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NOTE D'ACTUALITÉ N°249
LA CYBER-DISSIDENCE AU CœUR DES RÉVOLUTIONS ARABES

Yves-Marie Peyry
23-05-2011

Le 12 mars dernier, devant un parterre d'ONG réunies à Genève à l'appel de Reporters Sans Frontière pour la Journée mondiale contre la cyber censure, le groupe TELECOMIX apportait son témoignage d'un hacking « éthique et militant » à visée humanitaire.

En effet, depuis le début des révolutions arabes, le groupe, créé par des hackers suédois et qui se qualifie de « société cybernétique » non hiérarchisée[1], s'est illustré par plusieurs actions destinées à porter assistance aux révoltes en cours. La principale fut « l'exfiltration cybernétique » de nombreuses vidéos prises par les insurgés, à l'aide de connexions par modem via des numéros de FAI (fournisseurs d'accès à internet) situés à l'étranger ou la mise à disposition d'outils de cryptage et « d'anonymisation » des communications. Lors de la révolution égyptienne, TELECOMIX a également fait appel aux radio-amateurs afin d'établir des communications via ondes radioélectriques. D'ailleurs, si TELECOMIX reconnaît volontiers sa vocation première de « hacking », l'organisation étend désormais ses activités à l'ensemble des techniques permettant un contournement des censures numériques (cryptographie, algorithmique, radioélectricité, etc.)[2].

A l'occasion de Journée mondiale contre la cyber censure, TELECOMIX a également animé un atelier destiné à sensibiliser les organismes humanitaires aux moyens d'interception ou d'écoute des régimes autoritaires, aux techniques pour contourner la censure mais aussi aux solutions pour protéger et sécuriser les échanges numériques.

La nouvelle puissance des réseaux

L'impact des actions de TELECOMIX révèle l'importance d'internet et des réseaux sociaux pour « exporter » une révolution afin d'influencer l'opinion internationale. Qui aurait pu prévoir les départs de Ben Ali et de Moubarak ? La Tunisie et l'Egypte, qui avaient su contenir la parole dissidente pendant de nombreuses années, ne sont pas parvenu à étouffer les révoltes récentes malgré la censure imposée. Il est probable que l'issue des révolutions dans ces deux pays ne s'est pas jouée uniquement dans la rue mais également sur la Toile.

Dès le début des manifestations antigouvernementales au Caire, la chaîne Al-Djazira couvrait largement les évènements, en direct et en continu, sur son réseau satellitaire. Et, malgré l'interdiction de diffusion prononcée à son encontre par les autorités égyptiennes, la chaîne qatarie a réussi à poursuivre sa couverture en direct à l'aide de webcams amateurs placées à travers la ville. Les images transmises à l'aide des moyens de contournement mis à disposition par la « cyber dissidence » - dont TELECOMIX - étaient ensuite diffusées sur le satellite Hot Bird qui, contrairement au satellite égyptien Nilesat, échappait à la censure gouvernementale. En effet, si la diffusion hertzienne peut rester sous contrôle étatique, il n'y a aucun moyen de censurer la couverture satellitaire étrangère accessible sur de larges zones (Hot Bird est accessible en Afrique du Nord avec une parabole de 90 cm). De plus, plusieurs opérateurs - dont Opensky - proposent des connexions à internet via les satellites courants, tels Hot Bird, Eutelsat ou Hispasat. Un simple modem branché entre la parabole et un microordinateur suffit à ouvrir un accès au web sans la soumission à un opérateur national.

 

Les cyber-dissidents arabes ont également reçu une aide importante de l'ONG américaine AVAAZ.

AVAAZ - qui signifie « voix » dans plusieurs langues - est une organisation non-gouvernementale américaine, dont le siège est situé à New York, mais qui possède également des bureaux à Londres, Paris, Washington, Genève, et Rio de Janeiro. Elle a été fondée en 2006 par l'Anglo-Canadien Ricken Patel, ancien consultant à l'ONU, mais également membre des fondations Rockfeller et Bill Gates. Elle est l'émanation des groupes ResPublica, un groupe de campagnes civiques transnationales, et MoveOn, un groupe américain de mobilisation sociale sur internet. Ces deux groupes ont fortement inspiré son action dont l'objectif principal est de regrouper « des citoyens du monde » pour sensibiliser, mener des actions destinées à influencer les décisions mondiale et faire « face aux nouveaux défis qui menacent notre avenir, tels que les changements climatiques et la montée des conflits ». Selon Ricken Patel « Il faut réduire l'écart entre le monde dans lequel on vit et celui auquel on rêve ».

En avril 2011, AVAAZ revendique plus de huit millions de membres dans 193 pays du monde. Ses actions sont principalement menées sur internet et les réseaux sociaux avec la diffusion de pétitions ou la sensibilisation des internautes à des enjeux mondiaux majeurs. Cependant, à partir des dons reçus (unique source de financement selon AVAAZ), l'organisation a pu également envoyer des équipes sur le terrain pour organiser des manifestations non violentes à thèmes (environnement, droits de l'homme, mondialisation, etc.), acheminer du matériel informatique pour contourner les censures numériques ou financer de larges campagnes publicitaires. Parmi ses actions sur le terrain, on peut citer les soutiens technologiques (serveurs informatiques, webcams, téléphones satellitaires, etc.) apportés à des mouvements démocratiques et de défense des droits humains en Birmanie, au Zimbabwe, au Tibet, en Iran, en Haïti et, plus récemment, aux révoltes en cours dans les pays arabes.

AVAAZ dispose de soutiens célèbres au sein des milieux politiques. On peut citer :l'ancien Premier ministre britannique Gordon Brown, qui a déclaré qu'elle avait fait avancer les idéaux du monde ; l'ancien vice président Al Gore, qui considère qu' AVAAZ est une source d'inspiration et a déjà fait beaucoup changer les choses ; ou Zainab Bangura, l'ancienne ministre des Affaires étrangères de Sierra Leone, qui décrit AVAAZ comme un allié et un point de ralliement pour les personnes défavorisées partout dans le monde, pour apporter un vrai changement.

AVAAZ, à l'aide des dons reçus pour soutenir les contestations arabes, a pu envoyer aux insurgés libyens et yéménites des kits de connexion à internet par satellite à l'épreuve du black-out, des petites caméras-vidéo, des émetteurs radio portatifs, et même des équipes d'experts pour former les manifestants à leur utilisation. La vocation de cette action étant clairement affichée par AVAAZ sur son site internet : permettre « de diffuser des flux vidéo en direct, même pendant les coupures d'internet et du téléphone et de garantir que l'oxygène de l'attention internationale alimente leurs courageux mouvements pour le changement ».

 

 

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Ainsi, de nombreuses vidéos des révoltes en cours au Moyen-Orient qui nous parviennent sur Youtube ont été acheminées à l'aide des moyens numériques mis à disposition par AVAAZ et des outils de cryptage et de contournement de la censure fournis par TELECOMIX.

Avec les contestations arabes, une nouvelle force est née, à prendre en considération dans nos analyses, celle de la cyber-dissidence qui marquera un tournant dans l'Histoire des Révolutions.

 

 

Yves-Marie Peyry
Membre du comité de rédaction de Renseignor
Webmaster du blog Signal Monitoring



  • [1] TELECOMIX a été créée en 2009 par un groupe de hackers suédois défenseurs des libertés numériques et opposés à la surveillance intrusive. Ses créateurs la qualifient de société cybernétique non hiérarchisée. Elle rassemble des hackers, des artistes, mais également des intellectuels. TELECOMIX reste assez flou sur le nombre exact de ses membres (a priori 300 membres) et sur ses moyens financiers et matériel.
  • [2] TELECOMIX assure comme action principale, la mise à disposition d'outils pour contrer la censure sur le Net, rendre anonyme les échanges sur le web ou crypter les données transmises. L'organisation a également constitué un réseau de serveurs dédiés qui proposent des services Internet partout dans le monde afin de libérer l'information et de permettre la neutralité du réseau et un traitement égal de l'ensemble du trafic internet.

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