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NOTE D'ACTUALITÉ N°35
MARCELLO DELL'UTRI 1 : LE LIEN DE SIVIO BERLUSCONI AVEC LA

Fabrice Rizzoli
31-03-2006

Le 11 décembre 2004, le sénateur Dell'Utri2 a été condamné, en première instance, par la deuxième section3 du tribunal de Palerme, à 9 ans de réclusion sous le chef d'inculpation de concours externe à une association mafieuse. Dans les motivations de leur sentence déposées au mois de juin 2005, les juges ont reconstruit presque trente années des mauvaises fréquentations du bras droit de Berlusconi4. En effet, pour la justice, Marcello Dell'Utri a été l'intermédiaire entre les intérêts de Cosa Nostra et de Silvio Berlusconi : « la médiation des accusés constituait un canal de liaison entre l'organisation mafieuse Cosa Nostra représentée par Stefano Bontate, le responsable de l'époque, et l'entrepreneur milanais ».

La procédure a duré sept ans. Ce procès fleuve a connu 257 audiences, avec des centaines de témoins, et douze jours de délibérations qui ont abouti à une sentence qui comporte pas moins de 1 800 pages de motivations. Cependant, en raison de la présomption d'innocence, Marcello Dell'Utri doit être considéré comme innocent jusqu'à la fin de la procédure. Toutefois, ce premier jugement n'en demeure pas moins original pour trois raisons. A l'inverse du procès Andreotti, le sénateur Dell'Utri était au sommet d'une carrière politico financière typique dans les années 80-90. Ensuite, cette sentence ne repose pas uniquement sur les déclarations de repentis (comme ce fut le cas pour le procès Andreotti), mais aussi sur une série de faits, d'admissions de la part de l'accusé, de documents écrits, photographiques et filmés difficilement contestables. Troisièmement, elle fournit une image incroyablement nette des relations entretenues entre la mafia et le pouvoir légal (politique, économique et financier). Ces deux mondes se touchent, interagissent et se nourrissent mutuellement. Au cœur de ses relations politico-mafieuses, agissent des médiateurs, des personnes pivots, le plus souvent insoupçonnables ou toujours habiles à se dépêtrer des mailles de la procédure pénale, mais bien connues des spécialistes de la mafia. Les motivations de la sentence dépeignent un scénario dans lequel Dell'Utri joua toujours le même rôle : celui de médiateur entre Cosa Nostra et Silvio Berlusconi. Si la position ambiguë de Dell'Utri a pu en partie échapper à la sagacité du grand chef d'entreprise du Nord, il a cependant su en tirer profit pour devenir le principal homme politique de la seconde république.

Marcello Dell'Utri n'étant pas un homme d'honneur, la justice a expliqué que l'accusé était entré en contact avec l'organisation mafieuse sicilienne par le biais de deux amis rencontrés au sein du club de football amateur de Bacigalupo (Palerme), dont il était l'entraîneur avant d'en devenir le directeur sportif . Ces deux personnes sont Gaetano Cinà5 (condamné dans le même procès pour association mafieuse à sept années de réclusion) et Salvatore Mangano, (affilié à la famille de Porta Nuova de Palerme et incarcéré à plusieurs reprises entre 1970 et 1980). Cinà et Mangano sont, avecDell'Utri, les acteurs principaux du rapprochement entre la mafia et Berlusconi : «  A partir des preuves examinées jusqu'ici, il est admis comme un fait incontestable (reconnu par les protagonistes) que l'arrivée de Mangano à Arcore fut assuré par la médiation de l'accusé Dell'Utri et du coaccusé Cinà […] comme il en est de même pour la fonction que ce même Mangano était censé assurer ».

L'établissement des liens entre la mafia et Berlusconi

Au début des années soixante-dix, la direction de Cosa Nostra, animée par Stefano Bontate et ses alliés, s'est intéressée à Berlusconi, en premier lieu à des fins d'extorsion. Le patrimoine de Berlusconi, alors un grand constructeur immobilier, attirait la mafia. De plus, entre la milieu des années 70 et le début des années 80, Cosa Nostra avait un besoin impérieux de recycler l'argent de la drogue. D'après les juges, la mafia se serait accommodée facilement de la Fininvest, cette société en pleine expansion qui jetait les bases de la télévision privée et qui, pour cela, avait besoin de capitaux importants. Bien que rien ne prouve que la Fininvest ait reçu 113 milliards de lires (250-300 millions d'euros) d'investissements non déclarés entre 1973 et 1983, le fait que les experts de la justice italienne n'ont pu déterminer l'origine de ses fonds constitue cependant un élément à charge. L'expert de la défense, maître Iovenitti, a déclaré que certains financements sont inexplicables et « potentiellement non transparents ». A l'évidence, cette affaire laisse à penser à une opération de blanchiment d'argent sale.

D'après les magistrats, la fonction de médiation de Dell'Utri débuta 1974. En effet, malgré une promotion au sein de la direction générale de la Sicilcasse de Palerme (la caisse de crédit de la Sicile), Dell'Utri démissionna pour devenir le secrétaire particulier de Berlusconi. A ce titre, il supervisait les travaux de rénovation de la villa d'Arcore que le Cavaliere possède dans la banlieue de Milan.

Le problème important qui hantait alors le bouillant chef d'entreprise était sa sécurité ainsi que celle de sa famille. En effet, en temps qu'entrepreneur lombard prospère, il constituait une cible privilégiée pour l'Anomina Sequestri, l'industrie de l'enlèvement de personnes. Ce souci était parfaitement fondé, étant donné qu'entre 1972 et 1979, il y eut 70 enlèvements crapuleux dans la région de Milan. Selon les juges, afin de parer à cette menace, Dell'Utri entra en rapport avec Cosa Nostra. Sur suggestion de Cinà, les mafieux proposèrent à Berlusconi d'engager dans sa résidence d'Arcore Vittorio Mangano, qui serait alors le « garant » de Cosa Nostra. D'après le collaborateur de justice Di Carlo, dont le témoignage a été confirmé par d'autres personnes, la décision d'embaucher Mangano a été prise lors d'une réunion à Milan entre Berlusconi, Mimmo Teresi et le super boss Stefano Bontate. Di Carlo sait de quoi il parle, car il participa personnellement à cette rencontre. En dépit de l'absence de preuve matérielle de cette réunion, il reste établi que Mangano s'est installé à Arcore par l'intermédiaire de Cinà. En outre, il a été démontré que Dell'Utri - et donc Berlusconi - ne pouvaient ignorer l'appartenance mafieuse de Mangano. En effet, au cours de son séjour dans la villa San Martino, Mangano a été incarcéré du 27 décembre 1974 au 22 janvier 1975 afin de purger une peine pour escroquerie. A sa sortie de prison, le criminel retourna travailler dans la villa de Berlusconi. En outre, au moment de la tentative d'enlèvement du prince d'Angerio qui sortait de la villa de son ami Berlusconi, les journaux ont évoqué la personnalité de Mangano en le qualifiant de mafieux notoire. D'après les juges, l'enlèvement du prince d'Angerio était prémédité par Stefano Bontate en personne. Pour preuve : la participation à cette action des frères Grado et de Vernengo Piertro, tous hommes d'honneur connus comme dépendants de la famille de Santa Maria di Gesùs. L'objectif de cet enlèvement consistait à tenter de détériorer les relations existantes entre Berlusconi et Mangano, afin de lier de manière plus étroite l'entrepreneur à l'organisation.

En 1976, Mangano décida de quitter la maison de Berlusconi en dépit des tentatives de dissuasion de la part de Fedele Confalonieri et de Dell'Utri. Pour autant, les rapports entre Dell'Utri et Mangano perdurèrent au moins jusqu'à 1993-1994. En 1980, Mangano fut arrêté par Giovanni Falcone dans le cadre d'une enquête sur un trafic de stupéfiants entre l'Italie et les Etats-Unis. Un peu avant son arrestation, la brigade criminelle de Milan intercepta une conversation téléphonique entre Mangano et Dell'Utri dans laquelle le premier proposait une « affaire » disposant du « cheval qu'il lui faut » : un lot de drogue, selon le juge Borsellino. Il a donc bien été prouvé que Dell'Utri entretenait des rapports avec la mafia de Porta Nuova par l'intermédiaire de Mangano, même lorsque ce dernier n'était plus employé dans la propriété d'Arcore, et même après qu'il ait purgé une longue peine de prison.

Les connexions entre Forza Italia et la mafia

En 1993, vingt ans après les premiers contacts entre Dell'Utri et Berlusconi, soit au moment de l'entrée en politique de ce dernier et après la constitution de Forza Italia, Mangano contacta Dell'Utri. Selon les repentis Cannella et Calvaruso, Mangano était mandaté par Cosa Nostra qui cherchait de nouveaux « référents » politiques après la chute de la première république. Non seulement, Dell'Utri était alors l'organisateur principal de Forza Italia, mais aussi celui qui s'était le plus battu pour que Berlusconi entre en politique. Durant ces années charnières Dell'Utri est devenu le bras droit politique de Berlusconi et Mangano, le régent de la famille de Porta Nuova. Ce dernier avait besoin de garanties de la part du nouveau parti, en échange de l'appui électoral que la mafia pouvait lui apporter. Forza Italia, une fois au pouvoir, devait répondre à certaines exigences politiques de Cosa Nostra : l'allègement de l'article de procédure pénale 41 bis, qui encadre un régime d'incarcération sévère, l'abrogation de la loi sur la confiscation des biens de la mafia et de l'article 416 bis qui définit le crime d' « association mafieuse ». Ce marché fut confirmé par le repenti Salvatore Cucuzza que les magistrats ont jugé comme « un collaborateur digne de foi, fortement doté de qualités intellectuelles et dialectiques, déjà appréciées dans d'autres affaires ». Cucuzza a fait référence à plusieurs rencontres entre Mangano et Dell'Utri avant le mois de juin 1994. De ces rencontres, il existe une preuve matérielle : les agendas de Dell'Utri dans lesquels figurent deux rendez-vous les 2 et 30 novembre 1993. Le sénateur a tenté de se justifier en affirmant que Mangano (à cette époque, ses incarcérations successives pour escroquerie et trafic de drogue ne laissent plus planer aucun doute quant à son appartenance mafieuse) était seulement venu le trouver dans son bureau à Milan (alors que celui-ci résidait à Palerme) afin de lui exposer des problèmes personnels encore mal définis. D'après certains repentis, à l'issue de ces rencontres, l'ordre d'appuyer Forza Italia circulait au sein de l'organisation mafieuse dans la mesure où Marcello Dell'Utri aurait donné des signes forts rassurants quant à la possibilité d'accéder aux demandes de la mafia.

Les tribulations de Dell'Utri

Hors, Mangano n'était pas la seule mauvaise fréquentation de Dell'Utri. En 1977, ce dernier avait été licencié par Berlusconi parce qu'il ne croyait pas assez en ses capacités de manager. Il s'est alors rapproché de la société Inim de Filippo Alberto Rapisarda. Ce dernier demeure pour les magistrats « un personnage complexe dont les rapports avec la criminalité organisée sont apparus à plusieurs reprises au cours des débats sans qu'ils ne soient suffisamment clarifiés ». D'après les actes du procès, sur recommandation de Cinà, Dell'Utri a été engagé parce qu'il était la personne capable d'influencer Rapisarda, à la tête de la Inim, le troisième groupe immobilier italien alors qu'officiellement, celui-ci était seulement propriétaire d'une blanchisserie. Dell'Utri est devenu administrateur délégué des Constructions de Brescia, une entreprise du groupe Inim. Ce groupe finit par faire faillite. Durant sa fuite à l'étranger, Rapisarda fut accueilli au Venezuela par les narcotrafiquants Cuntrera-Caruana6 et pu voyager grâce à un passeport au nom d'Alberto Dell'Utri, le frère jumeau de Marcello.

En outre, le 19 avril 1980, Dell'Utri accompagné de Cinà, participaient à Londres au mariage de Girolamo Maria Fauci et Shanon Green. Fauci était un repris de justice connu qui gérait le trafic de stupéfiants pour le compte de la famille Caruana-Cuntrera entre le Canada, la Grande Bretagne et l'Italie. A la réception, étaient également présents Mimmo Teresi et le repenti Di Carlo (déjà cité) qui a confirmé la présence de l'accusé. Dell'Utri qui n'a pas nié ce fait, a affirmé qu'il se trouvait à Londres pour visiter une exposition sur les Vikings et qu'il fut convié au mariage par Cinà. « Toutes les personnes étaient invitées par le marié, circonstance pour laquelle le collaborateur de justice (Di Carlo) était certain du fait qu'il avait appris sa « cavale » par les journaux télévisés, aussi avait-il demandé à l'avance à Fauci quelles étaient les personnes présentes, afin d'éviter des rencontres désagréables. »

Reste le racket exercé par Cosa Nostra aux dépens des entreprises de Berlusconi. D'après certains repentis, Berlusconi payait l'impôt mafieux tant à l'époque de Bontate qu'après la mort de ce dernier en 1981. Rapisarda a déclaré que par l'entremise de Dell'Utri, Berlusconi avait obtenu une « ristourne ». Dell'Utri n'a pas nié ces déclarations, mais a affirmé qu'il les a faites par vantardise. Il est difficile de comprendre la mentalité de quelqu'un qui se vante de connaître des grands chefs mafieux et d'être capable de traiter avec eux. Quoiqu'il en soit, les témoignages des repentis rejoignent les déclarations de Rapisarda quant au rôle de médiateur de l'accusé.

Au début des année 80, Berlusconi nommait Dell'Utri au sommet de Publitalia, la société concessionnaire de la publicité pour la Fininvest. Cette nomination demeure très surprenante pour une personne qui avait été licenciée en 1977 pour « capacités managériales controversées ». Le tribunal a prouvé que, même sous la domination du chef de la Coupole de l'époque, Toto Riina, la Fininvest, continua à payer Cosa Nostra par l'entremise de Dell'Utri et Cinà, jusque dans les années 90. Par exemple, en 1990, le magasin la Standa à Catane, était la cible d'attentats fomentés par Nitto Santapaola, chef mafieux de la ville, jugé comme très proche de Toto Riina. D'après les repentis dont les déclarations ont été corroborées par un témoin, Dell'Utri a rencontré Santapola pour trouver un terrain d'entente. Dans les faits, les attentats ont cessé subitement et la Standa n'a jamais porté plainte. Le racket fonctionnait parfaitement.

*

En dépit d'un procès fleuve, des zones d'ombre subsistent. Il est prouvé que Dell'Utri était un pion utile voire fondamental pour la mafia, essentiellement en raison de son rôle d'ami et de collaborateur de Silvio Berlusconi. Ainsi, bien que ce ne soit pas le procès de Berlusconi, sa présence a plané dans la salle du tribunal tout au long des débats7. Berlusconi aurait pu clarifier nombre d'aspects obscurs, comme le contexte de l'embauche puis de l'éloignement de Mangano. Il aurait pu expliquer la nature de ses rapports avec Dell'Utri, d'abord considéré comme un manager peu fiable pour se retrouver ensuite nommé à la tête de Publitalia. Il aurait pu donner le sens de tant d'interceptions téléphoniques au cours desquelles il parlait avec désinvolture de tentatives d'extorsions de fonds à son égard qui n'ont jamais été dénoncées. Il aurait pu aussi donner l'origine de financements obscurs. Or, face aux demandes des magistrats, le 26 novembre 2002, le président du Conseil a préféré assumer son droit de ne pas répondre, ce qui ne peut que renforcer la crédibilité de cette décision de justice. A fortiori lorsque l'on sait qu'au cours des élections législatives de 2001, la totalité des 61 sièges électoraux de la Sicile ont été remportés par Forza Italia, le parti de Berlusconi.


  • 1Né à Palerme en 1941, au sein de la bourgeoisie palermitaine, Marcello Dell'Utri est reconnu pour être un homme cultivé, pétri des valeurs familiales et adepte de l'Opus Dei. Andreotti préférait déclarer que Dell'utri était « un bibliophile […] car membre du groupe de sénateurs passionnés de la Bible ». Après avoir étudié dans les meilleurs établissements scolaires de Palerme puis à la faculté de droit de Milan, Marcello Dell'Utri se lia d'amitié Silvio Berlusconi en 1961. Il en fit son premier secrétaire personnel avant de le placer au sommet de Publitalia, la société qui collectait la publicité pour la Holding Fininvest, c'est à dire le poumon financier de son empire économique. Entre 1993 et 1994, Dell'Utri fut le grand organisateur de Forza Italia, le parti sous les couleurs duquel il a été élu député en 1996, parlementaire européen en 1999 et enfin sénateur en 2001. Rappelons que Dell'Utri a déjà été condamné en première instance à Milan à deux ans de réclusion pour tentative d'extorsion avec la complicité du chef mafieux Vincenzo Virga actif à Trapani. La victime était le Président de la société sportive de basket de Trapani, Vincenzo Garraffa. Par ailleurs, Dell'Utri a été condamné définitivement, à deux ans de prison, pour abus de biens sociaux et fraudes fiscales à Turin.
  • 2«  Je suis resté dans le milieu…», déclaration faite par Marcello Dell'Utri à l'entrée du tribunal en référence à ses parents qui souhaitaient qu'il devienne magistrat.
  • 3Le collège des magistrats était composé des juges Leonardo Guarnotta, Gaspare Di Marco et Giuseppe Sgabriella. Leonardo Guarnotta, dans les années 80 faisait partie avec Falcone, Borsellino et Di Lello du pool guidé par Caponetto. Il était déjà président du collège qui avait relaxé Calogero Mannino en première instance.
  • 4Le texte intégral des motivations de la condamnation de Dell'Utri est disponible sur le site www.narcomafie.it
  • 5Affilié à la famille mafieuse Malaspina de Palerme et marié à une parente directe de Stefano Bontate et Mimmo Terresi, deux chefs mafieux de la famille de Santa Maria del Gesus de Palerme. Ces deux mafieux sont décédés lors de la guerre qui les opposait aux Corleonais, en 1981.
  • 6Originaire de la ville de Sicualana dans le sud de Palerme.
  • 7Nebiolo Marco in NARCOMAFIE. Ed. Gruppo Abele Periodici, Turin, (en italien uniquement), numéro 9, septembre 2005.

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