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NOTE D'ACTUALITÉ N°440
MORT DU CHEF DES TALIBAN AFGHANS

Alain Rodier
22-05-2016

 

 

 

 

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Les Américains ont annoncé le 21 mai avoir ciblé, la veille, le mollah Akhtar Mohammad Mansour, le chef des taliban afghans. Des drones auraient tiré sur son véhicule qui circulait à proximité de la ville d'Ahmad Wal, dans la province du Baloutchistan, au sud-ouest du Pakistan. C'est la première fois que Washington mène un raid dans cette province, les frappes s'effectuant surtout dans les zones tribales pakistanaises du Nord et Sud Waziristan. Si la mort du mollah Mansour est confirmée, cela va provoquer une lutte de succession interne au sein des talibans afghans.

Théoriquement, tous les membres de la choura - le conseil qui dirige du mouvement - sont éligibles par leurs pairs. Parmi eux, certains semblent avoir plus de chances que d'autres. Tout d'abord il y a le fils aîné et le frère de feu le mollah Omar : Mohammad Yakoub et Abdul Manan Akhund. Tous les deux s'étaient fait prier pour accepter la désignation du mollah Mansour en août 2015 et ne lui prêtèrent allégeance qu'en septembre. Il y a aussi Sirajuddin Haqqani, chef militaire des taliban afghans et dirigeant de la puissance faction armée islamiste radicale qui porte son nom et qui fut créée par son père Djalâlouddine Haqqani.

Les adversaires des taliban afghans

Comme chaque année, les taliban afghans alliés au réseau Haqqani, au Hezb-i-Islami de Gulbuddin Hekmatyar et à Al-Qaïda « canal historique », ont lancé leur offensive de printemps baptisée « mollah Omar » en hommage à cette personnalité mythique. Les objectifs de cette campagne sont clairement désignés : les provinces d'Helmand, de Kandahar, de Nangahar, de Logar, de Wardak, de Kapisa, de Parwan, de Gazni, de Zaboul et de Kunduz. Les opérations risquent de pâtir de la mort du mollah Mansour mais elles devraient néanmoins se poursuivre, le commandement sur le terrain étant très décentralisé. Il est même vraisemblable que des attentats suicide se multiplient pour venger la mort du mollah Mansour. Toutefois, à la différence de Daech, les taliban (comme Al-Qaïda « canal historique ») visent essentiellement les représentants officiels de leurs ennemis (militaires, policiers, fonctionnaires, conseillers étrangers, etc.) et ils tentent d'éviter au maximum les pertes collatérales.

Les taliban ont aujourd'hui deux adversaires qu'ils doivent combattre conjointement : les forces de sécurités gouvernementales et l'Etat islamique (Daech).

Un élément est très favorable aux taliban cette année : les Américains ne participent désormais plus directement aux combats et, en particulier, la menace qu'ils faisaient peser depuis les airs a considérablement diminué. De son côté, l'aviation afghane est bien incapable de prendre le relais, étant encore en plus triste état qu'après le départ des Soviétiques en 1989. Cela devrait permettre aux taliban de se regrouper plus fréquemment pour conduire des opérations d'envergure, ce qui était très difficile et risqué dans le passé.

Il est possible qu'ils parviennent à conquérir des localités importantes, même si ce n'est que pour une courte période, car les forces légalistes pourraient « mettre le paquet » pour les libérer comme cela a été le cas en septembre 2014 à Kunduz. Mais, le moral est au plus bas au sein des unités afghanes déployées sur le terrain. elles se sentent abandonnées par l'état-major dont les officiers sont confortablement installés à Kaboul, même si la capitale fait l'objet de nombreux attentats.

Si l'aviation afghane est déficiente, la logistique devant approvisionner les forces terrestres l'est encore davantage. De plus, la corruption existe à tous les niveaux. En conséquence, les désertions se font de plus en plus nombreuses et la valeur combative des forces régulières est sujette à caution, d'autant qu'elles sont victimes d'infiltrations d'activistes qui ouvrent le feu sur leurs "collègues" au sein des unité.

De son côté, Daech, qui tente de renforcer sa wilaya Khorasan fondée en janvier 2015, recrute des rebelles qui appartenaient précédemment aux taliban, notamment dans la province de Nangarhar, dans l'est du pays. En outre, le Mouvement islamique d'Ouzbékistan (MIO) très présent en Afghanistan, a fait allégeance à Abou Bakr Al-Baghdadi en août 2015 et s'est retourné contre ses anciens alliés. La rumeur court que quelques dizaines d'activistes de Daech auraient été envoyés dans la zone pour renforcer le noyau dur de la wilaya Khorasan.

Des consignes strictes ont été données aux commandants militaires taliban : consolider leurs positions d'implantation en réprimant les éventuelles défections en direction de Daech. Si besoin est, ils peuvent demander le renfort de bataillons de réaction rapide. Ce n'est que lorsqu'ils auront sécurisé leur territoire qu'ils pourront tenter de s'étendre à l'extérieur en profitant de la faiblesse des forces gouvernementales. Cette politique a correctement fonctionné avant l'hiver puisque de nombreuses bandes du MIO ont été défaites par les taliban et que le retour des « brebis égarées » - qui avaient rejoint les rangs de l'organisation Etat islamique - semble amorcé. Il faut dire qu'à son habitude, Daech s'est mis tout le monde à dos. Ainsi, les Américains concentrent maintenant la majorité de leurs frappes aériennes sur la wilaya Khorasan. En effet, ils ne tiennent pas à torpiller l'espoir de l'ouverture de négociations entre Kaboul et les taliban. La mort du Mollah Mansour élimine celui qui refusait obstinément de discuter. Mais, il est loin d'être certain que son successeur adoptera une autre politique vis-à-vis de Kaboul.

Al-Qaida, plus puissant que prévu

Pour les aider dans leur tache, les taliban peuvent compter sur Al-Qaida « canal historique » qui se livre à des combats sans merci contre Daech partout où ces deux mouvements salafistes-djihadistes sont en concurrence.

Washington a reconnu au printemps 2016 qu'Al-Qaida en Afghanistan était plus puissant qu'estimé précédemment. Le général Charles Cleveland, porte-parole de l'opération de l'OTAN en Afghanistan (Resolute Support) a ainsi déclaré qu'Al-Qaida avait forgé des liens étroits avec les taliban[1] et s'était régénéré. Il a reconnu que les rapports de renseignement de 2015 ne faisaient état que de 50 à 100 activistes d'Al-Qaida présents en Afghanistan. Or, une opération de nettoyage ayant eu lieu en octobre 2015 dans le district de Shobarak, dans la région de Kandahar, ava permis de découvrir un camp d'entraînement couvrant une superficie d'une quarantaine de km2. Ce camp était géré par Al-Qaïda dans le sous-continent indien, un nouveau commandement apparu en septembre 2014. Cette découverte - la première de cette importance en quatorze ans de guerre - avait surpris le général John Campbell qui dirigeait alors l'opération Resolute Support.

Washington estime maintenant que les effectifs de la nébuleuse présents en Afghanistan pourraient atteindre les 300 combattants, ce qui semble, une fois encore, sous-estimé. En effet, des activistes d'Al-Qaïda sont présents dans 25 des 35 provinces afghanes. Il est difficile d'imaginer que cela soit possible avec seulement 300 activistes ! De plus, des documents saisis à Abbottabad font état de la consigne donnée par Ben Laden de déplacer des militants vivant au Waziristan vers les provinces du Nuristan, du Kunar, de Gazni et de Zaboul pour éviter les frappes de drones américains. Ces renforts venus du Pakistan ont donc du arriver dès le début 2011.

Si le mollah Omar maintenait une relative distance avec Al-Qaïda, sa mort survenue en janvier - ou en avril - 2013 a obligé la nouvelle direction des taliban à se rapprocher un peu plus de la nébuleuse djihaidste afin de maintenir la cohésion au sein de ses troupes. Cela a été observé en particulier lorsque le décès du mollah Omar est devenu public et que le mollah Mansour a officiellement pris les rênes du mouvement. Il a utilisé la puissance d'Al-Qaida pour faire taire les critiques.

 

 

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En 2017, les Américains ne devraient plus être que 5 500 en Afghanistan et 1 000 en 2018, cantonnés dans la capitale. La question qui se posera alors n'est pas si les taliban parviendront à s'emparer de Kaboul mais quand ?



  • [1] Les chefs d'Al-Qaida, Oussama Ben Laden puis Ayman al-Zawahiri, ont toujours reconnu le leader des talibans afghan comme le « commandeur des croyants » et lui ont fait allégeance. Ils lui reconnaissent donc la suprématie religieuse, qualité qu'ils n'accordent pas à Abou Bakr al-Baghdadi, le leader de Daech, qui s'est autoproclamé chef religieux, politique et militaire pour l'ensemble du monde musulman.

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