
Dans la presse
Peut-on croire le détecteur de mensonges? Franck Daninos, Peut-on croire le détecteur de mensonges?, L'Histoire, n°319 , avril 2007, p. 25
Mentir impliquerait des manifestations physiologiques propres, visibles et mesurables. C'est du moins à partir de cette conviction qu'a été inventé, au début du xx e siècle, aux États-Unis, une machine à détecter le mensonge. Un nouvel avatar fondé sur l'imagerie cérébrale vient tout d'être commercialisé, en Californie.
Selon un rapport de l'Inspecteur général du département américain de la Justice, entre 2002 et 2005 près de 50 000 individus ont été soumis au « détecteur de mensonge »1. Appelé également « polygraphe », cet instrument censé identifier les manifestations physiologiques du mensonge est utilisé par les différents services de ce ministère, mais surtout par le Bureau fédéral d'enquête (FBI), et ce d'une manière croissante.
Durant ces trois années, en effet, le nombre de tests effectués par le FBI a augmenté de 45 %. Même si, depuis un arrêt de la Cour suprême de 1998, les résultats obtenus par le polygraphe ne sont généralement pas admissibles devant une cour de justice, le FBI en fait un usage intensif pour ses enquêtes criminelles (les suspects ne sont alors pas contraints de s'y soumettre), administratives et de contre-espionnage, pour la lutte antiterroriste et le recrutement de ses personnels. Un passage obligé dans ce dernier cas.
L'idée que le mensonge produit des effets physiques, et donc identifiables, a des racines anciennes. En Chine, par exemple, il y a plus de deux mille ans, des grains de riz secs étaient déposés dans la bouche des criminels présumés. Ils étaient confondus si les grains restaient secs après un interrogatoire, car le mensonge, pensait-on, empêchait la salivation.
Le concept de détection psychophysiologique du mensonge connaît une seconde jeunesse au début du xx e siècle avec l'essor de la police scientifique et les premiers pas des sciences « comportementalistes ». Hugo Münsterberg dirige alors le laboratoire de psychologie de l'université de Harvard. Il est persuadé de l'utilité de son domaine de recherche dans les affaires criminelles. En effet, explique-t-il dans un livre publié en 1908 (On the Witness Stand : Essays on Psychology and Crime, McClure), des phénomènes physiologiques se manifestent invariablement lorsqu'une personne ment.
Cette hypothèse passionne particulièrement l'un de ses étudiants, William Moulton Marston : l'« état de mensonge » entraînerait des variations cardiovasculaires, involontaires et identifiables. A partir de 1915, Marston passe de la théorie à la pratique. Il enregistre l'évolution de la pression sanguine de patients à qui il demande de répondre par « oui » ou « non » à un certain nombre de questions. En 1917, il propose en vain au Conseil national pour la recherche que ses travaux soient utilisés pour identifier les espions. Il poursuit ses recherches après la guerre et devient en 1921 docteur en psychologie.
C'est cette année-là que le physiologiste américain John Larson prend connaissance de ses publications. Ce dernier vient de rejoindre une nouvelle unité du département de police de Berkeley, où des scientifiques servent comme officiers tout en fréquentant l'université. Larson, premier policier américain titulaire d'un doctorat en science, fait part de ses lectures à Vollmer, directeur du département, qui aussitôt lui demande de construire un détecteur de mensonge utilisable par la police. Chose faite quelques semaines plus tard.
La machine de Larson dépasse celle de Marston par plusieurs aspects. Tout d'abord, elle enregistre un paramètre physiologique supplémentaire, la respiration, et détecte des variations beaucoup plus fines. Ensuite, lors des interrogatoires, ces variations sont enregistrées sous forme de graphes, analysés ultérieurement avec méthode. L'instrument est testé sur des policiers de Berkeley et sur Vollmer lui-même. Les résultats semblent convaincants.
Au début des années 1920, Leonarde Keeler, le fils d'un ami de Vollmer âgé alors de 17 ans, rejoint l'unité de Larson et devient son assistant. Les deux hommes effectuent des centaines de tests dans toute la Californie. En 1926, Keeler part seul à Stanford, où il construit son propre polygraphe. Il apporte plusieurs améliorations techniques à la machine de Larson, et ajoute la mesure de la résistance électrique de la peau (paramètre lié à la « transpiration » des sujets).
Keeler doit attendre trois ans avant d'obtenir un brevet pour son « polygraphe », qu'il prétend infaillible. Alors qu'il travaille au Laboratoire scientifique de recherches criminelles de Chicago, il peut enfin commencer à le faire fabriquer en série et à le présenter aux autorités politiques et policières du pays. Avec succès : à la fin des années 1930, le FBI ainsi qu'une dizaine de départements de police à travers le pays recourent à son polygraphe.
En quelques années, son utilisation se développe dans le domaine privé. Les casinotiers, par exemple, sondent grâce à lui l'honnêteté de leurs employés, et les compagnies d'assurance s'en servent pour vérifier la bonne foi de leurs clients !
C'en est trop pour Larson : ces machines sont vendues et perçues par la presse et le grand public comme des « détecteurs de mensonge ». Or, affirme-t-il, elles ne font que mesurer les variations du niveau d'anxiété des sujets, avec un taux d'erreurs de 40%… De plus, leurs résultats dépendent des aptitudes – notamment médicales – de l'examinateur ! Ce manque d'objectivité explique en partie les résultats des études conduites sur l'efficacité du polygraphe : de seulement 35%, à quelque 98% pour l'Association des polygraphistes américains.
L'utilisation du polygraphe se vulgarise néanmoins très vite. Sans jamais vraiment franchir les frontières américaines… Seuls quelques pays, parmi lesquels le Canada, l'Angleterre, Israël, en feront un usage parcimonieux. S'il n'a pas percé en France, c'est notamment en raison d'une approche différente de la charge de la preuve, d'un attachement des juristes au libre-arbitre et à l'intégrité morale des individus, qui conservent le droit de ne pas s'incriminer.
Comment expliquer l'utilisation intensive et persistante du polygraphe aux États-Unis ? D'abord, cet instrument a été inventé dans ce pays, berceau du comportementalisme. Des communicateurs hors pair, tels Marston et Keeler, en ont fait la promotion et la publicité. Leurs promesses ont rencontré les attentes d'une société pénétrée par la dialectique et l'aspect moral du mensonge. Par l'obsession du « désordre » criminel et de la corruption politique aussi.
Ces attentes ont participé à installer le mythe de l'infaillibilité du polygraphe, condition rétroactive, par ailleurs, de ses succès : après avoir échoué aux tests, rappellent invariablement des officiers de police américains, les suspects tendent en effet à confesser leurs crimes. Sans ce prérequis, et avec un peu d'entraînement, ils peuvent tromper le verdict des graphes. Tel fut par exemple le cas d'Aldrich Ames, un officier de la CIA arrêté en 1994 pour faits d'espionnage au bénéfice de la Russie et de l'ancienne Union soviétique. La « taupe » la plus célèbre et la plus préjudiciable dans l'histoire du renseignement américain avait passé plusieurs fois avec succès le test du polygraphe. Ses contacts en URSS lui auraient simplement conseillé d'être « détendu », et de garder en toutes circonstances une humeur égale.
Il n'empêche : en dépit des polémiques incessantes sur sa fiabilité, le polygraphe a pris une place telle dans la culture américaine qu'il serait presque devenu… irremplaçable. Sauf, peut-être, par une machine plus performante, tel le détecteur de mensonge fondé sur l'imagerie cérébrale par résonance magnétique fonctionnelle mis au point par des chercheurs de l'université de Pennsylvanie. Une société californienne, No Lie MRI, commercialise depuis quelques mois ces travaux. Une technologie qui, selon elle, « représente la première mesure directe permettant d'authentifier la vérité et de détecter les mensonges »...
Franck Daninos, Peut-on croire le détecteur de mensonges?, L'Histoire, n°319 , avril 2007, p. 25
1 Use of Polygraph Examinations in the Department of Justice, Office of the Inspector General, 2006.