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FOREIGN ANALYZES N°21
LE SENS SYMBOLIQUE DES ACTES TERRORISTES DJIHADISTES

05-04-2015

 

 

 

 

Dr Marcin Styszynski
Assistant Professor, Faculty of Arabic and Islamic Studies

Chair of Asian Studies, Adam Mickiewicz University in Poznan (Poland).

 

 

 

 

La brutalité et la violence des attentats terroristes et les destructions qu'ils engendrent sont souvent porteurs d'un sens additionnel ou bien symbolique qui exprime des idées particulières. Deux exemples montrent que les actes de terreur reposent sur des raisons ou des réactions variées. Par exemple, en 356 avant J.-C., Érostrate, un pauvre ouvrier a brulé le temple d'Artémis à Éphèse car il cherchait à tout prix la célébrité et n'avait pas d'autres moyens d'y parvenir[1]. En 1974, Samuel Joseph Byck, un chômeur désespèré et frustré par la situation économique aux États-Unis à voulu tuer le président Richard Nixon en détournant un avion afin de l'écraser sur la Maison-Blanche à Washington. Le plan de Byck a finalement échoué car il a été tué à l'aéroport, près de la porte de l'avion[2]. Ces deux exemples montrent qu'un acte terroriste permet de faire passer un message symbolique au public. L'action de Byck fut planifiée sur la base de préoccupations sociales et économiques sincères. En revanche, les raisons d'Érostrate étaient plutôt égocentriques et mégalomane, mais l'incendie du temple d'Ephèse est restée dans l'histoire comme le premier acte symbolique du terrorisme.

Des motivations et des réactions semblables sont à l'origine des attentats terroristes actuels, qu'il s'agisse des attaques commises par les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaida ou à l'État islamique.

Les attentats sont souvent liés aux idées et slogans publiés dans les manifestes des groupes djihadistes. Ceux-ci condamnent l'influence militaire, économique et culturelle de l'Occident dans le monde musulman, et les islamistes radicaux considèrent que celui-ci devrait plutôt en revenir aux premiers siècles de l'islam et appliquer strictement la charia, la loi coranique. La propagande djihadiste considère même que cette influence occidentale relève d'une nouvelle croisade contre l'islam et qu'elle s'accompagne d'une persécution des musulmans dans les pays occidentaux et d'interventions militaires dans les pays comme l'Afghanistan, l'Irak, la Somalie, le Mali ou la Tchétchénie.

L'expression d'idées radicales a été évidente à l'occasion des attentats terroristes contre des lieux, des personnes et des institutions symbolisant la domination de l'Occident. L'attaque contre le navire militaire américain USS Cole en 2000, au Yémen, les attentats contre les ambassades américaines de 1998 à Nairobi au Kenya et à Dar es Salaam en Tanzanie, ou les actes terroristes du 11 septembre 2001 à New York et Washington.

Les images des attaques sont systématiquement utilisées par la propagande djihadiste qui met en avant les destructions et les flammes symbolisant le feu de l'enfer, en punition des péchés. L'enfer a différentes significations dans le Coran qui évoque le feu ardent appellé jahim, le feu flamboyant appellé ladtha, le feu fort qui brule appellé sa'ir, le feu intense par sa chaleur appellé saqar, ou le feu qui écrase appellé hatama[3]. Les noms montrent que l'enfer est l'endroit des horreurs, de la douleur et de l'angoisse pour ceux qui rejettent la charia. Les djihadistes essaient de créer une vision réaliste de l'enfer que l'on retrouve dans leurs attaques terroristes et qui les justifie .

Les attaques du 11 septembre 2001 et les images fortes qui les ont accompagnées ont permis de créer une symbolique qui a inspiré et motivé les djihadistes à préparer d'autres attentats similaires. Ainsi doit-on interpréter l'attaque contre le consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012, qui a provoqué la mort de John Christopher Stevens, l'ambassadeur américain en Libye et de deux agents du service de sécurité[4]. Malgré certaines revendications qui explique l'attentat par la diffusion du film L'innocence des musulmans[5] qui a, selon les musulmans, insulté le prophète Mahomet, la date de l'attaque était la commémoration symbolique des attentats de 2001 et un hommage aux terroristes de New York et Washington.

Toutefois, le sens de plusieurs autres attentats est souvent plus compliqué à dégager car les symboles qu'ils utilisent font référence à ce que les djihadistes appellenet « la politique hostile de l'Occident contre le monde musulman », à laquelle laquelle ils ont décidé de répondre par des réactions violentes.

Par exemple, les attentats de Londres de 2005 ont fait appel au symbole de la croix qui illustre la croisade moderne dont ils se consdèrent victimes.

 

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Carte du métro de Londres qui montre les lieux des attentats de 2005.

SI l'on relie les quatre lieux dans lesquels les quatre terroristes ont fait exploser leurs bombes, on retrouve le symbole de la croix. Sur la carte de Londres, l'image et un peu déformée car le quatrième terroriste a pris peur et ne s'est pas fait sauter au lieu prévu - dans la ligne du sud du métro - mais dans le bus, alors que ses trois camarades ont suivi des routes directes dans le métro et ont commis leurs actes au nord, à l'ouest et à l'est de la capitale britannique[6].

Le symbolisme est également au coeur des attentats de Madrid de 2004 quand plusieurs explosions de bombes ont touché les trains et la gare de la capitale espagnole. Le gouvernement a attribué ces attentats tout d'abord à l'ETA, avant de comprendre qu'il s'agissait d'une attaque islamiste après avoir trouvé une camionnette contenant sept détonateurs et une cassette audio avec des versets du Coran justifiant l'attaque. Les attentats était, selon les terroristes,  une réponse à la participation de l'Espagne à l'opération militaire en Irak et ils ont directement influencé le retrait des troupes espagnoles de ce pays[7].

Toutefois, cette revendication n'est guère convaincante, notamment lorsque l'on connaît les manifestes publiés par Osama ben Laden et Ayman Al-Zawahiri qui revendiquent la péninsule ibérique comme une terre d'islam - appellée Al-Andalus en arabe, elle fut conquise à partir de 711 et perdue en 1492 - et qui encouragent la récupération de la région. L'Espagne était membre d'une coalition antiterroriste de quarente-huit pays alliés aux Etats-Unis, et n'était donc pas la seule cible pour les djihadistes. La référence historique à Al-Andalus apparaît ainsi une motivation plus crédible pour justifier l'action terroriste.

Un autre symbole est lié à la couleur orange des uniformes des otages détenus par des groupes extrémistes. Le symbole a été utilisé pour la première fois lors de l'exécution brutale de l'Américain Nicholas Berg, decapité en 2004 par Abu Musab al-Zarqawi, le representant d'Al-Qaida en Irak. L'uniforme orange symbolise la réponse aux persécutions des prisonniers djihadistes dans les prisons d'Abou Ghraib en Irak ou à Guantanamo. Ces derniers portaient ce type de combinaison orange, lequel a été ensuite choisi par l'État islamique (EI) pour les exécutions des otages en sa possession.

 

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Le symbole de l'uniforme orange des otages détenus par Al-Qaida et l'État islamique.

 

L'emploi de symboles particuliers est devenu très populaire dans la propagande de l'État islamique et de son leader Abu Bakr al-Baghdadi, surtout dans le contexte de dernières exécutions des otages. Après le massacre de 21 Coptes égyptiens tués sur une plage en Libye, en février 2015, l'EI a expliqué que l'acte était une vengeance contre la mort d'Osama Ben Laden qui a été jeté à la mer sans respect pour l'enterrement musulman[8]. Les images de sang qui coulait sur les sables de la plage libyenne symbolisent le parallèle entre les deux événements.

De même, l'exécution d'un pilote jordanien sauvagement brulé dans une cage a été justifié par des argumentations théologiques et juridiques expliquant que le pilote attaquait des villes et villages en utilisant des bombes qui brulaient des combattants. Il méritait donc le même comportement et la peine.

Il faut aussi souligner qu'en raison de l'affaiblissement de leurs capacités opérationnelles, militaires et financières, les djihadistes ont perdu la possibilité de commettre des attentats spectaculaires ; ils se sont donc concentrés sur des cibles dites « molles », faciles à atteindre, comme des agents de police et des membres des forces de sécurité, symboles de la laïcité et de la liberté ou des institutions multiculturelles. Les dernières attaques en Europe contre des policiers, de journalistes ou des Juifs montrent l'application de cette idée. De plus, es djihadistes ciblent les symboles « mous » de la domination occidentale au Proche-Orient ou en Afrique. C'est évident dans l'attaque du centre commercial Westgate à Nairobi (Kenya) en 2013 ou dans les attentats fréquents contre des hôtels ou des restaurants en Somalie. Il faut aussi prendre en considération le dernier attentat contre l'hôtel Corinthia à Tripoli, la capitale libyenne, en janvier 2015, qui a fait neuf morts parmi les étrangers et le dernier attentat mortel au musée Bardo à Tunis.

 

 

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Les recherches montrent que les attentats terroristes transmettent un message en relation avec l'idéologie presentée dans les manifestes djihadistes et qui est souvent mal connue en Occident. Les attaques ont toutes une signification symbolique qui a pour but de pousser les combattants à commettre d'autres actions.

Le symbolisme des attentats est devenu plus fort depuis l'affaiblissement des capacités opérationnelles, militaires et financières des djihadistes. Les dernières attaques de l'EI contre des cibles « molles » (restaurants, hôtels, centres culturels et commerciaux, rédactions de presse ou représentants des communautés religieuses) montrent également que cette pratique est en croissance et qu'elle risque d'accroître augmente les risques sécuritaires dans le monde entier.

 




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