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NOTE D'ACTUALITÉ N°266
IRAN : NOUVELLES MENACES DE FERMETURE DU DÉTROIT D'ORMUZ

Alain Rodier
01-01-2012

Le vice-président iranien, Mohammad Reza Rahimi, a menacé, le 27 décembre 2011, de fermer le détroit d'Ormuz en cas de sanctions internationales visant directement les exportations pétrolières iraniennes. L'amiral Habibollah Sayyari, le commandant des forces navales iraniennes, a affirmé pour sa part que cela était techniquement très facile à faire. Ce sont les Pasdaran qui assurent la direction des opérations navales dans cette zone. En effet, en cas de « franchissement de la ligne rouge », les Pasdaran ont reçu pour mission de fermer le détroit d'Ormuz. Il semble que la « ligne rouge » se situe au niveau des sanctions internationales jugées inacceptables par Téhéran. La menace de s'en prendre aux exportations d'hydrocarbures iraniens fait partie de l'inacceptable. En effet, l'économie iranienne, qui traverse déjà une crise importante, ne supporterait pas une telle mesure qui provoquerait un chaos social qui pourrait déboucher, cette fois, sur une révolution intérieure mettant vraiment en péril le régime des mollahs.

Dispositif de la marine de guerre iranienne

La marine iranienne possède aujourd'hui : trois sous-marins 877 EKM de classe Kilo (Tareq 901, Noor 902 et Yunes 903) ; un destroyer (en fait une frégate selon les normes OTAN) Jamaran entré en service en 2007, qui devrait être rejoint par trois autres unités du même type ; cinq frégates Alvand F-71, Alborz F-72, Sabalan F-73, Mowaj 376 et Mowaj 377 ; trois corvettes Bayandor 81, Naghdi 82 et Hamzeh 802 ; onze vedettes de classe Combattante II (immatriculées de P 221 à P 232) ; et dix navires lance-missiles de classe Thondor 021 (immatriculés de P 313-1 à P 313-10). Déployés sur les côtes sud de l'Iran, ces bateaux lui permettent d'intervenir en mer d'Oman.

Des missiles sol-mer modernes, disposant d'une portée de 200 à 400 kilomètres, de types Raad (HY-2 chinois), SS-N-22 Sunburn et SS-N-26 Yakhont, seraient également installés sur la côte sud de l'Iran pour appuyer la marine dans ses opérations navales et défendre les installations portuaires contre une éventuelle attaque de la part de forces adverses.

 

 

Il est probable que la plupart des avions Su-24 Fencer et F-4 D et E Phantom, capables de lancer des missiles air-mer C-801K, C-802 Noor et Kowsar-2, seraient aussi déployés sur les côtes sud du pays pour épauler la flotte iranienne.

Dispositif iranien dans le golfe Persique

Les Pasdaran, qui ont la responsabilité de la région, mettent en œuvre des bateaux de plus petite taille, dont dix vedettes China Cat, une quarantaine de vedettes rapides de fabrication locale ou nord-coréenne - armées de missiles mer-mer ou de torpilles - et 1 300 embarcations légères équipées d'armes d'infanterie (dont des missiles antichar). De plus, ils arment dix sept sous-marins de poche Ghadir (numéros 942 à 958 ; les trois derniers ayant été livrés en novembre 2011), quatre de classe Yougo et deux Nahang, qui peuvent servir à miner le golfe Persique et occasionnellement, à attaquer des navires à la torpille. Téhéran devrait bientôt dévoiler un sous-marin plus important construit sur place : le Fateh.

Le blocus du détroit d'Ormuz pourrait également se faire à l'aide de bateaux, parfois civils, qui mouilleraient des mines par centaines. En effet, l'Iran possèderait actuellement quelques 5 000 mines, majoritairement d'origine nord-coréennes : des EM-11, des EM-31 et les redoutables EM-52 qui activent un missile lorsqu'une cible conséquente passe à portée. Les russes leur ont également livré un millier de mines marines, dont des MDM-6.

Ils utiliseraient également les nombreux missiles sol-mer Kowsar, Noor, Seersucker et Raad, dont les postes de tir sont répartis dans des positions protégées situées sur les côtes et dans les îles d'Abou Moussa, de Tumb, de Siri et de Qeshm. Les premiers objectifs visés seraient les navires de commerce qui croisent dans la zone. L'effet serait désastreux, les compagnies maritimes arrêtant immédiatement la navigation dans la région.

Menace iranienne pesant sur la Ve Flotte américaine

La Ve Flotte américaine est placée sous le commandement du CENTCOM, dont l'état-major se situe à Manama, à Bahreïn. Sa mission principale consiste à assurer la libre circulation dans le détroit d'Ormuz. En temps normal, elle est constituée d'un porte-avions (en ce moment l'USS John C. Stennis avec plus de 80 appareils embarqués) et d'un porte-hélicoptères, accompagnés par une vingtaine de bâtiments d'escorte et de soutien. Durant la guerre contre l'Irak, sa capacité avait été portée à cinq porte-avions et six porte-hélicoptères.

Les forces armées iraniennes et les Pasdaran représentent une réelle menace pour cette armada. Les plus hautes autorités militaires de l'US Navy ont prévenu le pouvoir politique qu'en cas d'affrontement direct avec l'Iran, la Ve Flotte pourrait subir de très graves dommages ! Cela est dû au fait que ses systèmes de défense actuels sont incapables de faire face à une « saturation de l'espace » occasionnée par les différentes armes pouvant être mises en œuvre par les Iraniens.

En effet, il est probable qu'une attaque iranienne se passerait selon le schéma suivant.

Dans un premier temps, des avions Su-24 Fencer et F-4 Phantom prendraient à partie les navires de guerre adverses à l'aide de missiles air-mer C-802 Noor (23 Su-24 et 25 F-4 sont opérationnels), ce qui ferait au maximum 48 missiles lancés.

Si la flotte américaine se trouve à moins de 250 kilomètres de côtes iraniennes, quasi simultanément, les batteries de missiles sol-mer iraniennes sont aptes à tirer une première salve de 8 missiles SS-N-22 Sunburn, un nombre inconnu de missiles SS-N-26 Yakhonts (vraisemblablement moins d'une dizaine), une dizaine de missiles Raad, dont la charge militaire est de 315 kilos, ce qui ferait un total d'environ 25 missiles.

Si la flotte se trouve encore plus près, soit à moins de 180 kilomètres des côtes, il convient d'ajouter entre 45 et 75 missiles Noor (C-801 et 802), ce qui ferait au total une bordée de 70 à 100 missiles !

Dans un deuxième temps, des centaines d'embarcations rapides armées de missiles antchar, de lance-roquettes multiples, voire de torpilles et de missiles Kowsar attaqueraient en meutes d'un vingtaine de bateaux les navires de la Ve Flotte. Certaines de ces embarcations chargées d'explosifs auraient des missions suicide.

Enfin, les trois sous-marins 877 EKM de classe Kilo pourraient envoyer une première bordée de trois fois deux missiles à changement de milieu Noor-3[1].

En résumé, à moins de 180 kilomètres des cotes iraniennes, la Ve Flotte devrait contrer l'arrivée quasi simultanée de 80 à 110 missiles, et entre 180 et 250 kilomètres de 33 missiles. Tout cela sans compter les attaques des embarcations rapides et des trois sous-marins.

Les capacités défensives américaines face aux SS-N-22 et SS-N-26 ne sont pas connues, ces armements n'ayant jamais été employés par le passé. Mais les stratèges américains supposent qu'une bonne partie d'entre eux franchiraient les défenses actives et passives de la Ve Flotte. Le réel problème provient du fait que le grand nombre d'armes adverses employées quasi simultanément saturerait les systèmes de défense.

Après les premiers engagements, la flotte serait dispersée en raison des manœuvres évasives qu'elle aurait dû adopter. Cela diminuerait d'autant sa capacité de riposte.

Même, si dans le meilleurs des cas, l'aviation et la marine iranienne sont neutralisées dans les premières heures de ce combat naval, ce ne serait pas le cas pour toutes les batteries terrestres qui sont installées dans des abris et des tunnels fortifiés où elles peuvent se replier pour préparer une seconde frappe, puis une troisième, jusqu'à épuisement des munitions. En outre, les Iraniens ont multiplié le nombre d'installations factices ou non occupées qui servent de leurres et peuvent faire dépenser un nombre de munitions important à l'assaillant.

De plus, le détroit d'Ormuz serait infesté de centaines de mines. Les opérations de nettoyage se révèleraient très délicates dans la mesure où, comme pour les champs de mines terrestres, les chasseurs de mines seraient ciblés par les feux de l'artillerie côtière, certes imprécis mais suffisamment incapacitants pour freiner les opérations de déminage. Lorsqu'il a fallu nettoyer les abords des ports irakiens en 1993, cela a nécessité trois semaines alors que n'existait aucune menace adverse.

Ce constat permet de comprendre pourquoi les chefs de l'US Navy se sont toujours opposés au déclenchement d'une frappe préventive sur l'Iran. En effet, ils admettent que des dommages considérables seraient occasionnés à la Ve Flotte, en particulier aux navires de fort tonnage comme les porte-avions et porte-hélicoptères qui seraient les cibles privilégiées des tirs iraniens. Les résultats psychologiques de la perte d'un - ou plus vraisemblablement de plusieurs - navires militaires de fort tonnage (même s'ils étaient seulement endommagés) seraient désastreux auprès de l'opinion mondiale en général, et américaine en particulier.

 

 

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Il est de notoriété publique que les dirigeants iraniens disent ce qu'ils font et font ce qu'ils disent. Téhéran a promis qu'en cas d'agression étrangère (et les mesures d'embargo sur les exportations pétrolières iraniennes sont considérées comme en étant une), ils bloqueraient le détroit d'Ormuz et déverseraient un déluge de feu sur les installations américaines, sur Israël et sur les pays leur ayant apporté leur soutien. La stratégie navale iranienne laisse donc à penser que l'Iran n'aurait aucune difficulté à fermer le détroit, tout en empêchant les opérations de déminage en s'attaquant aux flottes militaires adverses croisant dans le golfe d'Oman. D'autre part, les centaines de missiles sol-sol Shahab 1, 2 et 3 qu'ils possèdent aujourd'hui[2], pourraient, en cas d'escalade, semer la terreur dans toute la région du golfe Persique et même au-delà.

Des informations non confirmées font également état de l'installation secrète, par les Pasdaran, de missiles sol-mer protégés par des batteries sol-air dans les faubourgs du port érythréen d'Assab, situé à proximité du détroit de Bad-el-Mandeb. Si cela est vrai, Téhéran pourrait également menacer le trafic maritime en mer Rouge, où débouche le canal de Suez.

Il est donc possible que Washington renonce à ces mesures coercitives, se contentant de bloquer les mouvements de fonds de la banque centrale iranienne. L'effet dévastateur pour l'économie iranienne serait moindre car Moscou et Pékin ne seraient pas affectés par ces mesures.

Une option un peu spéciale mais risquée serait aussi à l'étude : la prise par surprise des îles d'Abou Moussa, de la petite et de la grande Tumb, qui sont réclamées par les Emirats arabes unis. L'objectif serait de prouver au peuple iranien que son armée n'est pas invincible et de lui faire ainsi perdre confiance en ses dirigeants. Cette action de force, si elle semble réalisable sur le papier, serait indéniablement considérée comme un acte de guerre par Téhéran qui réagirait alors par la force. De plus, elle pourrait, contrairement aux attentes, unir le peuple iranien derrière ses leaders car il se sentirait outragé par une telle agression. Elle paraît donc être assez irréaliste. Mais, sait-on jamais ?



[1] Seuls deux de leurs six tubes de 533 mm peuvent mettre en œuvre ces armes. Les autres peuvent cependant être utilisés pour lancer des torpilles classiques ou mouiller des mines MDM-6

[2] En attendant les plus modernes Shahab 4 et 5 actuellement en développement.


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