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NOTE D'ACTUALITÉ N°433
LES MOUVEMENTS SALAFISTES-DJIHADISTES EN EXTRÊME-ORIENT

Alain Rodier
01-04-2016

 

 

 

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Au centre, Isnilon Totoni Hapilon alias « Abou Abdullah » qui a renommé
le Groupe Abou Sayyaf'Abou « Harakat ul Islamiyah » (mouvement islamique).

 

 

 

L'Extrême-Orient attire peu l'attention de l'opinion publique occidentale étant donné son éloignement géographique. Cela n'empêche pas les mouvements salafistes-djihadistes d'y développer d'importants réseaux. En effet, selon la doctrine prônée par ces derniers, les « terres d'islam » doivent être reconquises en priorité. Or l'Indonésie est le pays qui compte le plus de musulmans de la planète. En 2010, 87,5% des 256 millions d'habitants se déclaraient musulmans. En Malaisie (30 millions d'habitants), l'islam est la religion d'Etat. Par contre, seuls 5% des 100 millions de Philippins sont musulmans.


 

 

Al-Qaida « canal historique » est implanté en Extrême-Orient depuis deux décennies, certains de ses principaux chefs y ayant séjourné, comme Khaled Cheikh Mohammed. La nébuleuse y a mené, via des mouvements locaux, des attentats meurtriers comme ceux de Bali en 2002 (202 tués) et en 2005 (20 morts) ainsi que contre des hôtels de luxe (2003 et 2009, Hôtel Mariott et Ritz-Carlton) à Jakarta et contre l'ambassade d'Australie (2004, 9 tués). Toutefois, Ayman Al-Zawahiri, qui dirige la nébuleuse initiée par Ben Laden, accorde peu d'importance à cette région du monde, préférant consacrer ses efforts aux théâtres afghan, pakistanais, indien, caucasien, syrien, somalien, et sahélien.

Depuis sa fondation officielle en juin 2014, Daech étend ses tentacules dans la région. Comme ailleurs, il comprend essentiellement des activistes d'Al-Qaida « canal historique » qui ont fait défection. En août 2014, Abou Bakar Bashir, le leader spirituel de la Jemaah Islamiyah (JI) indonésienne[1], a prêté allégeance à Abou Bakr Al-Baghdadi depuis la prison de haute sécurité où il est incarcéré avec des fidèles. Toutefois, tous les militants ne suivent pas l'exemple de leurs chefs et restent fidèles à Al-Qaida « canal historique ». Par exemple, les deux fils d'Abou Bakar Bashir ont fait défection et ont formé leur propre organisation appelée Jemaah Ansharusy Syariah, groupe qui resterait fidèle au docteur Ayman al-Zawahiri.

En Malaisie, le coup de main mené à Kuala Lumpur le 14 janvier 2016 (7 morts), aurait été commandité par la « katiba Nusantara », une unité basée sur le front syro-irakien et commandée par Muhammad Bahrun Naim. Cette attaque a été effectivement revendiquée par Daech. Le commando de Kuala Lumpur serait lié aux « Moudjahiddines de l'Est indonésien » aussi appelé « Moudjahiddines du Timor indonésien » (MTI), un mouvement islamique radical installé dans l'archipel des Célèbes. Il est responsable de nombreuses attaques dirigées contre les forces de sécurité. Leur leader est Abou Wardah - alias Santoso -, un ancien responsable de la JI. Ses relations exactes avec Bahrun Naim ne sont pas connues.

Aux Philippines, le dernier mouvement à avoir rejoint Daesh est le groupe philippin Abou Sayyaf[2], surtout actif dans les îles de Jolo et de Basilan, mais aussi en Malaisie. Son allégeance, proclamée en juillet 2014 a été acceptée début 2016[3] par Daech, via une vidéo diffusée par l'un de ses organes de presse, Al Furat Media. Les responsables ayant prêté allégeance sont : Isnilon Totoni Hapilon, le chef actuel d'Abou Sayyaf ; Abou Anas Al-Muhajir identifié comme l'émir de la katiba Ansar Al-Charia ; et Abou Harith Al-Filipini, un représentant de la katiba Marakah Al-Ansar.

Parallèlement, le groupe philippin Ankar Al-Khilafah, dirigé par Abou Sharifah et basé dans les provinces méridionales de Cotabato et Sarangani, a prêté allégeance à Daesh en août 2015. Il menace directement les autorités et les militaires américains présents dans la région.

Enfin, le Bangsamoro Islamic Freedom Fighters (BIFF) basé à Mindanao, dirigé par Ismael Abubakar - alias « Bongos » -, un allié du Front de libération nationale moro (MILF), arbore la bannière de Daech sans qu'aucune déclaration officielle ne soit venue confirmer cette allégeance.

La propagande du groupe Etat islamique créé diffuse régulièrement des vidéos montrant des « camps d'entraînement » que ses adeptes ont monté aux Philippines. Les autorités de Manille ne restent pas inactives, ayant par exemple mené fin février, au sud de l'archipel, une importante opération de nettoyage. Plus de 40 rebelles se revendiquant de Daech auraient été tués alors que les forces de l'ordre auraient perdu onze des leurs.

Quelques centaines d'Indonésiens, Philippins et Malaisiens, dont des dizaines ne sont encore que des enfants, ont rejoint Daech sur le front syro-irakien. Pour le moment, l'Extrême-Orient n'a pas encore été désigné comme une « province » (wilaya) de l'Etat islamique. Toutefois, un mouvement de retour de djihadistes est actuellement constaté. Une centaine d'activistes auraient ainsi rejoint l'Extrême-Orient pour tenter d'y coordonner les différents foyers djihadistes implantés en Indonésie, en Malaisie, aux Philippines et peut-être à Singapour. Pour l'instant, Daesh tente donc essentiellement de se structurer dans cette région du monde, mais pas encore de s'en servir comme une « base » arrière.

 



  • [1] Appelé aujourd'hui Jemaah Ansharut Tauhid (JAT). Cette formation islamique radicale est aussi très implantée aux Philippines.
  • [2] Il a été fondé par Mohammed Jamal Khalifa, un des beaux-frères d'Oussama Ben Laden, à partir de groupes insurrectionnels Moro dont le Front national de libération moro (MILF). L'attaque à la bombe du Superferry 14 en 2004 (116 morts) est l'opération terroriste la plus meurtrière qu'ait mené Abou Sayyaf. En dehors de cela, il se livre à toutes les activités terroristes, avec une prédilection pour les prises d'otages. Toutefois, il est aussi soupçonné être une organisation purement criminelle.
  • [3] Il ne suffit pas de prêter allégeance à Daech pour être accepté. La « candidature » doit ensuite être examinée par la choura (le conseil, organe de commandement de l'Etat islamique qui propose à Al-Baghadi de la valider ou pas.

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