
Dans la presse
Al-Qaïda investit le Maghreb Stéphane JOAHNY et Karen LAJON, Le Journal du Dimanche, 15 Avril 2007
Après les actions meurtrières de mercredi à Alger, deux kamikazes se sont fait exploser samedi à Casablanca au Maroc près du consulat général américain et d'une école privée américaine. A l'exception des deux terroristes, aucune victime n'a été à déplorer. La police, elle, a très vite arrêté un troisième commando et identifié plusieurs autres membres de ce réseau.
Ils sont morts pour la cause d'Al-Qaida. En visant hier le consulat américain à Casablanca, les djihadistes marocains ont, pour la première fois, donné un sens politique à leur action qui semble bien s'inscrire dans le cadre d'une recrudescence des opérations de l'organisation terroriste de Ben Laden au Maghreb. Deux kamikazes, deux frères, se sont fait exploser près du consulat général américain et d'une école privée américaine de langues, alors qu'au même moment, l'ambassade des Etats-Unis en Algérie mettait en garde contre de nouveaux attentats.
"Ces kamikazes ne se sont pas morts dans un lieu bondé de civils mais dans une zone peu fréquentée près du consulat américain, a expliqué hier le professeur Mohamed Darif, spécialiste des mouvements islamistes. Avec les attentats commis en Algérie et ces explosions, Al-Qaida veut montrer qu'elle peut frapper quand elle le veut dans le royaume, malgré les traques policières." Mohamed Tozi, professeur de sciences politiques à Casablanca, est sur la même ligne. "Ils sont incontestablement dans le paradigme d'Al-Qaida même s'ils ne sont peut-être pas organisés directement par le haut du réseau." La police a très vite arrêté un troisième commando et identifié plusieurs autres membres de ce réseau.
Il y a quelques années, Oussama ben Laden ne se sentait pas très impliqué par les guerres que livraient les groupes islamistes structurés ou isolés au Maghreb. Mais après avoir dû fuir l'Afghanistan, la direction d'Al-Qaida a reconsidéré sa position et s'est tournée vers l'Afrique et le Sahel en particulier. "Ce continent offre deux intérêts majeurs: des zones de non-droit et un théâtre d'opérations étroitement associé à l'Europe en raison de la forte population d'origine immigrée que celle-ci accueille", explique Alain Rodier, directeur de recherches au Centre français de recherche sur le renseignement. Les premiers attentats, qui ont eu lieu mardi à Casablanca, ont pu laisser penser que l'opération était menée par une bande isolée et désespérée. Mais la double explosion le lendemain à Alger, faisant 33 morts et 222 blessés, change dramatiquement la donne. Les cibles étaient très politiques: le palais du gouvernement et un commissariat. Ce sont les premiers attentats opérés par des kamikazes dans le centre d'Alger depuis 1995. C'est une marque de fabrique du terrorisme d'Al-Qaida. La police est convaincue que ce sont des anciens d'Irak qui sont venus mourir ainsi.
En tout état de cause, les deux attentats ont été revendiqués par l'ex-GSPC qui s'est rebaptisé le 25 janvier dernier: "Organisation Al-Qaida au Maghreb islamique" (AQMI). Pour Alain Rodier, il ne fait aucun doute que l'ex-GSPC semble être devenu la tête de pont dans la région. "Il y a sûrement plus qu'une passerelle entre le Maroc, la Libye, la Mauritanie et la Tunisie. L'Algérie ayant servi essentiellement de base arrière sur le plan de l'entraînement. Il n'y a pas de camp installé mais des camps mobiles au Sahel et sans doute au Mali. De plus, il ne faut pas oublier que toute organisation islamiste n'est jamais dirigée par un seul homme, mais par un majlis, un conseil consultatif. Et, pour la première fois dans l'histoire de cette organisation, nous avons vu y entrer aujourd'hui des Tunisiens et au moins un Marocain."
Les services français valident cette thèse. "Ce sont les mêmes terroristes mais dans une version new-look." Pour ce vieux routier de la lutte antiterroriste, l'apparition du sigle Al-Qaida Maghreb islamique va au-delà du simple changement d'étiquette. Il s'accompagne d'un changement de stratégie: "Ils appliquent désormais les mêmes méthodes que sur les théâtres irakiens ou afghans avec un recours aux attentats kamikazes qui visent, certes, les symboles du pouvoir algérien, mais aussi les intérêts étrangers et surtout qui n'épargnent pas leurs propres compatriotes. Ce que ne faisait pas le GSPC. Après compilation et filtrage de tous les renseignements qui nous arrivent des services des pays du Maghreb, poursuit ce spécialiste français, on peut dire que les islamistes de Tunisie et du Maroc commencent à s'organiser sous la bannière AQMI, mais sous la coupe du GSPC. Les Algériens ont, en effet, l'antériorité, l'expérience et les maquis..."
Si les services français n'ont rien vu de concret sur "leurs radars" en ce qui concerne un danger potentiel pour la France en cette période électorale, un élément les inquiète tout de même: sur Internet, 4 500 sites djihadistes ou supposés tels ont été recensés par la DST. "Notre principale crainte, conclut un policier, ce serait un petit groupe isolé repris par un vieux militant libéré et qui passe à l'action." A tel point que, début avril, s'est tenue à Lyon, sous l'égide d'Interpol, une conférence de 200 délégués et policiers pour essayer de répondre à cette question: "Comment prévenir l'émergence d'une nouvelle génération de terroristes?"