
Notes d'actualité
La mutation du terrorisme : une illusion ? « La peur n'applique jamais un remède à propos » écrivait le Cardinal de Retz dans ses Mémoires. Les attentats perpétrés en 2001 aux Etats-Unis, en fauchant des milliers d'hommes et de femmes dans un matin ensoleillé de septembre, ont généré une onde de choc cataclysmique, sans doute à dessein, ouvrant une ère de paranoïa mondiale.
La réussite de cette action criminelle réside moins dans le nombre démesuré de victimes (en comparaison avec l'usage de ce type d'action violente au cours des siècles), qui se veut le moyen de sa finalité, que dans le climat d'insécurité qu'elle a édifié, faisant éclore le spectre d'un ennemi tentaculaire invisible, omniprésent, omnipotent et « hyper » dangereux. Un monstre était né en direct sous les yeux du village planétaire. Les terroristes, en affichant une catastrophe dans l'instant, ont installé une menace dans le temps, récurrente et endémique, galvanisant l'énergie des gouvernements occidentaux, pesant sur la géopolitique des grandes puissances (déclenchement des conflits en Afghanistan et en Irak), s'incrustant dans le jeu politique interne des Etats (ses répercussions ont influé sur les élections législatives espagnoles au printemps 2004 et ont dominé le débat présidentiel américain), monopolisant le débat public, érigeant la sécurité au rang de politique publique prioritaire et favorisant une crise économique. Ses protagonistes ont su imposer, à l'image d'un boomerang, leur présence imprévisible, non maîtrisable et fantasmatique sur la scène mondiale.
La menace fabriquée et les phobies qu'elle instrumentalise, érigeant le terrorisme en « nouvelle arme de destruction massive », ont rendu inutile à court terme toute réitération d'une attaque d'une ampleur comparable. L'inconscient collectif est désormais alimenté par un terrorisme cauchemar jouant sur la gamme phobique : phobie de l'avion qui s'écrase, phobie de la tour qui s'effondre comme un château de carte. Aussi n'est-ce pas un hasard si l'image du 11 septembre est associée à l'effondrement des Twin Towers plutôt qu'à l'écrasement d'un avion sur le Pentagone ou dans un champ de Pennsylvanie. Le pire a une image, un son, un cri. Sa crainte suffit. Sa mémoire le fait vivre. C'est dans la poussière de Manhattan que la stratégie terroriste puise sa force : ne plus avoir besoin de se manifester, simplement se faire craindre. On renoue ici avec le leitmotiv du tyran : « Las de se faire aimer, il veut se faire craindre » écrivait Racine à propos de Néron. Le terrorisme est devenu tyrannique.
Au cours de ces cinq années, les manchettes de presse, les déclarations de responsables politiques ou de spécialistes des questions sécuritaires révèlent régulièrement l'existence de risques élevés et prédisent la survenance d'attaques supérieures à celles du 11 septembre. Rarement au moment où le passage à l'acte s'opère, rarement là où il survient, rarement avec la forme qu'il revêt. Là réside une des faiblesses des puissances occidentales, qui participent bien malgré elles au devenir de ce type de terrorisme. Mais il est du mérite des démocraties d'informer et du devoir des dirigeants de prévenir, sous peine de voir leur responsabilité engagée.
Le 11 septembre a créé l'image d'un terrorisme d'envergure inédite ; en tant que vecteur de déstabilisation et d'influence sur le long terme, en technique de pression par l'effroi, la dramatisation, la crainte de la réitération et de la dégénérescence irrationnelle.
L'autre force des attentats du 11 septembre est de s'être voulue une tuerie publicitaire. En plongeant les Etats dans une guerre à laquelle ils n'étaient pas préparés, l'acte a permis de lever à travers le monde un bouclier de serviteurs à la Cause, prêts à porter le djihad sur tous les continents. La place de l'islamisme radical dans le monde arabe a trouvé là un écho et un vecteur exceptionnels, répondant au dessein de ses instigateurs, de porter le djihad dans le monde musulman et de sanctionner les Etats occidentaux.
Tous les actes terroristes perpétrés depuis le 11 septembre par des acteurs se réclamant de l'intégrisme radical islamiste acquièrent leur valeur par référence exclusive à la mouvance Al-Qaïda, reconnue à l'origine des attentats contre les Etats-Unis. On se trouve en présence d'un système de référence de la terreur, qui fonctionne par imbrication. Chaque manifestation terroriste d'envergure « classique » appartient à une constellation, reconnue par rattachement aux attaques du 11 septembre. Le phénomène se veut métastasique et se rêve endémique.
La terreur psychologique fabriquée ce jour-là ne signe pas pour autant la naissance d'une transformation de l'acte terroriste, contrairement à ce que laissent penser les concepts à la mode de « nouvelles menaces terroristes », « nouvelles panoplies du terrorisme » ou autres « hyperterrorisme », voyant dans le terrorisme « non conventionnel » l'avenir de cette violence ancestrale.
Force est d'observer la linéarité des méthodes d'expression terroriste à travers les âges et le monde. Les activistes demeurent conservateurs tant dans la nature des cibles que dans la forme des attaques : les attentats à la bombe contre des civils représentent la majorité des actions commises en raison de leur maniabilité et de l'effet dramatique quasiment assuré.
Les variations existantes tiennent à trois éléments.
Ainsi, les attentats perpétrés après le 11 septembre 2001 au Kenya, au Maroc, en Tunisie, en Indonésie, au Pakistan, en Arabie saoudite, en Jordanie, en Egypte, en Espagne, en Turquie, en Grande-Bretagne, sont commis à l'aide d'engins explosifs dissimulés dans des voitures, des camions, des sacs. L'omniprésence du terrorisme dans le conflit irakien sous forme d'attentats à l'explosif et de prises d'otages ne recèle aucun caractère innovant, si ce n'est dans le degré de déstabilisation psychologique dont se jouent les terroristes. La guerre du Liban, deux décennies auparavant, avait déjà érigé la violence terroriste en cheval de Troie des luttes intercommunautaires.