt fait de rappeler combien le renseignement était incontestablement un instrument de puissance. La cruelle leçon de la dépendance américaine, tant pour les images satellite que pour les informations sur les suites que Saddam Hussein entendait donner à l’invasion du Koweït, du processus de décision français s’accompagnait d’un mépris flagrant du renseignement militaire dans la programmation opérationnelle. Alors que le CERM se montrait incapable d’offrir une vision géostratégique plausible, la division Daguet s’embarqua sans élément chargé de cette fonction primordiale. Un échelon de renseignement, sous autorité d’un colonel de la DGSE, fut raccroché au dispositif plus tard19. Le 29 janvier 1991, dans les premiers jours de l’opération Desert Storm, la nomination d’un nouveau ministre de la Défense, Pierre Joxe, ne révélait pas uniquement des divergences politiques entre l’ancien titulaire et la politique du président de la République. Elle montrait aussi l’impréparation des armées aux nouvelles missions. L’urgence de se doter d’un outil efficace de renseignement devenait évidente.
Pierre Joxe commença par demander tous les rapports des services de renseignements français relatifs à la crise du Golfe, provenant aussi bien de la DGSE que du CERM. Pour l’ancien ministre de l’Intérieur de l’époque de l’affaire Greenpeace, il était tant de mettre fin aux ambiguïtés entourant le renseignement militaire20. Il ressortit le rapport Mermet, auquel ne s’opposait pas le nouveau chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, et demanda au général Philippe Rondot, qui avait rejoint son cabinet le 1 er mai, de lui conseiller une réforme acceptable. Cinq jours plus tard, devant les auditeurs de la 43 e session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), il esquissait les premières lignes directrices : constituer une « Arme du renseignement », « privilégier les technologies en relation avec l’espace et l’informatique de commandement ». Déplorant que « le renseignement n’[était] pas pris suffisamment en compte dans le processus décisionnel », il rappela qu’il devait, « dans ses dimensions technologique, spatiale et humaine, […] être considéré comme une composante majeure de notre système de défense, aux côtés — et au service — de la dissuasion nucléaire d’une part, des forces conventionnelles d’autre part »21.
Début septembre 1991, les conséquences du remaniement ministériel consécutif à la démission de Michel Rocard, le 15 mai, Pierre Joxe confiait au général de brigade Jean Heinrich de proposer, pour le printemps suivant, les structures et le schéma de fonctionnement d’une direction du renseignement militaire (DRM). Il s’agissait de lui donner une structure opérationnelle, mais également un cadre administratif, réglementaire et financier. L’officier venait de la DGSE, où il servait depuis quatre ans, ce qui ne manqua pas de laisser craindre son absorption par la centrale de renseignement extérieure. Sept mois plus tard, le directeur de la DGSE en était pour ses illusions22 et le ministre pouvait annoncer la création d’une entité autonome, sous l’autorité du chef d’état-major des armées, « dont elle satisfait les besoins en renseignement d’intérêt militaire. Elle satisfait, en outre, en ce domaine les besoins des autorités et organismes du ministère, des commandements opérationnels et des commandements organiques ainsi que ceux des autorités et des organismes gouvernementaux concernés ». Le 16 juin 1992, la DRM se voyait confier une « une fonction d’animation et de coordination » et de mise « en œuvre [des] orientations en matière de renseignement d’intérêt militaire ». Pour cela, elle disposait « du concours de l’ensemble des organismes contribuant au renseignement d’intérêt militaire, notamment de ceux qui relèvent de la gendarmerie nationale et de la délégation générale pour l’armement »23. Cette création intervenait, et ce n’était pas un hasard, huit jours avant celle du Commandement des opérations spéciales (COS)24 …
La création de la DRM répondait à une forte volonté politique, le Président de la république, François Mitterrand, suivant les conseils de son ancien chef d’état-major particulier, l’amiral Lanxade, s’étant engagé pour la faire accepter. Elle regroupait sous la seule autorité de son directeur, le général Heinrich jusqu’en novembre 199525, outre les anciens deuxième Bureaux des états-majors d’armée :
Des liaisons étaient en outre établies avec les autres organes de renseignement et de sécurité de français28 et étrangers29.
L’institution d’une DRM était diversement appréciée dans les armées. Les états-majors d’armées voyaient d’un mauvais œil d’être dépossédées de leur deuxième Bureau. Aussi s’empressèrent-ils d’établir des bureaux des relations internationales (BRI), chargé de la liaison avec les attachés de défense dans les ambassades. L’armée de terre poussa la fronde le plus loin, même si elle mettait à disposition « la majorité du personnel qui servait » à la DRM30. Elle a ainsi obtenu de François Léotard, le 1 er septembre 1993, la concrétisation d’une annonce de son prédécesseur socialiste, la brigade de renseignement, à Metz31. Elle regroupe des moyens régimentaires de renseignement d’origine humaine (ROHum), électromagnétique (ROEm) et d’imagerie (ROIm). Cette création s’accompagna, en 2002, sous couvert d’un « vaste mouvement d’évolution et d’optimisation du fonctionnement de la composante terre du renseignement », d’une seconde, consacrée à la formation, le Centre d’enseignement et d’études du renseignement de l’armée de terre (CEERAT). Directement sous les ordres du général Commandant la formation de l’armée de terre (CoFAT), il est soutenu par l’Ecole d’application de l’arme blindée cavalerie (EAABC) à Saumur32. Entre 2005 et 2006, un protocole DRM/armée de Terre permettait le transfert progressif au profit du CEERAT des soutiens de l’EIREL aux éléments organiques militaires régionaux, afin de gagner des postes en organisation au profit de la DRM, mesure s’inscrivant dans le plan de montée en puissance d’une « DRM-NG 2008 ». L’école strasbourgeoise, devenue Centre de formation interarmées au renseignement (CFIAR) au 1 er juillet 2006, se recentrait uniquement sur la formation interarmées (préparation des spécialistes du RIM à intégrer des états-majors nationaux et internationaux) et les langues opérationnelles, c’est-à-dire utile dans le cadre du RIM33
Les relations n’étaient pas meilleures avec la DGSE, qui se voyait délestée d’une partie de ses attributions. A compter de novembre 1996, après un séjour au cabinet du directeur de la Direction de la surveillance du territoire, le général Rondot revenait à la Défense avec pour mission principale d’harmoniser les procédures de travail entre les deux services. Dans un premier temps, elle essaya d’inverser la tendance en tentant d’accaparer la gestion du domaine des interceptions électromagnétiques ; la querelle avec la DRM fut telle que l’on envisagea un moment de créer un service indépendant des deux. Finalement, la nouvelle entité vit sa position confortée lorsque, le 7 juillet 1995, elle reçut la gestion du Centre principal Hélios français (CPHF) ; cette fonction devait lui assurer une réelle légitimité. Le 9 octobre 2007, le général d’armée Jean-Louis Georgelin, pouvait affirmer aux députés :
« La DRM fournit d’excellents services et notre pays ne manque pas d’imagerie satellitaire. Notre réseau de renseignement militaire est au premier plan en Europe ; par ailleurs, les perspectives de la Direction centrale du renseignement intérieur, sont prometteuses. Aujourd’hui, dans le domaine des satellites militaires, la France fournit, à elle seule, 50 % de l’effort de financement européen ; l’avenir de l’écoute et de l’observation satellitaire ne peut être qu’européen et doit être le fruit d’une politique commune volontaire dans laquelle chacun devra pouvoir conserver son indépendance34. »
Les propos du chef d’état-major des armées n’étaient pas anodins. Ils intervenaient au moment de la discussion budgétaire annuelle. Mais surtout ils montraient combien la création de la DRM, quelle que soit la qualité de son travail, est d’origine politique. Plus que toute autre institution militaire, son existence reste tributaire du bon vouloir politique. Un colonel Fidel le rappelait opportunément dès sa création, résumant bien les enjeux du renseignement en France :
« Si les enseignements tirés de la guerre du Golfe ne sont pas étrangers à cette décision, rien n’interdira les esprits chagrins ou critiques d’affirmer qu’il est plus aisé de prendre un décret sous la pression des événements qu’attribuer opportunément les moyens nécessaires. La possession d’engins perfectionnés, ordinateurs et satellites d’observation, l’existence de réseaux de transmissions sûrs et diffus, et surtout la fascination qu’exercent de tels systèmes, ne sauraient suffire, sans la qualités des agents destinés à ordonner leur recours, diligenter leur emploi et assurer leur fonctionnement35. »
En avril 1996, le major général des armées, le général d’armée Philippe Mercier, semblait lui répondre en affirmant que « les offices de renseignement ne feront pas les frais des réductions budgétaires » décidées par la loi de programmation militaire36. Mais il n’avait échappé à personne que l’élaboration du Livre blanc sur la Défense, élaboré deux ans plus tôt, n’avait pas utilisé les compétences des professionnels, sinon des connaisseurs, du renseignement, pourtant promu « fonction essentielle de la stratégie de la Défense de la France ». Lorsque le vice-amiral Yves de Kersauson de Pennendreff fut nommé directeur de la DRM, le 21 janvier 1998, une partie des cadres se plaignaient de la faiblesse des moyens dont ils disposaient37. Les crédits alloués à la DRM sont devenus publics depuis 1997. En douze années, jusqu’en 2008, ils n’ont évolué que de 2,84 %, alors même que les engagements militaires de la France, en particulier en Afrique centrale et en Afghanistan, imposent un renseignement militaire conséquent. Mieux, ils baissent de 1,7 % aux lendemains du 11 Septembre ! Depuis 2005, malgré un faible rattrapage en 2006, ils accusent une baisse régulière cumulée de 30,44 %. « Il faut rappeler par ailleurs que la DRM est appelée à exploiter des équipements qui ne sont pas financés par son budget, dans le domaine de l’imagerie satellitaire ou de l’écoute électromagnétique38. » Les effets d’annonce des politiques ont du mal à se retrouver dans les chiffres votés par le Parlement.
Les crédits de la DRM depuis 199739
(hors rémunérations et charges sociales, en millions d’euros constants)

Il en est de même pour les effectifs. En 1997, la DRM employait 1 687 personnes. La loi de programmation militaire 1997-2002 prévoyait leur renforcement progressif, au rythme de quelque 20 % sur la période, pour atteindre 1 760 agents en 2002. En 1998, l’objectif était même porté à 2 000 personnels. En 2003 et 2004, les effectifs n’en pointaient que 1 730 et pour 2008, les prévisions ne les laissent pas augurer monter au-delà de 1 681. Soit 6 de moins que douze ans plus tôt40 … Déjà à l’automne 2003, le député Bernard Carayon, l’un des rapporteurs spéciaux, pour la seconde fois, de la commission des Finances, notait que ces effectifs réels étaient inférieurs de 13 % aux droits budgétaires ouverts41. Un an plus tard, le sénateur Jean Faure constatait qu’« au cours de ces dernières années, les effectifs autorisés ne sont jamais satisfaits, le déficit global en personnel augmente sensiblement depuis 199842. » Bernard Carayon en expliquait la raison :
« La DRM a traditionnellement des difficultés à recruter des ingénieurs de l’armement et des civils, notamment en raison des contraintes plus ou moins fondées liées à l’affectation sur la base de Creil. (…) Le niveau des rémunérations proposées ne permet guère de rivaliser sur le marché des entreprises ni même avec certains services de l’Etat intéressés par les mêmes compétences et qui bénéficient d’un régime de rémunération plus attractif. Avec la disparition des appelés et la mise en place de la réduction du temps de travail, le problème prend une acuité nouvelle. »
Au terme de quinze années d’existence, la DRM reste une des meilleures réussites de mutualisation et de coordination du renseignement militaire. Son rôle a été légitimé par la crise du Kosovo et le tropisme international entourant la fonction de renseignement depuis le 11 Septembre ne semble pas remettre en cause son existence. Elle est un des principaux contributeurs de la division renseignement de l’état-major européen créé en juillet 2001. Pourtant, la faiblesse de ses crédits et de ses personnels, la duplication à laquelle semble se livrer l’armée de terre, l’absence de coordination interministérielle, malgré l’annonce d’un « Conseil national de sécurité » qui tarde à voir le jour, témoignent du manque de stratégie nationale de renseignement. Cette apparente impossibilité à penser en termes de « communauté du renseignement » n’est pas seulement un problème culturel, et encore militaire. C’est avant tout un problème d’Etat, directement lié à la structure du pouvoir en France. La notion d’« esprit de corps » unissant les élites politiques, administratives et économiques du pays nourrit toutes les « guerres des boutons ». Elle empêche pour longtemps encore toute coordination efficace et, d’évidence, toute intégration du renseignement au processus de décision.