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NOTE D'ACTUALITÉ N°487
IRAK – SYRIE : LES « KURDISTAN » EN PÉRIL ?

Alain Rodier
10-10-2017

 

 

Le « problème kurde » est particulièrement complexe. Il concernen plusieurs entités humaines et zones géographiques différentes en Turquie, Syrie, Irak et Iran. Il n'existe pas UN Kurdistan mais DES Kurdistan. À mesure que Daech perd le contrôle des territoires qu'il avait conquis en 2014-2015 sur le front syro-irakien, la relative unité internationale qui prévalait - Turquie exceptée - pour soutenir les forces kurdes ayantdémontré leurs capacités guerrières contre les salafistes-djihadistes se fissure progressivement. De plus, l'initiative de Massoud Barzani d'organiser un référendum pour l'indépendance du Kurdistan irakien a été le facteur déclenchant qui a scellé cette désunion dont la cause kurde va avoir à supporter les conséquences à l'avenir.

Irak

Massoud Barzani, le président du Parti démocratique irakien (PDK) et du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) a cru cet été que son heure était venue. Aussi a-t-il décidé de lancer un référendum, le 25 septembre 2017, portant sur l'indépendance du Kurdistan irakien, laquelle a été plébiscitée par plus de 92,7% des électeurs. Cette manière de procéder a rendu furieux le président turc Recep Tayyip Erdoğan, ce qui était pour le moins prévisible. Haidar al-Abadi, le Premier ministre irakien s'est retrouvé dans le même état d'esprit, ne pouvant tolérer la scission de l'Irak. Enfin, l'Iran a aussi condamné fermement la tenue du référendum et fermé sa frontière avec le Kurdistan Irakien. De plus, l'autre grande formation politique kurde irakienne, l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), dont le président Jalal Talabani est décédé le 3 octobre en Allemagne, qui tient à préserver les bons rapports qu'elle entretient avec Bagdad et Téhéran, était opposée à ce réferendum.

Les sanctions de la Turquie et du gouvernement irakien n'ont pas tardé. Suivant l'exemple de Téhéran, Ankara a fermé sa frontière avec l'Irak. Seul l'oléoduc qui relie Kirkouk à Ceyhan est resté ouvert car sa fermeture aurait eu de trop graves conséquences économiques. Pour sa part, Bagdad a suspendu tous les vols internationaux civils à destination de Mossoul et de Souleimaniyeh.

Washington, Moscou et Paris ont appelé à la baisse des tensions par le dialogue tout en désapprouvant officiellement la tenue du référendum. Globalement, ce dernier n'a été soutenu, pour des raisons tactiques, que par Israël[1].

Une information non recoupée d'Intelligence Online généralement bien renseigné affirme que Massoud Barzani qui craint pour l'intégrité du Kurdistan aurait chargé le ministre des peshmergas, Mustafa Sayid Qadir, et son fils, Marsour Barzani (le chef du renseignement) de négocier avec les séparatistes du PKK (Turquie), du PJAK (Iran) et de l'YPG (Syrie) l'établissement d'un état-major commun qu'il présiderait personnellement. Lahur Talabani, le chef des services de renseignement de l'UPK aurait aussi participé à ces discussions. Ce « Conseil de guerre » serait chargé de coordonner les différentes forces (toutes présentes à des degrés divers en Irak du Nord) contre une agression extérieure éventuelle. De telles approches sont effectivement plausibles, mais étant donné le passif qui existe entre le GRK et les formations d'obédience marxiste-léniniste, il est douteux qu'elles aient abouti à un accord concret.

Syrie

En Syrie, après de multiples déclarations annonçant une offensive turque du type Bouclier de l'Euphrate  (lancée en août 2016), le président Erdoğan a dépêché dans l'est de la province d'Idlib des observateurs qui doivent vérifier que la zone de « dé-confliction » (désescalade), décidée lors de négociations d'Astana entre la Russie, la Turquie, l'Iran et des groupes rebelles, est bien respectée.

L'ironie de l'affaire réside dans le fait que les observateurs turcs ont été escortés par des activistes du Hayat Tahrir al-Cham (HTC), la coalition rebelle regroupant des mouvements favorables à Al-Qaida « canal historique ».

Dans le même temps, le HTC a mené une vigoureuse offensive au sud de la province d'Idlib, infligeant un revers important aux forces gouvernementales dans le village d'Abou Dali où la garnison a été faite prisonnière. Par contre, le HTC qui compte quelques 10 000 combattants aurait perdu l'appui de plusieurs formations « modérées », dont la faction Nureddine al-Zinki et le Jaish al-Ahrar. De plus, il serait actuellement aux prises avec des troupes de Daech au sud de Hama.

Enfin, un nouveau groupe baptisé Jamaat Ansar Al-Furqan fi Bilad ash-Cham (Groupe des partisans du discernement au pays du Levant) a fait son apparition sur les réseaux sociaux au début d'octobre. Il affirme vouloir combattre les Turcs et le régime de Damas. Il est vraisemblablement adoubé par Ayman al-Zawahiri qui, lors de son dernier message, a fait part de son mécontentement vis-à-vis d'Abou Mohamed al-Joulani qui a été promu à la tête du HTC le 1er octobre.

L'objectif de la Turquie n'est pas de combattre le HTC mais de parvenir à isoler le canton d'Efrin tenu par les Kurdes de l'YPG. En effet, cette zone située à l'ouest du Rojava, le Kurdistan syrien, communique avec les deux cantons de Kobané et de Qamishli, situés à l'est, par une route passant au sud de la zone d'Al-Bab tenue par la Turquie depuis l'offensive Bouclier de l'Euphrate. Ankara espère pouvoir la fermer dans l'avenir de manière à affaiblir le Rojava naissant. Ce dernier est considéré comme une menace pour l'intégrité de la Turquie car il donnerait une base arrière au PKK, très proche du YPG.

 

 

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S'il est extrêmement difficile de prévoir l'avenir, surtout au Proche-Orient, force est de constater que le Kurdistan syrien[2] ne peut survivre sans le soutien du gouvernement en place à Damas car Ankara maintiendra, autant que faire se peut, la frontière syrienne fermée ou du moins extrêmement contrôlée.

Il en est de même pour le Kurdistan irakien qui a besoin pour prospérer économiquement de coopérer avec Bagdad, mais aussi avec ses grands voisins iranien et turc.

Enfin, le PKK et ses clones révolutionnaires syriens et iraniens vont continuer à jouer les électrons libres révolutionnaires dans toute la zone sans espoir de victoire, mais avec un pouvoir de nuisance toujours vivace.

En résumé, un Kurdistan unique et indépendant est encore une chimère.



  • [1] Le Kurdistan irakien est une "plate-forme" tactique très intéressante pour Israël dont l'ennemi principal reste l'Iran. De plus, l'Etat hébreu se méfie du pouvoir chiite en place à Bagdad qu'il juge trop proche des mollahs iraniens. Un Kurdistan indépendant lui aurait permis d'y renforcer ses positions
  • [2] Qui peut être différent de l'actuel, c'est une question de géographie.

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