
Dans la presse
L'Egypte sous la pression terroriste Eric Denécé, Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
Article pour La Lettre Sentinel, n° 37, Mai 2006
Les attentats du 24 avril à Dahab l'illustrent une nouvelle fois : de tous les pays musulmans victimes du terrorisme islamiste, l'Egypte est celui qui est le plus durement touché. La richesse de son patrimoine archéologique et de ses infrastructures touristiques, sa proximité avec le camp occidental et son traité de paix avec Israël en font une cible de choix pour les terroristes djihadistes. D'autant que l'Egypte est elle-même le berceau de deux mouvements terroristes majeurs qui ont donné de nombreux dirigeants et cadres à Al-Qaeda.
La civilisation égyptienne a légué à l'humanité un patrimoine archéologique exceptionnel. Le pays dispose également de sites balnéaires réputés sur la mer Rouge. Ces monuments et ces plages ont une fonction économique majeure, car ils attirent chaque année des millions de touristes venus du monde entier.
Les activités touristiques constituent la première ressource de l'économie égyptienne : 5,2 milliards d'euros de recettes en 2005, soit plus que les revenus du pétrole. On estime que le tourisme fait vivre près d'un égyptien sur cinq, soit environ 15 millions de personnes. Les sites de Charm-el-Cheikh, de Taba et de Dahab, très fréquentés par les touristes occidentaux et israéliens, fournissent une part considérable de ces revenus. En 2004, l'Egypte a accueilli plus d'un million d'Italiens, près d'un million d'Allemands, 700 000 Russes, 550 000 Britanniques et 465 000 Français. Les touristes arabes en provenance des pays du Golfe étaient 1,6 million.
L'industrie touristique est donc légitimement au coeur des préoccupations des autorités égyptiennes. Pour créer de nouveaux emplois, des grands programmes d'infrastructures ont été lancés, notamment l'aménagement de 500 km de côte sur la mer Rouge et la Méditerranée. Ils ont pour but de créer 4 millions d'emplois d'ici 2011. L'objectif est d'atteindre 18 millions de touristes d'ici 10 ans (contre 8,1 millions en 2004 et 2,9 millions en 1995) et de porter la capacité hôtelière du pays à 300 000 chambres.
Mais l'autre visage de l'Egypte touristique, c'est l'islamisme radical et le terrorisme.
En 1928, a pris naissance dans ce pays, sous l'impulsion d'Hassan Al Banna, le mouvement phare de l'islamisme fondamentaliste sunnite : les Frères musulmans. Ils ont remporté un succès significatif lors des dernières élections de fin 2005, signe de l'écho qu'ils trouvent auprès d'une partie de la population. L'Egypte a donné également naissance a deux importants mouvements terroristes:
- le Djihad islamique - mouvement issu des Frères musulmans - est surtout connu pour l'assassinat du président Anouar el-Saddate en 1981. Le Djihad islamique est membre à part entière du "Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés" d'Oussama Ben Laden. Ayman Al-Zawahiri, le n°2 d'Al-Qaeda a été son leader ;
- la Gama'a al-Islamiya, apparu à la fin des années 1970 et qui dès les années 1990, s'était déjà attaqué aux sites touristiques. Le cheikh Omar Abdel Rahman, son chef historique, est actuellement emprisonné au Etats-Unis pour son rôle dans le premier attentat contre le World Trade Center, en 1993. Cependant, la Gama'a al-Islamiya a décrété un cessez-le-feu unilatéral le 2 avril 1999.
Tous ces islamistes radicaux considèrent le gouvernement séculier d'Hosni Moubarak comme l'un des plus hérétiques et les plus corrompus du monde islamique, particulièrement à cause de ses liens étroits avec les Etats-Unis, sa situation de deuxième bénéficiaire de l'aide américaine, sa relation avec l'Etat d'Israel et son tropisme occidental. Ils considèrent également que les sites balnéaires sont des lieux de dépravation occidentale en terre d'Islam. La création en Egypte d'un Etat théocratique fondamentaliste reste leur objectif et les attentats s'inscrivent dans leur stratégie.
Entre 1992 et 1997, l'Egypte a connu plusieurs centaines d'attaques terroristes (approximativement 1 000 selon des statistiques officieuses), sans que l'on en parle guère. C'est la tuerie de Louxor, le 17 novembre 1997, qui a révélé au grand jour l'ampleur du phénomène : six terroristes de la Gama'a al-Islamiya, déguisés en policiers, s'introduisent dans le temple d'Hatchepsout. En quelques minutes, ils tuent, de sang froid, 58 touristes et 4 Egyptiens, blessent près de 400 personnes, avant d'être eux-mêmes abattus par la police. Les touristes désertent alors en masse le pays des pharaons.
Après quelques années difficiles, le tourisme égyptien a pu néanmoins redémarrer. L'année 2004 a même été une année historique, puisqu'il a battu tous ses records, en attirant plus de 8 millions de visiteurs, soit une hausse de 2,3 millions par rapport à l'année précédente. Mais, le 7 octobre 2004, à Taba, sur les rives de la mer Rouge, trois attaques successives à la voiture piégée provoquaient la mort de 34 personnes, dont dix Israéliens et en blessaient plus de 120.
L'année 2005 a été pire encore : les 7 et 30 avril, trois attentats visent délibérément des cibles touristiques au Caire. Elles provoquent la mort de deux Français, d'un Américain et font 25 blessés. Puis, dans la nuit du 23 juillet 2005, trois bombes explosent en l'espace de 15 minutes à Charm-el-Cheikh. Ces actions causent la mort de 88 personnes, dont des touristes étrangers, et en blessent 200 autres. Parmi les étrangers, on dénombre deux Britanniques, deux Allemands, deux Turcs, un Italien, un Tchèque, un Néerlandais ainsi que des Koweitiens, des Saoudiens et des Qatariens. Mais la majorité des victimes sont égyptiennes.
Quatre mois après les attentats de Charm-el-Cheikh, les autorités égyptiennes ont décidé d'ériger un mur de sécurité sur un rayon de 20 km autour de la station balnéaire. Les mesures ont été considérablement renforcées pour protéger les stations balnéaires et pour démanteler les réseaux terroristes. Pour les autorités égyptiennes, il s'agit de rassurer les touristes. Mais ces efforts semblent avoir été vains. Les attentats du 24 avril à Dahab sont un véritable pied de nez aux services de sécurité égyptiens et sont très préoccupants pour l'avenir du secteur touristique local.
Paradoxalement, à voir les statistiques, les voyageurs semblent être de moins en moins influencés par les actes terroristes, malgré leur répétition. Ils se comportent comme s'ils devenaient plus résistants à la peur d'une attaque, puisqu'elle peut avoir lieu n'importe où. En août 2005, un mois après les attentats de Charm-el-Cheikh, le nombre de visiteurs en Egypte atteignait le record historique de 750 000, soit 30% de plus qu'un an auparavant. Qu'en sera-t-il cette fois ci ?
Eric Denécé, Directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R)
Article pour La Lettre Sentinel, n° 37, Mai 2006