Accueil arrow Dans la presse arrow Les nouveaux défis de la lutte antiterroriste

LES NOUVEAUX DÉFIS DE LA LUTTE ANTITERRORISTE

« L'Amérique est en guerre », rappelait George Bush, en mars 2006, dans les tout premiers mots du préambule au National Security Strategy (NSS), texte par lequel la Maison-Blanche est tenue, tous les quatre ans, de formaliser les priorités stratégiques ainsi que la manière de contrer les menaces. Et de poursuivre en précisant que « c'est une stratégie de sécurité nationale de temps de guerre qui est requise par les graves défis auxquels nous faisons face : le développement d'un terrorisme alimenté par une idéologie agressive de la haine et du meurtre, qui a été révélé pleinement, aux Américains, le 11 septembre 2001 » [1].

Ce document désigne les mêmes les cibles que le NSS de la première présidence Bush : les djihadistes internationaux et les « Rogue States » qui cherchent à se doter d'armes de destruction massive (ADM), auxquelles est associé le risque que les premiers trouvent ce qu'ils cherchent auprès des seconds. En dépit des vicissitudes de la guerre d'Irak et de la situation du pays, au bord de la guerre civile, le principe de « guerre préventive » a également été conservé. Il a survécu à la crise irakienne, alors que celle qui sourd avec l'Iran approche de son dénouement.

Une différence s'est néanmoins fait jour depuis le NSS de 2002 : le « multilatéralisme » que la lutte contre le terrorisme international requiert. La nouvelle doctrine en prend acte, en appelant, par exemple, à « renforcer les alliances pour défaire le terrorisme global et prévenir les attaques » [2]. Car les djihadistes sont de plus en plus nombreux à se retrouver sous la bannière de l'organisation qui a commandité les attentats du 11 septembre. Al-Qaida a fait des émules. Ses affiliés frappent partout et comme ils le peuvent, y compris sur le sol européen, pour mettre en pratique la stratégie de l'organisation et la faire exister. La menace est plus maligne. L'extraction des candidats au djihad, plus diverse qu'autrefois, rend leur identification malaisée. Et les connexions sont plus diffuses. Tellement que les capacités de commandement de l'organisation sont difficiles à évaluer.

Tel est le nouveau visage d'Al-Qaida, et personne n'avait prédit l'unification des islamistes radicaux au niveau auquel on l'observe aujourd'hui. Pour ces raisons notamment, les gageures de la lutte antiterroriste sont nombreuses ! Les Etats-Unis ont réagi par une réforme profonde de leurs appareils de renseignement et de sécurité. Ils ont entraîné beaucoup de pays dans la lutte qu'ils ont été forcés de mener contre l'islamisme radical. Et toutes choses égales par ailleurs, force est de constater que l'Europe a fait sienne une bonne part des mesures que les Américains ont adoptées dans le sillage des attentats.

La multiplication des approches est un trait caractéristique des nouvelles stratégies de lutte contre le terrorisme international. L'objectif est de créer un environnement globalement hostile aux djihadistes, de briser la synergie qui résulte de la coopération entre les terroristes internationaux, eux qui opèrent de façon holiste et se jouent des frontières en profitant de l'hétérogénéité des législations. Depuis 2001, l'administration américaine a ainsi mis en place une série de mesures, qui peuvent être regroupées en trois volets.

Premièrement, elle tentera de saper les forces vives des djihadistes en asséchant leurs finances, en luttant, diplomatiquement, contre le sponsoring d'État, et en s'attaquant à leur légitimité via une nouvelle machine de propagande, qui fabrique des brochures et autres courts-métrages inspirés par les canons de Madison Avenue. C'est que la « guerre contre le terrorisme » est aussi une lutte idéologique entre la globalisation à l'américaine et le fondamentalisme musulman, que les Américains comparent souvent à celle qui s'est déroulée pendant la guerre froide.

Sur le plan intérieur, l'administration figurera la menace en convoquant l'autorité des services de renseignement, même si ces derniers ne sont pas toujours enclins à faire étalage de leurs produits et de leurs incertitudes. Elle s'efforcera également de convaincre les citoyens de l'inanité du message véhiculé par les attentats, afin que la terreur psychologique ne mine pas la raison morale du pays. C'est pour satisfaire cette audience, d'ailleurs, que le slogan de « guerre contre le terrorisme » a été surtout promu. Il s'agissait de donner un caractère épique à l'effort antiterroriste, qui promettait de s'inscrire dans la durée, et d'apporter à la totalité des manœuvres réactives, notamment militaires, une cohérence intelligible.

Le deuxième volet comprend l'ensemble des mesures visant à mieux se défendre contre les attaques terroristes. Les systèmes d'alerte et de sécurité seront renforcés et réformés, afin de les adapter à la nature de la menace. Le Patriot Act a été conçu pour cela [3]. Cette loi antiterroriste était censée combler les lacunes que les attentats avaient révélées. Plus encore que la centrale du renseignement américain – la CIA, qui opère à l'étranger –, c'est le FBI qui subit la critique de plein fouet. Et pour cause : il était en charge du contre-espionnage et des activités de renseignement sur le territoire national, à présent particulièrement exposé. Les clauses du Patriot Act consisteront ainsi à doter les agences « domestiques », en particulier le FBI, de nouveaux pouvoirs d'investigation. Le Bureau s'emploiera aussi à centraliser les capacités de lutte contre le terrorisme. Pour appuyer l'ensemble des réformes, son budget sera progressivement augmenté, pour avoisiner une hausse de 70 % entre 2001 et 2005.

Un autre objectif de la loi antiterroriste était de faciliter le partage des informations au sein de la communauté du renseignement. La Commission nationale sur les attentats du 11 septembre identifiera effectivement une dizaine d'opportunités qui, si elles avaient été exploitées, auraient peut-être permis de déjouer le complot [4]. Neuf d'entre elles étaient imputables à une déficience concernant le partage des informations. Depuis, ce thème est devenu le nouveau « mantra » du renseignement, et c'est sur lui que l'on s'appuie notamment pour réformer les « services ». Il faut mutualiser les moyens, et faire que les informations circulent très rapidement entre les acteurs de l'antiterrorisme.

Améliorer l'ancien système semblait néanmoins insuffisant, tant la dichotomie entre renseignement « intérieur » et « extérieur » était affaiblie. En octobre 2002, le Congrès entérina la création du département de la Sécurité intérieure. Comme le précisa George Bush, celui-ci « passera en revue les informations fournies par les services de renseignement et les forces de police […], et produira une image quotidienne et unique des dangers qui menacent notre territoire » [5]. Désormais, les Etats-Unis ont besoin de services mieux coordonnés, forts et efficaces, quitte à ce que les libertés individuelles des Américains en perdent leur lustre.

La fin de la guerre froide avait conduit le gouvernement à délaisser les services. Ils connurent une période de flottement, caractérisée par une crise des vocations notamment. Aujourd'hui, l'administration mise à nouveau sur les hommes de l'ombre pour en neutraliser d'autres : les combattants d'Allah qui restent en état de « somnolence » avant de se faire exploser avec leurs bombes. Très vite, George Bush multiplia donc les marques de confiance à destination des services. C'était un passage obligé pour dynamiser la communauté. Les agents se verront également autorisés, formellement sinon tacitement, l'utilisation de méthodes « musclées », qui ne sont pas étrangères aux dérives qui se sont par exemple produites à la prison d'Abou Ghraib. Plus généralement, un problème ancien trouve actuellement une seconde jeunesse : quelle éthique pour le renseignement ? Et il se pose de nos jours en ces termes : à quoi bon être trop regardant sur les droits de l'homme si un attentat peut être déjoué par des pratiques béotiennes ?

Une autre caractéristique du nouveau paradigme est que la tension entre le renseignement « technique » et « humain » tourne à l'avantage du second. À présent, la CIA doit s'efforcer de corriger sa principale faiblesse : placer des agents à l'étranger. Par conséquent, depuis 2001, on recrute en masse à la CIA, au FBI, et même au sein des services de renseignement militaire. Mais établir un réseau d'espions performant prend du temps. En attendant, la CIA a pu étendre rapidement son rayon d'action en s'assurant du concours de nombreux services étrangers, même si ces collaborations, à mesure qu'elles seront mises au clair, ne laisseront pas de poser des problèmes de politique intérieur dans les pays concernés.

Il est vrai que ces collaborations relèvent aussi de la communauté d'intérêt. Elles sont donc autant étroites que sincères, et prennent des formes inédites. La création d'« Alliance Base », tête de pont des Américains, en Europe, dans la lutte active contre le terrorisme, en témoigne : basée en France et dirigée par un officier français, cette antenne, qui regroupe des agents d'une demi-douzaine de pays, est financée par la CIA.

La coopération entre les services est une des conditions de leurs succès, mais ils doivent, en outre, ratisser large et différemment. Plus que jamais, la créativité est un atout essentiel. Elle permettra aux services de se placer dans des lieux et des situations où les djihadistes ne les attendent pas. Pour cela, les officiers du renseignement doivent quitter les ambassades et mobiliser davantage d'agents sans couvertures officielles, afin de se positionner dans les nouveaux « carrefours d'informations ». Il doivent se tenir au plus près des terres du djihad, mais aussi de tous les terreaux où l'islamisme radical prospère.

Or, les structures des services occidentaux, encore fortement bureaucratisées et hiérarchisées, contrastent avec celles des terroristes qui, d'une manière pragmatique, se sont délocalisées pour devenir plus « horizontales ». Pour les services, il est nécessaire de coller davantage à ce schéma en éclatant les structures pyramidales, en travaillant par petits groupes, plus souples, plus réactifs et plus autonomes.

Troisième volet de la réponse américaine : l'offensive. Il s'agira de porter l'attaque chez l'adversaire, pour l'annihiler ou faire plier sa volonté. Et au moment où l'Amérique se sentait en danger, elle se tourna instinctivement vers l'instrument le plus fort de son pouvoir : l'armée. Outre l'objectif de neutraliser les bases arrières d'Al-Qaida, la campagne d'Afghanistan était censée dissuader les États parias de soutenir le terrorisme anti-américain. Cette idée fit consensus aux Etats-Unis et ailleurs : les camps d'Al-Qaida se situaient en Afghanistan, et Ben Laden bénéficiait effectivement du soutien des Taliban. L'argument de légitime défense n'eut pas de mal à s'imposer.

Il en ira bien autrement de la guerre d'Irak, qui devait avoir valeur d'exemple pour les États tentés de fournir des ADM à des terroristes. Telle est, effectivement, la grande peur de l'Amérique ! Car avec les attentats du 11 septembre, un seuil a été franchi. Où se situe-t-il désormais ? Les raisons de la guerre d'Irak forment un problème complexe, sur lequel nous ne nous attarderons pas [6]. Précisons toutefois que la peur du terrorisme de masse participa à obstruer le champ d'analyse de l'administration Bush. Elle conduira les Américains à renverser Saddam Hussein, qui « flirtait » avec le terrorisme et que l'on croyait tout faire pour dissimuler des ADM et chercher à en acquérir de nouvelles. L'Irak était aussi le maillon faible dans le projet de remodelage du Moyen-Orient qui, à en croire le verbe politique, pourrait devenir un « Grand Moyen-Orient » démocratique et délivré de ses démons intégristes. Démocratie, économie, richesses : telle est, en fin de compte, la réponse princeps des Américains à l'islamisme radical.

La suite est connue : le raïs est tombé, mais l'Irak est devenu l'une des matrices du djihad planétaire, nouveau champ de bataille « mythologique » pour les combattants d'Allah. L'éclatement de la menace a également pris le dessus sur la dangerosité intrinsèque d'Oussama Ben Laden, chef du mouvement « revivaliste » Al-Qaida. Où se situe le centre de gravité de cette menace ? Qui tire les ficelles de l'internationale djihadiste ? Nul ne peut répondre avec certitude, tant le système est devenu complexe, et sa nature imperméable aux services.

Conséquences : à l'instar des États-Unis, de nombreux pays renforcent et réforment leurs appareils de renseignement et de sécurité ; ils « sanctuarisent » leur territoire, et font du « renseignement domestique » la priorité des priorités ; ils appellent les autres à collaborer avec eux, et édictent des lois antiterroristes de plus en plus fortes ; enfin, ils élèvent le terrorisme au rang de menace stratégique, comme le gouvernement français, par l'intermédiaire d'un Livre blanc sur la sécurité intérieure, vient tout juste de le faire [7].

Franck Daninos est journaliste, et chargé de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R).

NOTES

  1. [1] National Security Strategy of the United States of America, mars 2006, préambule.
  2. [2] Idem, p. 1.
  3. [3] L'intitulé complet de cette loi est « Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism. 
  4. [4] National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States, juillet 2004.
  5. [5] Communiqué de la Maison-Blanche, 6 juin 2002.
  6. [6] Franck Daninos, La double défaite du renseignement américain, Ellipses, 2006.
  7. [7] La France face au terrorisme : livre blanc du Gouvernement sur la sécurité intérieure, La documentation française, 2006.

Centre Français de Recherche sur le Renseignement
17 Square Edouard VII, 75009 Paris - France
Tél. : 33 1 53 43 92 44 | Fax : 33 1 53 43 92 92 | Contact