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ÉRIC DENÉCÉ : « LES ENTREPRISES NE PEUVENT PLUS IGNORER LES RISQUES QUI PÈSENT SUR LEURS EXPATRIÉS. »

Éric Denécé est président du Centre français de recherche sur le renseignement (www.cf2r.org). Spécialiste des risques à l’international et notamment du terrorisme islamiste, il a publié de nombreux ouvrages de référence sur ces sujets. Il est notamment l’auteur, avec Sabine Meyer, de « Tourisme et terrorisme : des vacances de rêve aux voyages à risques » (Ellipses, juin 2006). Pour la Lettre à l’international, il évoque l’évolution des risques qui pèsent sur les expatriés.

Éric Denécé, vous suivez depuis de nombreuses années les risques auxquels sont confrontés les Français travaillant à l’étranger. Ces risques sont-ils à la hausse ou à la baisse ?

La tendance est celle d’un accroissement significatif des risques. En effet, depuis la fin de la Guerre froide, le monde se caractérise par un accroissement de l’insécurité et par la multiplication des conflits locaux. On observe ainsi un recul généralisé des moyens des États, partout dans le Tiers-monde. En Afrique, en Amérique latine, en Asie centrale ou du Sud-Est, beaucoup de gouvernements ne sont plus capables d’assurer la sécurité sur de larges portions des territoires dont ils ont la responsabilité. Cette faillite des États a entraîné la multiplication de “zones grises”, espaces à risques situés hors de tout contrôle du droit international. En conséquence, depuis le début des années 1990, les entreprises intervenant dans les pays en voie de développement ne peuvent plus ignorer les risques qui pèsent sur leurs expatriés et doivent se saisir elles-mêmes de leur sécurité.

Même si le monde actuel se révèle plus instable et plus imprévisible que jamais, est-il possible de dresser une typologie des risques les plus fréquents ?

Traditionnellement, on classe les risques non conventionnels qui pèsent sur les entreprises en cinq catégories. On distingue ainsi : 

  • les risques internationaux et géopolitiques, qui comprennent notamment les conflits et le terrorisme islamique ;
  • les risques criminels, dans lesquels on met les enlèvements bien sûr, mais aussi la piraterie maritime, le pillage ou le sabotage, éventuellement associé au racket ;
  • les risques concurrentiels qui recouvrent les tentatives de prédation de l’activité de l’entreprise, éventuellement par le biais de moyens de pressions exercées sur le salarié expatrié ;
  • les risques sectaires, au sein desquels on classe aussi les infiltrations dans l’entreprise de mouvements islamiques radicaux, car leur mode opératoire est proche de celui des sectes classiques ;
  • les risques sociétaux, qui sont le fait de mouvements qui basculent dans l’action violente pour défendre des causes par ailleurs parfaitement nobles comme, par exemple, l’écologie.

Si les deux dernières catégories recouvrent des risques émergents, les trois autres, spécifiquement liées à la présence de l’entreprise à l’international, ne cessent de croître. Pour ne prendre qu’un exemple, selon l'assureur Lloyds, le nombre d'enlèvements dans le monde a augmenté de 70% en huit ans et l'on estime leur nombre entre 20 000 et 30 000 par an !

Dans le même temps, il semble que les entreprises ont davantage conscience des risques qu’auparavant, et qu’elles ont acquis une meilleure culture de la sécurité…

Depuis l’attentat de Karachi qui, le 8 mai 2002, a coûté la vie à quatorze employés de la DCN, les entreprises françaises ont effectivement davantage conscience des risques auxquels sont exposés leurs salariés expatriés. La prise de conscience est d’autant plus forte que, dans cette affaire, la justice française, saisie par les familles des victimes, a reconnu la responsabilité de l’employeur. Selon cette jurisprudence, l’absence de mesures de protection adéquates est en effet tenue pour une faute inexcusable. Cependant, trop d’entreprises ignorent encore cette obligation… Je voudrais souligner qu’il s’agit là d’une faute morale à l’égard des salariés, mais aussi d’un mauvais calcul économique. En effet, les sommes investies dans la sécurité sont dérisoires par rapport au coût financier qui peut résulter d’un procès, sans même compter les dégâts infligés à l’image de l’entreprise. Si l’on ajoute à cela les effets bénéfiques des politiques de sécurité sur la cohésion interne ou la qualité du recrutement, elles sont toujours un bon investissement.

Quelles recommandations donnez-vous aux entreprises s’apprêtant à recourir à l’expatriation ?

Je leur recommande de ne négliger aucun des volets essentiels de la gestion des risques. Il convient d’abord d’organiser un recueil permanent d’informations sur les zones dans lesquelles elles sont présentes. Il faut aussi assurer la formation aux risques des expatriés et de leurs familles. Enfin, il faut mettre en place des mesures de sauvegarde pour le cas où la menace se matérialiserait, en établissant, avec l’aide de professionnels, des plans de gestion de crise à réévaluer régulièrement. Mais je veux aussi m’adresser aux futurs expatriés pour leur dire qu’ils sont également acteurs de leur propre sécurité. Ce n’est pas parce que l’entreprise est légalement tenue d’assurer leur sécurité qu’ils doivent se sentir exonérés de toute responsabilité ! Dans la majorité des affaires que j’ai eu à connaître, les drames ont été provoqués par une carence conjointe de l’employeur et du salarié. Enfin, je veux dire à chacun que prendre conscience des risques ne doit pas conduire à la paranoïa, au repli ou à la frilosité, car un risque reconnu est un risque en voie d’être maîtrisé !


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