
Dans la presse
Rencontre avec un ancien agent secret, spécialiste du terrorisme d’origine islamique : «James Bond, c’est l’anti agent secret» Interview réalisée par Eric Leroy-Terquem, parue dans Oise Hebdo,
édition Beauvaisis-Vexin, numéro 636, 10 mai 2006.
Alain Rodier, 55 ans, est installé depuis le début des années 2000 dans un petit village au sud de Beauvais (dont il tient à taire le nom). Il y passe une retraite tranquille où il pratique sa passion, la chasse. Auparavant, il était agent secret. Spécialité : le terrorisme d'origine islamique et la criminalité organisée transnationale. Ancien officier des services de renseignement français, il a travaillé pour la DGSE (Direction générale de la surveillance extérieure) ou pour la DRM (Direction du renseignement militaire). Là non plus, ne cherchez pas à en savoir plus, il répondra d'un simple «Joker…» en recrachant la fumée de sa pipe, un sourire en coin. «C'est vis-à-vis des gens mal intentionnés, se justifie-t-il. Il vaut mieux ne pas en dire trop.» S'il reste discret sur son parcours, il peut en revanche parler pendant des heures de la personnalité de Ben Laden, de la montée du jihadisme, de la mafia sicilienne ou encore des triades chinoises.
Alain Rodier était un homme de terrain. Dans le cadre de son travail sur le terrorisme d'origine islamique, il a effectué au cours de sa carrière de nombreux voyages à l'étranger, entre autres en Egypte et en Afghanistan. Là aussi, il restera avare de détails sur ses missions effectuées sur place tout en essayant de casser le mythe qui règne autour de son ancien métier.
«Quand j'ai envie de me distraire, je vais voir un bon James Bond, confie-t-il. Mais il faut savoir que James Bond, c'est exactement l'inverse du véritable agent secret. C'est la personne qui va se faire repérer au premier coup d'œil sur le terrain. En même temps, un vrai film ou un vrai livre d'espionnage n'intéresserait personne. Dans la réalité, c'est très différent. On ne se rend soi-même que très rarement sur le terrain. Quand j'étais en Afghanistan, je recrutais des autochtones qui passaient inaperçus.»
Depuis qu'il est dans le civil, il confie être devenu plutôt un homme de réflexion. Il est directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) et suit de près l'actualité de ses deux spécialités, le terrorisme d'origine islamique et la criminalité organisée transnationale. «J'écris régulièrement des notes d'actualité et je participe à la rédaction d'ouvrages coécrits par les chercheurs du CF2R. Dans mon dernier livre intitulé « Al-Qaida, les connexions mondiales du terrorisme», je tente d'expliquer au grand public ce qu'est Al-Qaida en allant plus loin que ce que propose la télé ou la presse. Le problème, c'est que le fonctionnement de cette organisation terroriste est très compliqué et qu'on raisonne mal avec nos esprits d'occidentaux » Il explique ainsi dans son livre que la structure de base d'Al-Qaida n'est pas celle d'un état-major avec un grand chef et un sous-chef comme on pourrait l'imaginer. Ben Laden est entouré d'un conseil consultatif dont les membres l'accompagnent depuis ses débuts. En dessous, il y a différents comités s'occupant respectivement de l'aspect militaire, des achats, de l'information et de la propagande, ou encore des finances.
« Par exemple, Ben Laden n'a jamais donné l'ordre d'exécuter les attentats du 11 septembre 2001. Ce sont des gens qui sont venus lui proposer le plan pour obtenir son accord. Le projet d'origine était d'attaquer en même temps la côte est et la côte ouest. Ben Laden trouvant le projet trop compliqué à réaliser aurait répond qu'il valait mieux se contenter d'attaquer la côte est. Son comité financier s'est occupé d'une partie des fonds. Seuls les cours de pilotage des terroristes ont été financés. Ensuite, les terroristes se sont débrouillés tout seuls. »
A côté de ce travail d'information du grand public, Alain Rodier, tout comme les autres membres du CF2R, a la volonté de sensibiliser un peu plus les responsables politiques et économiques à l'importance du renseignement. «Déjà, il faut faire la distinction entre l'information et le renseignement. L'information est recueillie de façon légale tandis que le renseignement est recueilli de façon illégale, explique-t-il. En France, nous n'avons pas la culture du renseignement. On considère que le renseignement, c'est sale. Les Britanniques, qui restent les maîtres historiques dans ce domaine, y sont beaucoup plus sensibilisés.»
Interview réalisée par Eric Leroy-Terquem, parue dans Oise Hebdo,
édition Beauvaisis-Vexin, numéro 636, 10 mai 2006.