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RAPPORT CHEM – CEREMS 2005/2006

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Entretien avec M. Éric Denécé

Vous parlez dans l'un des livres que vous avez dirigés, « Al Qaida, les nouveaux réseaux de la terreur » paru en 2004, de l'existence d'une stratégie globale de la nébuleuse Al­Qaïda. Comment interprétez-vous les conclusions du rapport commandé par le Home Office sur les attentats de juillet 2005 au Royaume-Uni, récusant une relation directe entre les auteurs des attentats et Al-Qaïda, sauf peut-être un islamisme exacerbé ?

E.D. : Je connais suffisamment les anglais et leur professionnalisme, je pense qu'ils sont en train de brouiller les pistes, parce que les terroristes qui ont fait les attentats de Londres sont passés dans les camps d'entraînement au Pakistan.

E.D. : Stratégie globale non. C'est une dynamique. Au début, il y eu une stratégie globale du terrorisme, en termes d'objectifs, de tempo, de timing et de cibles. Al-Qaïda c'est Benetton. C'est un magasin avec des franchises. Si une personne veut ouvrir une boutique, elle doit suivre la ligne commerciale originale. C'est un peu le même principe avec Al-Qaïda. Ben Laden a inventé de manière très astucieuse un système qui lui survit, qui est fait pour lui survivre. N'importe quel terroriste, même s'il n'a pas de relations avec Ben Laden, va faire en sorte de se revendiquer d'Al-Qaïda dans son action. Les attentats de Londres ne sont pas le fruit de la stratégie directe d'Al-Qaïda, mais le résultat – le fait que des individus passent à l'action – est un des effets voulu par Al-Qaïda.

Va-t-on assister à une augmentation des attentats en Europe ?

E.D. : A priori, il n'y en aura pas énormément. Nous n'en avons connus que trois en presque cinq ans : Madrid et les deux attentats réussis de Londres (on ne comptabilise pas ceux qui ont été déjoués). C'est peu en comparaison de l'action de l'ETA et des Brigades Rouges. Par contre, le nombre d'attentats dans le monde a été multiplié encore cette année de manière exponentielle. Depuis 1992, plus de 1000 attentats en Egypte se sont produits. Le problème est que depuis 1992 la lutte anti-terroriste ne faisait pas nécessairement le lien avec la dynamique islamiste. Maintenant qu'on relit l'histoire a posteriori, on constate que les signes annonciateurs étaient là depuis 1992. Le premier attentat contre le WTC date de 1993. Le nombre d'attentats se multiplie, ne cesse de se multiplier, mais essentiellement dans le Tiers-Monde.

Ce qu'il faut avoir à l'esprit c'est que nous sommes face à un terrorisme qui va durer 100-150 ans. Je vais vous donner deux comparaisons :

Les unités actives de l'IRA comptaient moins de 100 personnes sur un territoire limité à l'Ulster (quelques milliers de km²), sur une île, avec des communications difficiles. La lutte des irlandais a commencé au cours de la 1 ère Guerre Mondiale. Cela fait 85 ans que les services secrets anglais, qui sont nettement meilleurs que nous, luttent contre 100 individus soutenus par la population irlandaise, sur une île, sans connexion internationale. Ils n'en sont pas venus à bout.

Les terroristes palestiniens sont entre 1500 et 3000 combattants. Le conflit avec Israël a commencé dans les années 30. Cela fait 75 ans que le Mossad, le Shin Beth (ndlr : le Shabak aujourd'hui) et la HaMan luttent contre le terrorisme palestinien. Ils n'en sont pas venus à bout non plus.

Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un mouvement qui compte entre 25000 et 40000 terroristes. Ce ne sont plus quelques centaines de terroristes. Qui plus est, la lutte terroriste islamiste concerne environ 60 pays dans le monde. Dans la stratégie Ben Laden, le temps est très important. Peu leur importe le succès immédiat. Lutter contre le terrorisme Al-Qaïda, c'est s'installer dans la durée. Il y en a pour un siècle, probablement.

Il y a-t-il en France une réelle menace d'attentat ?

E.D. : Oui, il y en a tout le temps. Mais elle n'est pas plus forte qu'il y a 18 mois et elle ne sera pas moins forte dans 30 ans. On est tous sous la menace. S'ils peuvent frapper, ils frapperont.

Alain Bauer, directeur de l'Observatoire de la délinquance, estime que la paix sociale est depuis toujours le fruit d'une entente marchandée (en arrière-plan) entre crime organisé et services policiers (le premier usant de la violence avec parcimonie dans son économie illégale pour ne pas attirer l'attention sur lui, les second ne s'attaquant pas aux fondements du crime organisé). Il fait donc le postulat d'une société qui s'accommode du crime organisé tant qu'il ne trouble pas manifestement l'ordre public. Quel lien faites vous entre le crime organisé et le terrorisme ? Est-il étroit ? Est-il ponctuel ?

E.D. : Il est ténu mais il va se développer. Pourquoi ? Parce que vous avez un double phénomène dans le monde : d'un côté les mouvements criminels essaient de se donner de plus en plus un habillage politique, parce qu'en déguisant des opérations de trafic de drogues, de prostitution, de traite des enfants, sous le couvert d'une lutte politique nationale, ils peuvent bénéficier d'aides étrangères ; de l'autre, les grands mouvements terroristes ou de guérilla se livrent de plus en plus à des activités criminelles pour financer leur activité. Les mouvements criminels, par cynisme et par calcul, essaient de se donner une façade politique. En même temps, les mouvements terroristes comme l'IRA, les FARC, ont aussi besoin d'argent et donc se mettent à faire du trafic de drogues, d'armes, de pierres précieuses. On sait qu'il y a eu des contacts entre la mafia et Al-Qaïda.

Lesquels?

E.D. : Je n'en sais pas plus, mais j'essaie de suivre ça. A un moment donné, il y aura affrontement.

Entre les pôles du crime organisé et du terrorisme ?

E.D. : Oui. Les mafias, au sens large, sont très intéressées par le terrorisme parce qu'il contribue au chaos global, et quand règne le chaos global, ils peuvent faire du trafic de drogues, de la contrefaçon, du saccage des ressources naturelles, du trafic de bois, du vol de minerais. A partir du moment où il y aura concurrence économique entre les mafias et les mouvements terroristes, alors là, il y aura du « nettoyage ».

Passons aux questions qui portent sur le renseignement français. Vous militez depuis longtemps pour l'établissement d'un suivi parlementaire des services de renseignement en France. N'y a-t-il pas un paradoxe à vouloir soumettre les activités des renseignements à un contrôle démocratique, transparent, alors qu'elles sont par essence clandestines, secrètes ?

E.D. : Oui. Il faut qu'il y ait un contrôle parlementaire mais un contrôle parlementaire ne doit pas rentrer dans le secret des opérations. Les parlementaires votent la dissuasion nucléaire mais ils ne connaissent pas les cibles de leurs missiles. Ils savent que l'État dispose de la force nucléaire, mais ils ne savent pas quelles cibles sont programmées dans les ordinateurs.

Ce devrait être identique pour le renseignement. Ils doivent pouvoir vérifier que la DGSE ait suffisamment de moyens, qu'on ne se livre pas à des manipulations excessives (parce que c'est qu'en même un métier où l'on ne respecte pas des règles comme ailleurs). Mais ils n'ont pas à savoir ce qui s'y passe.

Il s'agit donc plus d'une volonté d'ouverture publique sur l'activité en elle-même, de promouvoir l'action des services de renseignement sans rentrer dans le détail de leur action. Est-ce parce que leur image est détériorée depuis l'affaire du Rainbow Warrior, avec l'affaire Clearstream ?

E.D. : Pas uniquement. En 1939, avant la guerre avec l'Allemagne, nous avions en France toutes les informations sur les intentions de Hitler, avec le « Deuxième Bureau ». Mais les hommes politiques de l'époque n'en ont pas tenu compte. A quoi servirait une commission de contrôle parlementaire ? Le responsable des services de renseignement peut aller trouver le député ou le sénateur en charge du contrôle parlementaire et faire connaître les rapports qu'il juge importants pour la France. Le député ou le sénateur, en tant qu'élu de la représentation nationale, peut alors faire entendre la voix des services et dire au gouvernement : « agissez ou bien nous vous renversons ». Je caricature un peu. Il faut non seulement valoriser le renseignement (métier mal connu et peu valorisé en France) mais il faut aussi créer un contre pouvoir pour éviter que le gouvernement ne délaisse cet outil.

Dans tous les grands pays occidentaux, surtout aux États-Unis et en Grande-Bretagne, depuis 2001, les budgets et les effectifs des services de renseignement ont été augmentés de 50%. Le FBI a obtenu 67% d'augmentation budgétaire, les anglais 50%, les effectifs de la CIA et des services britanniques ont augmenté de 25%, parce qu'ils s'adaptent à une nouvelle menace. En France : rien. Les services français n'ont pas obtenu 2% d'augmentation budgétaire. Il ne faudrait pas utiliser le terme de « contrôle », trop restrictif. La France a besoin d'une délégation pour les affaires du renseignement certes capable de contrôler mais aussi de promouvoir l'action des services. Il faudrait parler de « suivi ».

Un char Leclerc coûte 4 millions d'euros. 4 millions d'euros, c'est le budget de fonctionnement, à peu de chose près, de la DST. En donnant 4 millions d'euros aux services anti-terroristes français, on leur donnerait une bouffée d'air exceptionnelle. Nous avons besoin de députés capables d'expliquer au gouvernement que dans la situation actuelle de menace terroriste, l'investissement dans un char est beaucoup moins important que l'efficacité des services de renseignement.

Quel est le rôle des services de renseignement dans la lutte contre le terrorisme ?

E.D. : Le renseignement est l'une des facettes importantes de la lutte anti-terroriste. La lutte contre le terrorisme change profondément. Le nouveau contexte change profondément la façon dont on fait du renseignement. Pendant la Guerre Froide, que faisait-on dans le camp occidental ? On savait qu'on allait être probablement agressés par le camp de l'Est ; en tous cas, c'est comme cela qu'on le vivait : soit par une attaque massive soit par des mouvements subversifs. Pour faire du renseignement, vingt-cinq méthodes différentes étaient à notre disposition pour acquérir de l'information. Pourquoi ? Que cherchait-on ? On cherchait à localiser des bases de missiles, des divisions blindées, des bases aériennes et des bases navales.

Une base navale ou une base aérienne, c'est 2000, 3000, 5000 personnes, un régiment c'est 1500 personnes. On pouvait trouver l'information par des satellites passant au-dessus de la Sibérie ou de la Tchécoslovaquie. On arrivait à localiser ce type d'informations. On arrivait même à faire du renseignement en lisant la presse, sans même aller sur place. On voyait que dans la région de Minsk, « le jeune lieutenant Serguei Vanitchenko s'était marié dans tel village, qu'il était lieutenant au 2 ème régiment blindé ». En lisant la presse locale, on arrivait à reconstituer les ordres de bataille. Il y avait une multiplicité d'accès à l'information : par les voyageurs de commerce, les services secrets, l'analyse de la presse. L'Union Soviétique opérait de la même façon à notre égard. C'est ce qu'on appelle dans notre métier faire du renseignement au niveau macro ; c'est du « macro-renseignement ».

Aujourd'hui, que font les services de renseignement pour infiltrer et connaître les réseaux terroristes ? Ils sont passés d'une cible énorme à une cible toute petite. On cherche un indivdu dans une ville de 6 millions d'habitants, on cherche une information détenue uniquement par trois personnes. Autrefois, les services luttaient contre un adversaire qui avait une armée de trois millions d'hommes, plus les effectifs des pays du Pacte. On pouvait tout savoir. Aujourd'hui, on lutte contre un mouvement dont la structure centrale compte 20 personnes. Les attentats de Londres ont été réalisés par seulement quatre individus, noyés dans la foule londonienne. Comment faire pour trouver quatre personnes dans une ville de 20 millions d'habitants ? On recherche aujourd'hui des faits de l'ordre du « micro-renseignement ». La façon de travailler est totalement inversée. Donc on ne peut pas garder les mêmes méthodes.

Ces méthodes évoluent…

E.D. : Oui elles évoluent mais il ne faut s'imaginer un instant que l'on empêchera tous les attentats. Même si on multiplie par dix les services secrets, on n'empêchera pas les attentats, parce qu'il y aura toujours des terroristes qui passeront entre les mailles du filet. Cela veut dire aussi qu'il faut que le Politique le dise à la population. Ce n'est pas parce que l'on double, que l'on triple, le budget de la Défense et de la sécurité en France qu'on se prémunira définitivement d'un attentat pouvant faire 800 morts.

Vu qu'on n'éliminera jamais le terrorisme, l'un des risques de l'évolution de nos sociétés est de finir par se rapprocher petit à petit du modèle israélien : des détecteurs devant les supermarchés, devant les écoles, un mur de protection… C'est un risque et une tendance qui pourrait se confirmer.

Face à la menace terroriste, faut-il privilégier le renseignement humain ou bien les possibilités de lutte proposées par les nouvelles technologies ?

E.D. : Il faut tout. Le renseignement humain aujourd'hui est beaucoup plus difficile à réaliser qu'auparavant. C'est celui qui rapporte le plus, mais c'est le plus dur. On pouvait beaucoup plus facilement infiltrer le KGB, les services de renseignement soviétiques en général, qu'on ne peut infiltrer Al-Qaïda. Quelqu'un qui parlait couramment le russe ou le tchèque pouvait passer inaperçu à Prague ou ailleurs. Aujourd'hui, même en parlant couramment l'arabe, il est difficile de passer inaperçu à Bagdad. C'est un premier problème. Même au plus fort de la Guerre Froide, nous avions affaire avec un ennemi qui avait des intérêts. Aujourd'hui, dans le terrorisme islamiste, nous sommes face à des individus avec qui on ne peut pas négocier.

C'est une des grandes différences d'Al-Qaïda par rapport au Hamas et au H'ezbollah. Les palestiniens négocient : ils veulent créer un État et la libération de leurs prisonniers. Il y a une possibilité de négocier. Avec Al-Qaïda, c'est impossible. Ce sont des « fous de Dieu » qui n'ont qu'un seul objectif : rétablir le Califat mondial, renverser les régimes arabes impies ou apostats. Le prosélytisme islamique vient au second plan. Il ne faut pas avoir d'états d'âme, nous avons des gens extrêmement dangereux en face de nous. Le KGB était paranoïaque, mais les terroristes islamistes actuels sont « ultra-paranoïaques ». En outre, ce sont des organisations ethniques. Quinze des dix-neuf terroristes du 11 Septembre venaient de la même région d'Arabie Saoudite (au sud-ouest de l'Arabie Saoudite, entre la Mer Rouge et la frontière du Yémen). Non seulement ils parlent tous l'arabe mais en plus le même dialecte local. Comment faire pour infiltrer ces mouvements ? S'ils soupçonnent l'infiltration de leur groupe par un agent du Mossad, ils n'hésitent pas à éliminer tous les membres du groupe. C'est intéressant pour nous parce que dans ce cas là, si on génère chez eux une méfiance interne, ils peuvent s'autodétruire d'eux-mêmes sans que l'on intervienne. Il faut savoir le faire. C'est ce que l'armée française a fait en Algérie. Elle s'est débarrassée de plusieurs groupes de la guérilla algérienne en faisant de l'intoxication. C'est ce qu'on fait les militaires algériens pour lutter contre le GIA (Groupe Islamique Armé). Les services spéciaux disposent de tout un arsenal psychologique pour agir : « Déception », « Mysthification », « Intoxication », « Propagande ». Je ne veux pas rentrer dans les détails.

Quelles technologies vous semblent-elles intéressantes pour lutter contre le terrorisme ?

E.D. : Toutes. Les drones sont une technologie intéressante. Je crois beaucoup plus aux « caméras intelligentes ». C'est bien plus important. Ce sont des caméras installées dans les lieux publics. La caméra intelligente est une caméra à laquelle on va indiquer le profil physique d'un individu suspecté. S'il se promène à Paris, la caméra d'elle-même le repérera immédiatement marcher sur l'esplanade du Champ de Mars. L'information est transmise à un ordinateur central qui enregistre tous les déplacements de l'individu en question. Il va y avoir des avancées extraordinaires dans ce domaine.

Le traitement automatique de l'information est important. Le datamining, au sens propre, consiste à rechercher des informations dans une base de données. Une fois que des données sont à votre disposition, il faut encore pouvoir les traiter de manière automatique car leur abondance empêche de le faire manuellement.

Tous les systèmes d'interception sont importants et notamment l'interception de l'information numérique. Aujourd'hui, les services de renseignement n'ont aucune difficulté à intercepter les téléphones portables. Techniquement on sait intercepter les SMS (Short Message Service), mais en France la police n'a pas la capacité d'intercepter tous les SMS. On ne sait pas encore intercepter de manière fiable les MMS (Multimedia Messaging Service). Les terroristes peuvent tout à fait compartimenter leurs communications, transmettant tour à tour des messages vocaux, des SMS, des MMS (qui plus est dans des langues dialectales). La police, dans le meilleur des cas, n'intercepte qu'une partie des éléments d'information et donc ne peut pas empêcher un attentat potentiel.

Lorsqu'un message est envoyé par Internet, il est « cassé » en « buses d'informations » : le message est découpé en plusieurs morceaux qui partent chacun par des canaux différents et qui ne sont reconstitués que sur l'ordinateur récepteur.

Avec le numérique, si vous interceptez une communication au milieu de la ligne, vous n'avez qu'un morceau du message mais en plus vous récupérez mélangées des données sons, des données images, des données textes, difficiles à rapprocher. Les enjeux sont là.

Il y a une vingtaine d'années, les gens possédaient au maximum un téléphone, n'avait qu'une ligne téléphonique domestique, parfois une ligne au bureau. Aujourd'hui, tout le monde ou presque a une ligne privée et une professionnelle, un portable privé et un portable secondaire, une adresse Internet personnelle et professionnelle. Pour peu qu'on ait les moyens on a aussi un Assistant Personnel Numérique recevant Internet. Si je suis terroriste, je triple ces moyens : je fais acheter un téléphone portable par mon neveu au nom du mari de ma sœur qui ne s'appelle pas comme moi. Nos moyens de communication pour un individu ont été multipliés par dix. Les communications mondiales ont été multipliées par 50. Qui plus est, on trouve aujourd'hui dans le commerce, pour les entreprises comme pour les particuliers, des logiciels de cryptage de l'information permettant de créer des codes secrets très longs à déchiffrer. Or, pour la réalisation d'un attentat terroriste, ce qui compte c'est de protéger les communications pendant 48 heures.

Est-ce que les systèmes comme Echelon ou Frenchelon sont en cours d'adaptation ?

E.D. : Non. La National Security Agency (NSA) est de moins en moins efficace. Echelon fonctionne mais ça devient très difficile. Il faut mettre toujours plus de moyens. Il couvre de moins de moins le spectre des télécommunications. Le renseignement électronique ne peut fonctionner qu'avec du personnel sur le terrain. Pour pouvoir écouter Ben Laden, il faut déjà avoir identifié ses trente téléphones classiques.

Existe-t-il en France un projet d'exploration de données électroniques pour les services de renseignement ?

E.D. : Non. D'autant qu'en France, la CNIL (Commission Nationale Informatique et Libertés) restreint beaucoup ce genre de technologies.

Alain Charret 4 5 a souligné l'inadaptation des politiques d'interception des ondes Ultra Hautes Fréquences (UHF). Est-ce un point très important ?

E.D. : Bien sûr. Prenez l'arrestation de Bernardo Provenzano (le parrain de la mafia en Italie récemment interpellé) : il ne transmettait des messages que sur des petits bouts de papier. On revient aux techniques des années 40 : les boîtes aux lettres mortes, les courriers « noirs ». On ne peut pas intercepter ces communications avec Echelon. On revient aussi aux techniques radios classiques et on a très peu de moyens pour intercepter la radio. On serait capable de recréer des moyens très rapidement, mais nous n'en avons pas les moyens aujourd'hui. Vous avez moins de chance d'être intercepté si vous êtes un radioamateur et que vous envoyez des informations depuis le Pakistan à Paris que si vous utilisez un téléphone par satellite.

Dans la volonté de réformer nos services, par en haut, ne bride-t-on pas dès l'origine le processus de modernisation qui devrait passer par une autonomisation des services, voire une déconcentration des services ?

E.D. : N'oubliez pas que les services de renseignement sont avant tout un outil du politique, de l'État. Mais si les politiques ne connaissent rien au renseignement, on ne peut pas avoir une bonne réforme des services. En France, contrairement à d'autres pays (Israël, Royaume-Uni, Russie), nous n'avons pas la culture politique des services de renseignement. Une réforme intelligente ne peut pas venir de la classe politique. Il faut trouver des personnes qui connaissent suffisamment la technique du renseignement pour faire en sorte que les services s'adaptent aux nouvelles réalités. Il faut que ce soit quelqu'un à mi-chemin du monde politique et du monde des renseignements. La vraie réforme du renseignement ne peut venir que de ce mariage là. En France, dans le débat, ne s'opposent que des politiques purs et des opérationnels purs. Aujourd'hui, il y a un seul ministre français qui connaisse le renseignement : c'est Michel Roussin (ancien ministre de la coopération) et il n'y que deux anciens premiers ministres qui se soient vraiment intéressés au renseignement, c'est Michel Rocard et Raymond Barre. En tant qu'hommes politiques, ils avaient compris que c'est très important d'avoir un renseignement efficace.

Quelle est l'efficacité de la division « Renseignement » de l'état-major de l'Union européenne mise en place après les attentats de Madrid ? Est-ce un réel espace de coopération en matière de renseignement ?

E.D. : Oui

N'y a-t-il pas concurrence avec le GAT (Groupe Anti-Terroriste) du Club de Berne, avec le MIDI-Club et le Kilowatt ?

E.D. : Non. Ce n'est pas grave si l'on multiplie les structures d'échange. C'est une bonne chose. Mais il n'y aura pas à court terme de renseignement européen.

En l'absence d'Europe politique avancée…

E.D. : Il peut y avoir beaucoup de structures d'analyse commune. Il y en a déjà quelques-unes. C'est ce qu'il faut développer. C'est une problématique très délicate. De toute façon, le vrai renseignement, au sens « donner des directives à des services supranationaux pour collecter des informations », il n'y en a pas, il n'y en aura pas. Par contre, on peut mettre en commun ponctuellement et durablement un certain nombre de choses. Il existe déjà Hélios, tous les clubs que vous avez cités, Berne, le SITCEN, le Club Safari, l'initiative PSI (l'Initiative Stratégique sur la contre-prolifération), Europol, Eurojust, l'OTAN participe. Je ne peux pas trop rentrer dans les détails parce que ça sous-entend de connaître le métier du renseignement pour savoir ce qu'on échange et comment on l'échange (renseignement clandestin, renseignement semi-fermé, renseignement ouvert). Pour établir un échange de renseignements, il faut connaître chaque métier lié au renseignement.

La guerre en Afghanistan a-t-elle été une victoire contre le terrorisme ?

E.D. : Oui. Il fallait supprimer tous les camps d'entraînement. Il y avait entre 5000 et 10000 terroristes à l'entraînement sur place. C'était le seul lieu où les membres historiques d'Al-Qaïda venaient s'entraîner, se rencontrer. On a su les priver de ces infrastructures. Certes, il y a encore des bandes de néo-talibans qui réalisent des attentats, mais au moins, ils n'ont plus de base pour travailler et se reposer. La lutte américaine contre la structure centrale d'Al-Qaïda fut un succès. Le nombre de dirigeants d'Al-Qaïda abattus est considérable. Mais le système créé par Ben Laden est un système qui marchera sans tête. Il peut mourir demain, Al-Zawahri aussi. Leur système continuera à fonctionner pendant un siècle.

La clef se situe t-elle dans la délégitimation ?

E.D. : La clef est dans plusieurs éléments : c'est un mélange de politique étrangère, d'actions militaires et c'est surtout une question de prise de conscience et de remise en cause de la société islamique, qui a du mal à s'adapter au monde moderne

Paris, Juin 2006

45 Alain Charret a servi dans l'armée de l'air durant 25 ans. Titulaire d'un brevet supérieur de guerre électronique, il a effectué l'essentiel de sa carrière dans des centres écoutes en France et à l'étranger.


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