Accueil arrow Dans la presse arrow Al-Qaïda en Somalie : mythe ou réalité ?

AL-QAïDA EN SOMALIE : MYTHE OU RÉALITÉ ?

Par Alain CHARRET
LNA55, janvier 2007

Où le sérieux du rapport onusien concernant les livraisons d'armes aux Tribunaux islamiques est remis en cause par une simple description du matériel

La diplomate américaine « Jendayi Frazer, secrétaire d'État adjointe pour les Affaires africaines, accuse les Tribunaux islamiques somaliens d'être contrôlés par Al-Qaïda » (Renseignor n°446, 17 décembre 2006). C'est sur de telles accusations que se serait basée l'Éthiopie pour lancer une vaste opération armée sur le territoire de son voisin somalien. Cela faisait des mois que Washington accusait les Tribunaux islamiques somaliens, en passe de contrôler l'ensemble du territoire, d'être liés, d'une manière ou d'une autre, à la nébuleuse terroriste.

Plusieurs semaines après l'intervention éthiopienne on cherche encore les présumés membres d'Al-Qaïda et les combattants étrangers venus en renfort. Depuis la reprise du contrôle de la quasi-totalité du territoire somalien par les forces loyalistes, fortement soutenues par l'armée éthiopienne, on dénombre très peu d'incidents confirmant leur présence dans ce pays.

Seuls les Américains ont indiqué avoir localisé des membres présumés de la nébuleuse terroriste, notamment dans la région de Ras Kamboni, dans le sud du pays. Un secteur qui a fait l'objet de plusieurs frappes américaines, faisant de nombreuses victimes, notamment parmi les nomades et leurs troupeaux. Cependant Washington a annoncé avoir éliminé des « terroristes présumés » et notamment Fazul Abdullah Mohamed et Abou Taha Al-Sudani. Tous deux seraient impliqués dans les attentats de 1998, contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. Des informations qui seront bien difficiles à confirmer. Il va sans dire que ce type d'opération ajoutée à l'ingérence éthiopienne en Somalie, ne peut qu'attiser les sentiments d'injustice au sein de la population précédemment acquise aux Tribunaux islamiques.

Pour le moment, force est de constater que l'on est bien loin du djihad annoncé. On ne peut que s'étonner de ne pas assister au même scénario qu'en Iraq ou encore en Afghanistan. Difficile de croire que les quelque 12 000 militaires éthiopiens déployés en Somalie, soient plus efficaces que la centaine de milliers de militaires de la coalition, présents en Iraq…

Les services de renseignement américains se seraient-ils une nouvelle fois fourvoyés ? Car ce sont bien eux qui ont fourni les informations nécessaires à Addis-Abeba afin que l'armée éthiopienne puisse mener au mieux ses opérations en territoire somalien. Le Premier ministre, Mélès Zénawi, l'a lui-même reconnu.

Le plus surprenant est donc le peu, voire l'absence de résistance de ses milices islamistes prétendument surarmées et surentraînées. D'autant que le dernier rapport de l'ONU relatif aux violations de l'embargo sur les ventes d'armes à la Somalie, publié début novembre et largement repris par la presse internationale, insistait sur l'envoi aux islamistes d'armes toujours plus sophistiquées. Pas moins de sept États y sont accusés d'avoir fourni des armes à l'Union des tribunaux islamiques (Djibouti, Égypte, Érythrée, Iran, Libye, Syrie et Arabie séoudite). La Syrie et l'Iran auraient livré des armes aux islamistes somaliens pour les remercier d'avoir envoyé plusieurs centaines de leurs combattants au sud Liban, pour aider le Hezbollah à repousser la dernière offensive israélienne. D'autre part, le rapport souligne la présence de deux ressortissants iraniens dans la région de Dhusamareeb. Téhéran aurait obtenu, en échange de la fourniture d'armes, l'autorisation de mener des opérations de prospection visant à vérifier la présence d'uranium dans le sous-sol.

Comme à l'accoutumée, les spécialistes de l'ONU détaillent les différentes livraisons avec les dates, les moyens de transports utilisés, et notamment les indicatifs d'appels des aéronefs utilisés. Ce qui laisse penser que ces renseignements proviennent d'interceptions radioélectriques, autrement dit qu'elles ont été fournies par un service de renseignement. Ensuite la nature des armements livrés y est consciencieusement listée. Si l'on y trouve le lot habituel d'armes légères, de mitrailleuses lourdes, de mines télécommandées, de canons antiaériens, de missiles sol-air portables, et de toutes sortes de munitions, figurent pour la première fois des missiles de type SA-6 dont le nom de code Otan est “Gainful”. Cette information répétée plusieurs fois, (page 9, page14 et page 44 du dit rapport), est pour le moins surprenante. En effet, ce type de missile sol-air basse et moyenne altitude, mis en service dans l'armée soviétique à la fin des années 60, est loin d'être un modèle portable facile à mettre en œuvre. D'une longueur de 5,85 mètres son poids total est de 640 kg. De plus il doit être associé à deux radar, un chargé d'assurer la détection des cibles et l'autre qui a pour rôle de guider le missile jusqu'à son objectif. Concrètement, l'ensemble se présente sous la forme de trois véhicules, généralement des engins blindés chenillés. L'un servant de rampe de lancement transporte trois missiles, les deux autres emportent les deux radar (cf. illustration). Outre la formation nécessaire à sa mise en œuvre, il parait évident que si un tel dispositif était présent en Somalie, il y aurait été détecté. D'une part il parait fort peu probable que cet ensemble ait pu se replier aussi rapidement que l'ont fait les milices islamistes, de plus si l'armée éthiopienne avait mis la main sur un tel système d'arme, elle n'aurait pas manqué de le faire savoir afin de souligner le danger que représentaient les Tribunaux islamiques. En fin, les services d'interceptions américains présents dans la région, et notamment à Djibouti, n'auraient eu aucune difficulté à intercepter et identifier les signaux des deux radar associés au SA-6, ce qui leur aurait permis de localiser l'implantation du système d'arme en question. Ledit système aurait rapidement été la cible de tirs destructeurs.

À lui seul cet élément remet en cause le sérieux du rapport onusien, et par la même, donne des arguments de poids aux sept pays concernés qui n'ont d'ailleurs pas manqué de nier farouchement toute implication. De la à penser que l'ONU ait fait le jeu, sciemment ou non, de Washington pour qui tous les moyens sont bons pour diaboliser les régimes islamiques, il n'y a qu'un pas que le lecteur restera libre de franchir ou pas… – AC

Extrait du rapport (page 9) mentionnant le SA-6 :
The majority of arms provided to the ICU by states – seven (7) – and arms traders include the types that are typically used in Somalia. But, ominously, new and more sophisticated types of weapons are also coming into Somalia including man portable surface to air missiles such as the Strela-2 and 2M, also known as the SA-7a and 7b ‘Grail', and the SA-6 “Gainful” Low to Medium Altitude surface to air missile. Other new types of arms include multiple rocket launchers, and second generation, infrared-guided anti-tank weapons.

Système d’arme de type SA-6
Système d’arme de type SA-6. avec, de gauche à droite, son radar de détection, le radar de tir et le lanceur

Par Alain CHARRET
LNA55, janvier 2007


Centre Français de Recherche sur le Renseignement
17 Square Edouard VII, 75009 Paris - France
Tél. : 33 1 53 43 92 44 | Fax : 33 1 53 43 92 92 | Contact