
Dans la presse
Le nouveau paradigme du renseignement Editorial pour La Lettre Sentinel, n° 36, Avril 2006
Les attentats du 11 septembre ont entraîné une remise en cause sans précédent depuis 1945 des appareils de sécurité et de renseignement, aux Etats-Unis mais aussi dans le monde. Tout n'est certes pas à revoir. Les mutations s'inscrivent aussi dans un continuum. Les fondamentaux restent. Mais il n'est pas exagéré de parler de rupture, dans la mesure où les changements embrassent l'ensemble de la chose « renseignement » : les cibles prioritaires, la manière dont le système fonctionne au niveau national et international, la façon dont les opérations sont conduites. L'accent est mis sur l'innovation et la créativité, comme cela avait été le cas au début de la guerre froide, moment où l'ancien paradigme s'était imposé. En outre, c'est le statut du renseignement qui a considérablement évolué.
Les cibles prioritaires, tout d'abord : les djihadistes internationaux et les « Rogue States » qui cherchent à se doter d'armes de destruction massive (ADM), auxquelles est associé le risque que les premiers trouvent ce qu'ils cherchent auprès des seconds. Par leur magnitude et parce que les Etats-Unis, superpuissance et « gendarme du monde », ont été frappés, les attentats du 11 septembre ont élevé le terrorisme au rang de menace stratégique. En outre, un seuil a été franchi. Où se situe-t-il désormais ? Tout compte fait, les pires scenarii sont considérés aujourd'hui avec le plus grand sérieux.
Après les avoir « délaissé » suite à la fin de la guerre froide, l'administration américaine compte à présent sur les services pour se prémunir des menaces du moment. Ainsi, en même temps qu'ils étaient discrédités par les terribles attentats, les services gagnaient une nouvelle légitimité. Car les « hommes de l'ombre » sont perçus comme les seuls capables d'en neutraliser d'autres : les djihadistes qui restent en état de somnolence jusqu'à faire exploser leurs bombes, et eux avec elles. Ils sont considérés comme la « ligne de défense » et le « dernier rempart » à opposer à la détermination des combattants d'Allah, deux formules fréquemment citées par les politiciens. Ce faisant, ces derniers se déchargent aussi d'une part des responsabilités qu'ils peinent à assumer face à la menace islamiste.
Pour que les services soient à la hauteur des missions (difficiles) et des espoirs (considérables) que l'on place en eux, de nombreuses mesures ont été adoptées. Les directives qui interdisaient à la CIA de frayer avec des informateurs au passé douteux ont par exemple rapidement été levées. Les services se verront aussi autorisés, formellement sinon tacitement, l'usage de méthodes « musclées », qui ne sont pas étrangères aux dérives que se sont produites notamment à la prison d'Abou Ghraib. Plus généralement, un vieux problème trouve une seconde jeunesse : quelle étique pour le renseignement ? Quelle limite une démocratie ne doit-elle pas franchir ?
D'autant que la coopération internationale en matière de contre-terrorisme n'a jamais été forte qu'aujourd'hui. De nombreux pays y participent, les démocraties comme les régimes autoritaires. Pour lutter contre le terrorisme sunnite à vocation internationale, cette coopération est nécessaire. Indispensable, même. Et elle ira croissant dans les années à venir, tant la menace est là pour durer. Mais à mesure qu'elles seront mises au clair, ces collaborations ne laisseront pas de poser des problèmes sur le plan étique comme sur celui de la politique intérieur des gouvernements concernés.
Les coopérations multilatérales et bilatérales que les Etats-Unis ont su renforcer ou établir leur ont permis de palier, pour une part, la principale faiblesse de la CIA : placer des agents à l'étranger, alors que la menace terroriste relativise le renseignement technique au bénéfice du renseignement humain. Le recrutement d'espions et d'officiers traitants s'effectue ainsi à un rythme régulier. Les services de police et de renseignement intérieur profitent eux aussi du renfort de personnels et de nouvelles allocations budgétaires. C'est que face à la menace terroriste, le territoire national est particulièrement exposé. Pour cette raison, les agences « domestiques » se sont vues dotées de nouveaux pouvoirs d'investigation. La loi antiterroriste Patriot Act a été conçue pour cela.
Un autre objectif de cette loi liberticide était de faciliter le partage des informations au sein de la communauté du renseignement. La Commission nationale sur les attentats du 11 septembre identifiera effectivement une dizaine d'opportunités qui, si elles avaient été exploitées, auraient peut-être permis de déjouer le complot. Neuf d'entre elles étaient imputables à une déficience concernant le partage des informations. Depuis, ce thème est devenu le nouveau « mantra » du renseignement ! Il faut mutualiser les moyens, les connaissances, et faire que les informations circulent vite entre les acteurs de l'antiterrorisme. Pour y veiller, le Congrès entérina la création du département de la Sécurité intérieure, qui aura également pour mission d'émettre des alertes.
En sus des autres produits du renseignement, celles-ci seront utilisées par les politiciens pour donner corps à la menace terroriste, conduire les diplomaties, justifier les lignes politiques aux yeux des opinions publiques nationales et internationales. Dans le nouveau paradigme du renseignement, en effet, les gouvernements dépendent davantage de ce type d'informations, et ils trouvent profit à s'appuyer sur l'autorité des services. Ils « tirent » vers eux le renseignement plutôt que le contraire, lorsque le renseignement est « poussé » par les agences en direction des politiciens. Car depuis le 11 septembre, la primeur est à l'initiative politique, même si les services ne sont pas prêts à faire étalage de leurs points de vue et de leurs incertitudes.
Editorial pour La Lettre Sentinel, n° 36, Avril 2006